Le crépuscule de la civilisation indo-musulmane

Art et Histoire
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La lutte pour l’indépendance de l’Inde du joug britannique s’est soldée par le démembrement de l’ancien Empire britannique des Indes (British Raj).
Deux États vont voir le jour en 1947 : l’Union indienne et le Pakistan.
La culture commune issue de plusieurs siècles de cohabitation des deux principales communautés religieuses, hindoue et musulmane, se soldera dans la violence et le sang. Ce que l’on a appelé la Partition des Indes, faisait suite aux tensions et violences communautaires (Communal riots) et à la campagne de la Muslim League pour la création d’un État musulman séparé. Elle entraîne le déplacement de 15 millions de personnes et fera entre 200 et 500 milles morts. (1)
 
Il ne s’agissait nullement d’une soudaine éruption de la barbarie après un long fleuve tranquille, mais le résultat de la polarisation des identités religieuses progressivement construites à partir du milieu du 19ᵉ siècle. La Partition des Indes est bien la conséquence d'une guerre culturelle ayant été menée au cours de plusieurs décennies, confrontant une élite musulmane déchue et une intelligentsia hindoue en pleine ascension sociale et économique. Ainsi, parmi les nombreuses tragédies résultant de la Partition se trouve également le cadavre du hindoustani, la «lingua franca» de l'Inde du Nord, région comprise entre le Pundjab et le Bengale. L’importance de la langue dans la construction de récits nationaux antagonistes sur base religieuse (hindou et musulman), va jouer un rôle fondamental.
 
"Le persan, langue officielle, administrative et savante de l’Inde"
 
En plus d’être la langue de la cour, le persan (farsi) qui a été introduit en Inde dès le 13e siècle, s’est développé durant toute l’ère moghole et se maintiendra comme langue officielle et administrative jusqu’au milieu du 19ᵉ siècle par le pouvoir colonial britannique. Par cette hégémonie linguistique dans les sphères savantes les Indo-musulmans ont pu s'affirmer et maintenir une certaine suprématie parmi les élites sociales du sous-continent, alors que l’Empire moghole s’éteignait progressivement, et pour qui le glas finit par sonner après l’écrasement de la Révolte des Cipayes et l’exile du dernier Empereur Bahaddur Shah Zaffar à Rangoon (2). Un bouleversement des rapports intercommunautaires s’est par la suite opéré par l’introduction de l’anglais à la place du persan comme langue administrative et parallèlement par le développement du hindi-ourdou, appelé aussi le hindoustani, langue vernaculaire devenant culturelle et littéraire. Avec le développement de l’imprimerie, de la presse écrite ainsi que de la littérature en ourdou, une diffusion plus grande de la langue ourdou/hindi a contribué à créer une nouvelle représentaion sociale, mais parallèlement a également fait surgir des tensions intercommunautaires par l’usage de l’écriture : les élites hindoues se sont efforcées à faitre la promotion de l’écriture devanagari, et se réclamant de l’héritage linguistique sanskrite. Pourtant, la majorité de Indiens comprenaient et parlaient (et encore aujourdhui) une langue commune bien que pouvant être écrite selon les caractères arabo-persans ou devanagari : le hindoustani.
 
"Hindi / ourdou , lingua franca de l’inde du nord"
 
Basée sur le dialecte de Delhi, le hindoustani, aussi appelé le hindi, hindwi, ourdou, rekhta, dehl’wi, khari boli (langue pure), est la langue du peuple, un moyen de communication séculaire, vivant et riche, puisqu’il puise son vocabulaire et son imagerie diverse et variée dans les deux sources culturelles et linguistiques : des mots d’origine sanskrite et des mots d'origine arabo-persane. Deux sources culturelles coexistant dans la même langue, tout comme ses locuteurs Hindous et Musulmans cohabitent dans une même géographie. Une langue qui va également développer une littérature riche et une poésie très raffinée, comme l’atteste la multiplication des salons, assemblées savantes et littéraires (Mehfil) de Delhi, Lucknow et de Hyderabad, mais développées principalement dans l’aristocratie indo-musulmane.
 
« Cependant, à partir de 1867, émerge ce qu’on appelle aujourd’hui le "mouvement hindi" et l'existence du hindoustani, fruit et symbole d’un certain syncrétisme hindou-musulman, commence à être disputée : On considère désormais que c’est une langue bâtarde, issue de la liaison du hindi hindou et de l’ourdou musulman. La question prend une telle ampleur que, près de cent ans plus tard, Abdul Haq, appelé le "Baba-e-Urdu" – "père de l'ourdou" et fondateur de l'Urdu College à Karachi, proclame que "la raison fondamentale de la discorde entre les hindous et les musulmans était la langue ourdoue". »(3)
 
Comment une langue a-t-elle donc pu jouer un rôle dans le conflit communautaire aboutissant à la Paritition de l’Inde et du Pakistan en 1947 ? C’est en partie à cette question que nous tenterons de répondre dans le présent article.
Notre ambition initiale était de nous focaliser sur les tensions entre hindous et musulmans autour de l’enjeu linguistique représenté par le hindi et l’ourdou, les deux langues issues de la même langue majoritaire en Inde du nord, le hindoustani mais séparées par l’écriture, ajoutant de la sorte une teinture religieuse au différend linguistique. Plus que des considérations religieuses inhérentes à l’utilisation de l’une ou l’autre langue avec quelques modifications et l’adoption de deux écritures distinctes (devanagari et arabo-persan), il s’agit davantage de la construction d’une identité religieuse distincte et le communautarisme sur base religieuse (« Communalism ») qui a été l’élément déclencheur, quoique progressif, à cette séparation.
 
Pour tenter de circonscire le sujet aussi vaste, nous ne pouvions faire l’économie d’une étude historique de la question et faire intervenir d’autres considérations. Outre les questions politiques, la question religieuse a effectivement son importance, mais il nous a également fallu remonter aux temps les plus anciens pour questionner les origines linguistiques des peuples sur cette vaste géographie qui a vu se succéder sur son territoire des peuples divers. On se rend dès lors compte que bien avant la suprématie musulmane dans le nord de l’Inde dès le 13e siècle et son hégémonie à partir du 14ᵉ avec le Sultanat de Dehli, ensuite l’Empire Moghol fondé par une dynastie venue d’Asie Centrale (qui va perdurer jusqu’au XIXème en s’étendant lors de son apogée durant le 17e sur la majorité du territoire en unifiant quasiment un continent ), le sous-continent avait déjà un lien étroit avec l’Asie centrale puisque le fondement même de sa langue, sa culture et sa religion trouverait selon certaines thèses ses racines par ce qui est appelé « l’invasion aryenne », ou plus récemment les « migrations indo-iraniennes ». Thèse toutefois rejetée par d’autres et la question reste plus que jamais idéologique et le débat toujours actuel.
 
(…) « le débat met en jeu une énorme littérature scientifique que personne ne domine entièrement, parce que parfois elle est très technique : linguistique comparée, datation et compréhension de l'Avesta et du Rig-Veda, interprétation de très nombreuses et souvent récentes trouvailles archéologiques. Une partie de cette documentation n’est pas traduite en anglais (fouilles publiées en langue russe, traductions française et allemande du Rig-Veda, traduction française de l'Avesta, etc.). La seconde série de discussions oppose une poignée de savants indiens, souvent âgés, formés à l'occidentale et considérés par leurs collègues occidentaux comme étant au moins leurs égaux, à ce qui est en passe de devenir l'opinio communis d’une majorité d’Indiens hindous résidant en Inde ou travaillant aux États-Unis. Elle se déroule dans la presse et l'édition populaire indiennes ainsi que dans les forums sur l'internet. Elle est, pour les « révisionnistes », d’inspiration nettement religieuse, nationaliste et même raciste. Elle va trouver son expression dans les manuels scolaires, dont l'actuel gouvernement nationaliste indien a ordonné la révision. Les hindous nationalistes qui ont relancé la controverse ces dernières années partent de l'idée que le sanskrit n’a pas été apporté en Inde par des populations d’origine indo-européenne, qu’il y est autochtone et, pour certains, d’essence éternelle ; qu’on le parlait dans les villes de l'Indus et que la quasi-totalité des langues indiennes contemporaines en dérivent; que la vue contraire n’est qu’une fiction des colonialistes occidentaux. » (4)
 
Nous voyons que la question est encore brûlante et le débat sur des origines linguistiques en Inde déchaînent les passions, particulièrement dans le climat actuel de la tendance ultra-nationaliste d’une certaine hindouïté décomplexée et promue par le contexte politique récent en Inde. Ainsi les questions de pureté ethnico-raciales liées à une géographie en l’occurrence celle du sous-continent indien (appelé « Inde » que récemment) n’échappent pas à la question linguistique, bien au contraire, elle en est même un des fondements. Des recherches archéologiques, historiques, paléo-linguistiques se révèlent d’une extrême complexité, de la filiation linguistique des peuples indiens ainsi que leurs origines ethniques sont sujettes à des débats qui dépassent le cadre serein de recherche scientifique.
 
Il nous apparaît toutefois de façon claire qu’un travail de recherche pour expliquer la complexité linguistique se doit de faire intervenir des considérations aussi variées que surprenantes : l’histoire, la géographie, la paléo- linguistique, l’anthropologie, la religion, la sociologie et bien-sûr la politique et des enjeux idéologiques. Nous avons toutefois été contraints de remonter le temps aux siècles derniers, en partant de la Partition et de ses conséquences post-Partition au 19ᵉsiècle pour tenter de comprendre les mutations qui s’y sont opérées avec la colonisation britannique et l’entrée de l’Inde dans la modernité. Chamboulant au passage tout un ordre ancien, établi depuis des siècles. Car il nous semble évident que la construction des identités nationales actuelles dans cette région comme ailleurs dans le monde, est en grande partie tributaire de la modernité et de l’émergence des États-nations. C’est dans la construction d'identité nationale que s’inscrit la volonté de choisir le hindi ou l’ourdou comme langues nationales, et non pas le sindhi, le gujrati, marathi ou le bengali.(5)
 
L’importance de la langue dans la mutation des sociétés de la fin du Moyen Âge à l’époque moderne est un élément crucial pour comprendre la création d’identités nationales nouvelles et surtout forger un imaginaire identitaire comme l’explique très bien Benedict Anderson dans «l’Imaginaire national»(6). Marc Gaborieau le rejoint dans l’analyse de la société indienne où l’utilisation du persan dans l’administration ainsi que dans la littérature, les textes mystiques soufis ont progressivement laissé la place à l’hindi-ourdou et à l’anglais, ce qui a eu des conséquences profondes dans la société sous-continentale.(7)
 
Principalement pratiquée dans le centre et le nord de l’Inde, le hindoustani/ourdou-hindi avec l’écriture arabo-persane, était parlée tant par les musulmans que par les hindous. Les Britanniques font la promotion de l’écriture devanagari par les hindous et l’écriture arabo-persane par les musulmans. Parlant la même langue, les deux communautés religieuses se sont séparées par l’écrit, avec l’épuration progressive de mots arabo-persans de la langue hindi et l’introduction d’anciens mots sanskrit et des néologismes teintés d’hindouité. L’expression « hindutva »(8) désignant le mouvent de nationalisme hindou, expurgé de toute influence étrangère, inventé par l’ultra-nationaliste hindou Vinayak Damodar Savrakar (qui défendait un nationalisme basé sur l’identité religieuse hindoue, tout en se proclamant athée (9) en est une excellente illustration : ce néologisme est constitué de « hindu » terme d’origine persane (10) selon certains et du terme « t’va » pour parler de la voie.
 
Ainsi, avec l’introduction de l’anglais dès 1837, et la diffusion des langues vernaculaires dont principalement le hindi-ourdou avec deux écritures distinctes, les musulmans indiens se sentirent menacés. Ils risquaient en effet de perdre le privilège d’être les détenteurs de la culture linguistique et littéraire. Parallèlement les hindous plus nombreux commencèrent à se faire une place au soleil dans l’administration britannique et rattrapèrent le retard sur les musulmans. Ces derniers réagirent en s’organisant pour former une nouvelle élite musulmane moderne, anglophone et universitaire. Sir Sayyid Ahmed Khan créa le Collège d’Aligarh pour former cette élite musulmane indienne. Il y avait déjà le Collège de Delhi dont il était lui-même issu ainsi que d’autres intellectuels de cette époque.
 
"Hindoustani : l’ancêtre commun de la scission entre hindous et musulmans ? "
 
Avant de pousuivre, nous citons un large passage d’un article de Denis Matringues à propos d’un livre de Tariq Rahman, «From Hindi to Urdu. A Social and Political History » (11) :
" Grammaticalement et par leur vocabulaire fondamental, le hindi et l'ourdou sont une seule et même langue, lointainement issue du sanskrit comme les autres langues indo-aryennes (panjabi, bengali, marathi, etc.) et comme les langues romanes le sont du latin : les livres de référence sur cette évolution sont la magistrale synthèse d'un ancien professeur au Collège de France, Jules Bloch (1880-1953) et le grand dictionnaire étymologique de Ralph Turner (1888-1983), professeur de sanskrit à la School of Oriental and African Studies de Londres. Mais pour des raisons culturelles, le hindi s'écrit dans la devanagari du sanskrit, langue à laquelle il fait tous ses emprunts savants, tandis que l'ourdou est noté en alphabet arabe et recourt à l'arabe et au persan pour ses lexiques spécialisés. Les affrontements intercommunautaires qui ont marqué le mouvement pour l'indépendance dans l'Inde britannique se sont accompagnés de vives controverses linguistiques entre partisans du hindi et thuriféraires de l'ourdou, et le conflit continue par-dessus la frontière indo-pakistanaise ainsi qu'en Inde même, où la place de l'ourdou est en forte régression, bien que cette langue ait été reconnue par la constitution indienne, promulguée en 1950, comme l'une des langues nationales de la fédération. »
 
Comme on voit dans ce qui précède, les questions autour de la langue dans un contexte de polarisation des identités religieuses et la construction d’un récit national exclusiviste et communautaire représente en Inde, plus que nulle part ailleurs, un enjeu crucial et sujet à des appropriations idéologiques de part et d’autre des communautés religieuses.
Toutefois, selon les linguistes, le hindi et l'ourdou, qu'ils soient parlés à Chandni Chowk à New Delhi, ou dans l'ancienne ville fortifiée de Lahore, sont des registres standardisés de la même langue. Cela ne veut pas dire que les contrastes n'existent pas entre les deux registres - en effet, au niveau le plus élémentaire, chacun est écrit différemment, l'hindi adoptant l'alphabet devanagari et l'ourdou l'écriture arabo-persan. Dans les contextes les plus formels ou lors des cérémonies religieuses par exemple, le hindi a tendance à emprunter beaucoup plus au sanskrit et au prakrit alors que l'ourdou littéraire, et selon le registre de langage soutenu, fera appel à un capital assez important de son lexique du persan et de l’arabe. En revanche, la grammaire et le vocabulaire de base sont pratiquement identiques, et, en ce qui concerne l'intelligibilité mutuelle, toute la langue entre les deux pôles est largement employée, et bien plus souvent que tout équivalent hautement formalisé. (12)
 
D’autre part, il semble également à peu près certain que ce qui peut être appelé hindoustani comme « lingua franca » de l'Inde du Nord au XIXème siècle, dans les faits ressemble plus à l'ourdou contemporain que le hindi actuel qui dans la démarche de « purification » et de retour à une prétendue hindouïté originelle s’est efforcé d’expurger des mots arabo-persans en les remplaçant par des mots sanskrits pour donner une teinte hindouiste. Le qualificatif hindoustani à la langue majoritaire du nord de l’Inde n’est, cependant pas désignée comme « ourdou » avant le début du XIXème, le terme n'étant pas en circulation. Elle comportait toutefois déjà des mots d'origine arabo-persane. Si la structure de la langue semble dériver du sanskit, le vocabulaire comportait en partie des termes arabo-persans dans la langue courante, plus que leurs équivalents sanskrits. Une des explications serait une plus grande accessibilité de ce lexique. Le sanskrit en revanche a toujours été protégé et précieusement gardé par les pandits de sorte que seules les élites lettrées hindoues y avaient accès. L’élite économique et socio-politique étant les musulmans, la langue de la culture mais aussi des lettres et poésie était avant tout imprégnée de mots arabo-persans.
 
« Les termes arabo-persans circulent alors librement dans toutes les couches sociales, diffusés par des marchands venus de Perse, du Moyen-Orient ou d’Asie centrale, ou encore par des maîtres spirituels soufis, vénérés tout aussi bien par les hindous que par les musulmans.On pourrait effectivement affirmer que cette volonté de la part des brahmanes de garder le monopole linguistique du sanskrit et de l'écriture nagari est à l’origine de certaines inégalités économiques entre hindous et musulmans et certaines castes hindous au dix-neuvième siècle : L’alphabet nastaliq, une forme modifiée de l’écriture arabo-persane, et, pendant longtemps, le persan, sont enseignés à toute personne souhaitant les apprendre dans les écoles dites « Persian Schools ». Ces cursus visent à former des scribes, des employés et des administrateurs – le « courant persanisé » du hindoustani est donc associé à l'urbanité et à l'emploi bureaucratique, mais pas forcément à l’islam : Ainsi, en plus des musulmans urbanisés, les castes des kayasthas,des khatris et les pandits kashmiris en font partie. L’apprentissage du sanskrit et du nagari, en revanche, ne se révèle économiquement pas rentable – se déroulant dans des paathshaalaa dirigées par des pandits, il est réservé aux hindous de caste supérieure et aux banias d’un monde plutôt rural, aspirant à de petits postes locaux, le sanskrit n’ayant qu'une utilité religieuse. » (13)
 
Nous constatons que la construction d’identités des communautés religieuses en Inde est concomitante à la politique linguistique, dès lors l'usage du persan comme langue officielle et administrative depuis plusieurs siècles dans l’empire moghol, est remplacée par le British Raj par l’anglais et le ourdou de façon officielle alors que la langue parlée par la majorité des Indiens est le hindoustani qui dans les faits est la même langue mais dont l’écriture est encouragée dans les deux écritures respectives. Une troisième langue toutefois est également un enjeu pour une autre communauté dans le nord ouest de l'Inde : le punjabi. Le cas de cette dernière langue est une véritable tragédie : parlée en majorité par les Sikhs, ainsi que les musulmans de la province du Punjab, qui sera divisée entre les deux nouveaux pays, les Punjabis se séparent géographiquement selon la religion. Les Sikhs faisant le choix de rester avec l’Inde et les musulmans se concentrant vers l’ouest dans le Punjab pakistanais. Le Pakistan fraîchement crée en 1947 va adopter l’ourdou comme langue nationale, officielle et administrative du pays alors qu’elle n’est la langue maternelle de moins de 5 % de la population, en majorité des migrants venus de Delhi, Lucknow et de Hyderabad, alors que le punjabi est parlé par plus de 60 % de la population du pays. Le Punjab étant la province la plus peuplée et sans doute la plus riche du Pakistan. Quant aux Punjabis de l’Inde, principalement Sikhs, ils vont également entamer une longue lutte pour la préservation de leur langue face à une identité hindouiste hégémonique et galopante se traduisant dans le choix de la langue.
 
L’ourdou par contre sera un enjeu crucial pour les musulmans indiens qui voient dans l’émergence du hindi nouveau une menace pour leur identité et une source de mélancolie en voyant la déchéance de cette langue de Delhi qui avait pourtant développé une littérature si riche et une esthétique précieuse dans les arts et culture, dépassant les clivages confessionnels. Tariq Rahman, dans son excellent article « Language, Religion and Politics » (14) y explique parfaitement l’enjeu de la langue dans la contruction d’une identité religieuse communautaire des Indo-muslmans :
« Comme l'ourdou est associé à l'identité musulmane en Inde avant et après la Partition, au nationalisme pakistanais au Pakistan et à l'islam en Asie du Sud en général, la clé pour comprendre la relation entre religion, langue et modernité se trouve dans l’étude sur la montée de l'ourdou comme langue de l'islam en Inde britannique et son rôle au Pakistan. »
 
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Notes :
2 Le dernier Moghol (Français) Broché – 2010. William Darymple.
Les moghols sont la dynastie qui régna sur le nord de l'Inde à partir de 1526. Le dernier moghol, l'empereur Bahadur Shah Zafar II, après avoir perdu pratiquement tous ses pouvoirs, fut finalement destitué et emprisonné par les Britanniques suite à sa participation à la révolte des cipayes en 1857. « Le dernier Moghol »est le récit des événements de cette révolte qui concernent la ville de Delhi, où vivait Zafar. Pour ses recherches -qui ont duré quatre ans- William Darymple a travaillé à partir de documents encore inexploités en ourdou, persan et anglais, les mutiny papers, conservés aux archives nationales de l'Inde. le résultat est passionant.
3.  Deux langues pour deux nations ? La partition de l'hindoustani (1867-1947), Tahnee Dierauer (2013)
https://www.academia.edu/6470205/Deux_langues_pour_deux_nations₋ La_partition_du_hindoustani_1867-1947
4.  Fussman, Gérard. « Entre fantasmes, science et politique. L'entrée des Āryas en Inde », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 58e année, no. 4, 2003, pp. 781-813.
5. Concernant cette dernière, l'imposition du ourdou seul comme langue officielle du nouvel État pakistanais lors de la Partition a été jugée injuste par partie orientale (Bengladesh) et ils ont exigé que le bengali reçoive un statut égal à celui du ourdou. Leur demande de reconnaissance linguistique, au moins dans la partie orientale n’était pas moins légitime. Le bengali, contrairement au ourdou, s’écrivant en caractères devanagaris n’a pas été approuvé par la direction centrale du nouvel Etat musulman et cette attitude a été très mal perçue par les Bengalis . Ce sentiment de discrimination a été un des éléments, et causes majeures ayant entraîné la division du pays entre le Bangladesh et le Pakistan. https://www.researchgate.net/.../324154134_Language...
6.  Anderson, Benedict, L’imaginaire National, Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, éditions La Découverte, Paris, 1996
7. Gaborieau, Marc, Un autre Islam Inde, Pakistan, Bengladesh, Editions Albin Michel, Paris 2007
8. « Hindutva » signifiant donc « hindouité » qui serait exprimée par ce néologisme pour désigner un mouvement de reconstruction identitaire épurée d’influence étrangère, notamment au niveau linguistique, concept construit en intégrant un mot… ayant pour origine une appellation étrangère.
9. « Atheist fundamentalists », Times of India,‎ 5 juin 2010 (lire en ligne [archive]),‎
10. Thieme, P. (1970), "Sanskrit sindu-/Sindhu- and Old Iranian hindu-/Hindu-", in Mary Boyce; Ilya Gershevitch (eds.)
11. Denis Matringe, « Tariq Rahman, From Hindi to Urdu. A Social and Political History », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 160 | octobre-décembre 2012, mis en ligne le 27 mars 2013, consulté le 28 avril 2020. URL : http://journals.openedition.org/assr/24702
13. Deux langues pour deux nations ? La partition de l'hindoustani (1867-1947), Tahnee Dierauer (2013)
14. Tariq Rahman, « Language, Religion and Politics », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 124 | novembre 2008, mis en ligne le 09 décembre 2011, consulté le 30 avril 2020. URL : http://journals.openedition.org/remmm/6019 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remmm.6019