Adam, un mythe égyptien

Art et Histoire
Typography
  • Smaller Small Medium Big Bigger
  • Default Helvetica Segoe Georgia Times

Au regard de ce que l’on sait des origines de l’homme, la figure biblique et coranique d’Adam interpelle inévitablement la curiosité de chacun. Les littéralistes voient dans le récit anthropogonique un récit historique. Les exégètes concordistes, dans un jeu de contorsion intellectuelle, essaient de faire coïncider les textes du monothéisme avec les découvertes scientifiques. D’autres, peut-être plus avisés mais sans avoir pour autant rejeté une certaine idée de ce que pourrait être la tradition, cherchent à mettre en parallèle les différentes versions de ce récit, afin de trouver des similitudes entre elles, et éventuellement d’en déterminer l’origine.

Il ne s’agira pas ici de porter un jugement normatif sur telle ou telle interprétation. Chacun s’arrangera avec ce qu’il estime être la vérité. Il sera plutôt question de chercher à mettre en évidence la complexité de la question et ainsi de s’émanciper un tant soit peu du simplisme traditionnel.

Que ce soit dans les mythologies de la Haute Antiquité, mésopotamiennes et égyptiennes, ou plus tard, du temps des premiers royaumes d’Israël, et ensuite au Haut Moyen ge avec les péricopes coraniques, la figure de « prototype humain » est récurrente et possède en cela quelque chose d’universel, sinon de très largement répandu au sein du croissant fertile.

Sur l’éventuelle origine du mythe

Quant à l’élaboration du récit d’Adam et Ève ainsi que de leur lieu de vie originel, prétendument paradis céleste, l’exégète critique Jacques Vermeylen, spécialiste de la Bible et des civilisations anciennes, émet l’hypothèse que : « Au point de départ a dû exister un récit archaïque de la création, récit oral et sans doute très bref. Ce récit a dû être rédigé par écrit vers l’an 1000, sous le règne de David, c’est-à-dire une génération avant le vieux Jahviste. (...) A partir de cet écrit va se développer un ensemble beaucoup plus vaste. Au temps de Salomon, le rédacteur J va greffer sur le vieux récit de la création le « récit du paradis », qui avait circulé jusque-là à l’état oral et était indépendant. Plus tard, l’ensemble ainsi obtenu sera à son tour réinterprété et enrichi à la lumière de nouvelles façons de se situer dans le monde, à la lumière de nouvelles questions ».

Le Professeur Vermeylen ajoute encore à ce propos que : « Le récit archaïque du paradis n’a probablement existé qu’à l’oral et remonte sans doute à l’époque des Juges (XIIe-XIe siècle), peut-être même avant ; il est très difficile de cerner son origine lointaine (cananéenne ? mésopotamienne ? israélite ?) ».

Sans trancher véritablement, il affirme en tous cas : « qu’une certaine compréhension de la Bible à partir d’en-haut, comme parole venue directement du ciel et donc s’identifiant purement et simplement à la vérité absolue est intenable. La Bible est trop pleine de contradictions, son langage est trop enraciné dans la pâte humaine. Il y a de l’humain dans la Bible, et le croyant peut le reconnaître sereinement ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il exprime ailleurs que : « La création de l’homme à partir de l’argile, la formation de la femme à partir de la côte d’Adam, le serpent qui parle, le paradis terrestre : tout cela est parfaitement incroyable pour des hommes marqués par la mentalité scientifique, qu’ils soient chrétiens ou qu’ils ne le soient pas ».

Par conséquent, si l’on postule comme il vient d’être dit, que les premiers chapitres de la Genèse qui ont trait à la création de l’homme et plus largement du monde, n’ont pas été révélés à Moïse (tels quels) et qu’ils relèvent très probablement d’une compilation tardive de matériaux mythologiques, la sagacité nous oblige à remonter à l’origine de ces fragments de textes.

L’homme glèbeux dans la tradition suméro-akkadienne

Il faut savoir, comme le faisait remarquer le sumérologue Noah S. Kramer, que : « Les Sumériens n’exercèrent évidemment pas une influence directe sur les Hébreux, puisqu’ils avaient disparu bien avant l’apparition de ces derniers. Mais il n’est guère douteux qu’ils influencèrent profondément les Cananéens, prédécesseurs des Hébreux en Palestine. C’est ainsi qu’on peut expliquer les nombreuses analogies relevées entre les textes sumériens et certains livres de la Bible ».

Jean Bottéro, dont les travaux sur la Mésopotamie font également autorité, de confirmer cet état de fait, en soutenant que : « Ne savons-nous pas que la symbiose originelle entre Sumériens et Sémites avait elle-même déjà recueilli un héritage culturel antérieur ? Il est pourtant clair, çà et là, que Babylone a inauguré quantité de valeurs que d’autres lui ont empruntées (...) même si nous ignorons les chemins que ces idées, ces axiomes, ces pratiques, ces valeurs et ces mythes ont suivis pour en arriver à leurs emprunteurs. Mais ces derniers, lorsqu’ils les ont fait leurs, même encouragés par les préférences d’une mentalité sémitique commune, ne pouvait guère les adopter tels quels et sans les digérer, et donc les adapter d’abord à leurs propres conceptions, à leur propre ligne de vie.
A plus forte raison, Israël, en possession de convictions religieuses propres, tranchées et vigoureuses, ne pouvait-il accepter les mythes, les coutumes, les données culturelles de toutes sortes, et, avant tout, celles d’ordre religieux, sans leur faire subir une transformation profonde ».

Certes, dans le texte biblique existent des analogies avec les mythes sumériens et akkadiens ; mais, comme insiste Jean Bottéro, ces stigmates sont à comprendre comme le fruit d’un long processus de digestion et de métamorphose de la part des Sémites, du fait que ceux-ci aient malgré tout conservé leur identité et leurs traits culturels propres. Il en donne d’ailleurs l’illustration en mettant en relief le livre de la Genèse avec le mythe du Supersage (traduction de l’akkadien Atra-hasîs).

« Mettons côte à côte, dit-il, le Supersage et le récit le plus ancien (IXe siècle ?) de la création, qui commence au verset 4 du chapitre II de la Genèse (l’autre, du chapitre I, est plus récent de quelques siècles) : Dieu y crée l’homme en le modelant d’argile, comme avait fait Enki dans le Supersage, et Il le rend vivant en lui ajoutant quelque chose de Lui : son propre souffle – et non pas, comme dans le polythéiste et charnel Supersage, en y mêlant le sang d’un dieu immolé ; aux yeux des auteurs de la Bible, il n’y avait de dieu que Yahvé (...) Et si Yahvé se résout, à partir du chapitre IV, à vouer l’homme (Noé excepté, qui joue le rôle du Supersage) à l’anéantissement, ce n’est pas pour lutter contre une insomnie qu’il était impossible de Lui imputer, trop « spirituel » pour une telle faiblesse ; c’est, toujours dans la perspective avant tout éthique et élevée de ce dieu, pour châtier les hommes de leur corruption morale. En somme, vu l’identité de plan et de développement, ce n’est donc pas le seul récit du Déluge, c’est le Supersage en entier qui a servi de « modèle » aux premiers chapitres de la Genèse : ils ne sont pas du tout servilement calqués sur le récit babylonien, mais ils ne sont pas totalement intelligibles sans référence à ce « patron » babylonien ».

La filiation des idées entre les chapitres vétérotestamentaires sus-cités et les mythes mésopotamiens sont connus, voire presque unanimement reconnus. Cependant, il ne vient pas immédiatement à l’esprit d’observer une démarche analogue avec l’Egypte antique. Pourtant, comme on va le voir, les ressemblances conceptuelles et terminologiques sont absolument patentes. L’absence de rapprochement spontané est effectivement étonnante parce qu’en Gn 13, 10, l’Egypte est décrite comme « le jardin de Yahvé », et qu’en Gn 2, 13, le pays koushite, c'est-à-dire la Nubie égyptienne, est censé être la source d’un des fleuves du paradis terrestre.

La mythologie égyptienne comme lumière des textes sacrés

Dans son impétueux combat pour la reconnaissance d’une civilisation africaine originelle, l’anthropologue Cheikh Anta Diop expliquait déjà le phénomène en ces termes : « Moïse vivait à l’époque de Tell-el-Amarna où Aménophès IV (Ikhnaton, vers -1400) tenta de rénover le monothéisme égyptien primitif, qui s’estompait sous l’appareil sacerdotal et la corruption des prêtres. Ikhnaton semble avoir tenté d’appuyer le centralisme politique dans l’immense empire qui venait d’être conquis, sur un centralisme religieux : l’empire avait besoin d’une religion universelle. Moïse aurait été touché par cette réforme religieuse. Il s’est fait, à partir de ce moment, le champion du monothéisme dans le milieu juif. Le monothéisme, dans toute son abstraction, existait déjà en Egypte qui, elle-même, l’avait emprunté au Soudan méroïtique, Ethiopie des Anciens ».

Dans le cas précis qui nous occupe, le Docteur honoris causa Albert de Pury, bibliste mondialement reconnu, fait également remarquer que la sémantique biblique, notamment celle du livre de la Genèse, qui érige Adam comme autorité sur toutes les sphères de la vie, se devait d’être mise en relief avec la conception mythifiée du roi d’Egypte. Aussi écrit-il que : « l’être humain à l’image de Dieu » et « l’être humain dominant les animaux » (Gn 1, 26-30) – remontent probablement l’un et l’autre à l’idéologie royale de l’Orient ancien : Le roi (en Égypte notamment) est célébré comme « image » du dieu Râ pour son peuple, pour son royaume, voire pour le monde ; il est le représentant sur terre (…) celui qui doit protéger son royaume face à l’hostilité du monde extérieur ». Le vicariat dont il est question ici n’est pas sans rappeler celui d’Adam évidemment.

Quoiqu’il en soit, ce qui importe de montrer in fine, est que la civilisation dynastique du Nouvel Empire n’était pas étrangère à l’histoire d’un homme primordial créé de terre. Plutarque avait déjà fait quelques rapprochements entre l’Ennéade de la théogonie égyptienne et les héros du croissant fertile. Cependant, il est rare de lire quelque étude valable, en dehors de l’homophonie évidente entre Adam et Atam ou entre Eshet (Gn 4, 1) et Eset, sur l’éventualité d’une origine égyptienne de ce mythe.
L’archéologue Denis-Pierre de Prédals écrivait à ce sujet que : « Se rapportant au Livre des Morts, Lefébure estime qu’il faut voir dans le personnage biblique une résonance du dieu égyptien Atoum, premier homme sorti du Noun, c’est-à-dire « de la Terre, sa patrie », interprétation dont le sens prend encore plus de force à la lumière de l’étymologie « terre » donnée pour adamah, d’où Adam dans le Dictionnaire de la Bible de Vigouroux ».

Dans une veine similaire, l’égyptologue Aboubacry Moussa Lam rappelle que : « En Égypte, d’après la cosmogonie héliopolitaine, il y avait à l’origine non pas le néant mais une immensité liquide sans début ni fin et immobile, nwn. Celle-ci, animée par le principe de la transformation hpr, va rompre avec son immobilité originelle et amener à la plénitude de son développement un premier être tm, tmw ou ítm. C’est cet être, en fait le dieu créateur, qui va achever le processus de création du monde. Pour ce faire, il utilise sa main et comme matière l’argile ».

Bien qu’il existe certaines convergences linguistique et sémantique indéniables entre l’Adam biblique et le démiurge égyptien, il serait toutefois hâtif de vouloir les superposer ou de voir, en l’état, une homologie irrévocable. La raison est qu’une divergence de fond les sépare. L’un est un être créé tandis que l’autre est un créateur. Les deux ne sont donc pas conciliables. S’appuyant sur les langues vernaculaires d’Afrique de l’ouest qu’il compare à l’égyptien ancien, A. M. Lam pense, à l’instar de son mentor le Professeur Diop, que celles-ci sont susceptibles de s’éclairer les unes les autres.

Avec plus de subtilité que Prédals l’avait fait, il conclut que : « Une analyse plus attentive nous montre que le processus de la création d’après la cosmogonie héliopolitaine se retrouve entièrement conservés dans des concepts wolof et pulaar : l’immobilisme du Noun, l’action du principe d’évolution, la plénitude atteinte par le démiurge, et enfin la création par la main et avec comme matière première un matériau malléable, l’argile. Mieux, c’est bien par le pulaar qu’on comprend la confusion (volontaire ou involontaire) intervenue dans les religions révélées entre le façonneur (tamo) et le façonné (tamaa). Et la meilleure preuve que les Sénégambiens ont puisé à la source égyptienne même, sans aucun intermédiaire juif, arabe ou chrétien, c’est qu’ils ont conservé le souvenir du façonneur et du façonné alors que les Arabes, les Juifs et les Chrétiens n’ont conservé que le souvenir du dernier nommé (càd Adam) ».

La présente remarque pourrait également être éclairée par un mythe issu de la tradition togolaise. Car si l’on considère que l’Egypte antique est véritablement le foyer d’origine de cette légende, l’héritage qu’ont exprimé les Hébreux à travers la Bible serait alors à mettre en parallèle avec ce qu’en disent les peuples africains qui ont, selon toute vraisemblance, été visités par les Pharaons égyptiens, chassés par les Hyksos vers 1.700 avant notre ère.

« Il y est question du premier homme et de la première femme, nous relate l’égyptologue Jules Baillet à propos de ce récit mythique, et de leurs rapports avec le Créateur. Celui-ci leur parle familièrement comme dans le Paradis terrestre ; il leur soumet la terre, ses richesses et tous les animaux ; il n’y met qu’une réserve avec une défense. Le malheur vient à l’homme de la curiosité de la femme qui enfreint la défense. C’est le péché originel, d’où procèdent l’insubordination de la nature et la nécessité du travail pour trouver la nourriture » .

Bien que le cadre soit clairement africain, précise ensuite J. Baillet, la légende ne semble pas avoir pris corps sur place, au Togo. Certains détails paraissent avoir une résonance beaucoup trop égyptienne, notamment le prénom du prototype humain Tem, qui est à la fois strictement identique à ce que l’on mettait en exergue avec les langue pulaar et wolof, ainsi qu’au théonyme égyptien que l’on suppose à l’origine de ce mythe.

Conclusion

En définitive, il est difficile de nier à l’aune de ce qui précède, que la rédaction de la Genèse n’ait pas été influencée par les mythologies environnantes qui avaient cours à cette époque ou même avant. Dans les études sur les civilisations moyen-orientales, est-il régulièrement question de cette influence mésopotamienne sur la Bible. Toutefois, l’héritage égyptien est plus souvent tu, si ce n’est carrément inconnu de la part du grand public. Ce qui constitue l’angle mort de cette lecture historique, parce qu’en faisant géographiquement partie de l’Afrique continentale, l’Egypte et son corpus de textes mythologiques (indépendamment de sa véridicité anthropologique) ne sauraient être exclus de l’histoire de l’Homme. En d’autres termes, si l’on cherche à comprendre les mécanismes qui ont conduit les rédacteurs de la Bible à formuler ainsi le texte de la Genèse, la discipline égyptologique devient absolument incontournable.