Top Stories

William Laywis : Citoyen français de confession musulmane, William Laywis est enseignant dans le secondaire et a embrassé l’islam il y a une quinzaine d’années alors qu’il était lycéen. En parallèle d’un parcours universitaire en sciences humaines poursuivi à ce jour jusqu’en Master, il fut initié à diverses sciences islamiques qu’il put approfondir pour certaines par des recherches personnelles ou via un enseignement auprès de docteurs et spécialistes du droit canon musulman.

 

 

Extrait de son ouvrage à paraitre "Le voile en islam - pourquoi n’est-il pas une obligation coranique ?" (p.13 à 20)

 

Introduction sur la thématique du livre : A travers cet ouvrage, il fut question de se pencher sur ce qui constitue aujourd'hui l'un des éléments les plus visibles en société de l'appartenance religieuse d'un individu et qui, malheureusement, suscite beaucoup de critiques, voire parfois de mépris et de confusions, à savoir le vêtement. L’un d'entre eux a évidemment retenu mon attention, tout autant d'ailleurs que celle de nombre de concitoyens et de coreligionnaires, plongeant certaines femmes musulmanes dans une forme de mutisme ou étant associé à une multitude de fantasmes : il s’agit du « voile ». Ce voile (foulard, fichu, hijab, etc.) est ce qui constitue, en France notamment, l’une des plus grandes visibilités de l’islam dans l’espace social, au point que cela nourrisse chez certains les peurs incontrôlées de la domination d’un islam considéré comme politique et radical. Étonnamment, et de façon objective, seuls deux versets coraniques aborderaient brièvement ce fameux voile... deux sur environ 6300... soit 0,03 % de l’ensemble du contenu coranique. Pourtant, le débat autour de cet pièce d’étoffe occupe régulièrement une part considérable des débats publics, cette dernière étant considérée par beaucoup de musulmans comme fondamentale et ce sujet a fait noircir des milliers, voire des millions de pages depuis des siècles. Alors quel est le statut du voile ? Est-ce une obligation coranique ? Une obligation islamique ? Que peut-on dire à son sujet d’un point de vue historique, principologique, coranique ou encore hadistique ? Après une investigation poussée et avec le souci de l’honnêteté intellectuelle, j’ai tenté de répondre à ces questions. Aussi, dans le développement à suivre j’ai posé un regard critique sur les arguments textuels présentés par les tenants de l’obligation du voile de la tête (entre autres) et ce, afin de contribuer à œuvrer pour un regard moins enflammé sur le patrimoine islamique qui ne permet pas d’apaiser le climat nécessaire aux débats actuels et à venir  que suscite une certaine conception de la religion musulmane et du message que le Coran véhicule.

 

 

 

Extrait : [...] Malheureusement, les années s’écoulant la polémique autour du voile n’a pas désenflé et elle se retrouve sans cesse alimentée par des évènements ou des propos que l’on relaie en boucle et que l’on monte en épingle pour leur donner une importance et surtout une visibilité qu’ils n’ont pas à l’origine et qu’ils ne méritent pas forcément d’avoir, car véhiculant trop souvent le rejet voire le mépris de l’altérité. Ces dernières années, et ces derniers mois encore, la polémique suscitée autour de la pratique du port du voile par certaines femmes de confession musulmane m’a encore interloqué, attristé puis révolté, notamment lorsque j’ai constaté à quel point les polémiques souvent stériles et la déferlantes médiatiques autour de ce sujet avaient engendré comme haine antimusulmans en France jusqu’à arriver au paroxysme du 28 octobre 2019 où un individu s’est mis à tirer sur des musulmans dans une mosquée ! Peu de temps avant, l’attentat meurtrier et sauvage de Christchurch, commis par Brenton Tarrant en Nouvelle-Zélande le 15 mars 2019 dans plusieurs mosquées, ôtait la vie de 51 musulmans et faisait presqu’autant de blessés...

Mais au-delà de ces évènements tragiques que les médias ont visiblement du mal à qualifier « d’attentat » en y préférant le vocable « attaques », terminologie dont ils ne s’embarrassent pas forcément lorsque les coupables sont des personnes se réclamant de l’islam, ce sont diverses polémiques plus ou moins récentes qui entraînent la mise en avant permanente de cette religion et de ses adeptes sur le devant de la scène. Cela passe dernièrement par celle autour de la mise en vente du « hijab de running » par le groupe Décathlon au mois de février 2019, plus encore par les propos nauséabonds et honteux tenus par le délinquant Éric Zemmour ou encore par ceux de l’élu RN Julien Odoul lors du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté à l’encontre d’une femme voilée accompagnant une sortie scolaire. Tous ces évènements et déclarations témoignent de la cristallisation des débats autour de ce qui est considéré par les uns comme une expression de liberté par la femme musulmane et par d’autres comme son asservissement ou encore sa volonté d’exprimer la vision d’un islam politique.

A ce titre, comme le disait dernièrement Sara El Attar[1], l’une des rares intervenantes voilée ayant été invitée à s’exprimer à la télévision : « les musulmans représente moins d’un quart de la population française et qu’en même ils occupent plus de trois quart du débat public ».[2] Et pourtant, cette même personne expliquera ce dont je fus toujours témoins dans ma vie et mon entourage, mais que peu veulent entendre, à savoir que « le voile (qu’elle) porte est le fruit d’un cheminement spirituel, c’est une démarche religieuse, c’est [considéré comme] un respect pour Dieu [...] ».Pour autant, le 17 octobre dernier j’entendais la journaliste Nathalie Saint-Cricq, lors de l’émission Vous avez la parole, exprimer l’idée que la liberté d’une femme qui se voile pourrait se discuter au prétexte que son choix ne serait finalement que le « fruit » de son éducation contrainte. Elle avait en effet déclaré que pour admettre qu’une femme se voile librement, « il faudrait admettre que culturellement on choisit totalement librement, c’est-à-dire que l’on n’est pas éduqué dès toute petite et qu’il n’y a pas de pression sur l’entourage. Donc le choix libre du voile on pourrait (le) discuter. »

Mais, Madame Saint-Cricq, même en admettant que l’éducation oriente le choix du port du voile, il faut admettre de façon totalement similaire que votre éducation a fait de vous une femme qui ne le porte pas, voire qui se refuse de le porter. C’est votre éducation qui a fait de vous une femme plus libérée sur le plan corporel. Pour autant, pourrait-on dire que vous êtes contrainte de vous découvrir la chevelure, de ne pas porter le voile ? La femme musulmane serait-elle différente de vous au point qu’elle soit incapable, malgré son éducation qui l’oriente, de faire ses propres choix en conscience ? Une femme musulmane serait-elle une éternelle incapable, une éternelle mineure sous tutelle, à la différence de la femme occidentale non-musulmane qui ne porterait pas le voile par « saine décision » ? Faudrait-il alors estimer que la musulmane qui retirerait son voile serait libre de le faire, sans pression aucune de son entourage, de son environnement ou de la société quand la musulmane qui déciderait de le porter serait forcément une femme sans capacité à raisonner et choisir ? Le choix de celle qui le retire serait-il le fruit de sa liberté de conscience et d’expression, mûrement réfléchie et nullement discutable, alors qu’une femme qui décide de se voiler, à contre-courant ou non de son éducation, serait forcément soupçonnée d’être une pauvre femme écervelée incapable de décider pour elle-même et d’estimer, en conscience, que sa spiritualité et son rapport au corps puisse s’exprimer par le port d’un voile ? Pardon, mais cette remarque était tout sauf pertinente de votre part.

Certains poussent ce raisonnement absurde encore plus loin et affirment, comme le fit en octobre dernier la journaliste et essayiste Zineb El Rhazoui sur le plateau de la chaîne LCI lors de l’émission Audrey & co, que le voile n’est pas un choix en s’appuyant sur le fait que des femmes iraniennes ont été contraintes de se voiler et qu’elles s’immolent pour le retirer, que des afghanes se font tirer dessus si elles ne le portent pas, que ses « copines dans les quartiers populaires de Casa (Casablanca) se font traiter de putes si elles ne portent pas (le voile) ». Mais Madame El Razhoui, allons aussi au bout et affirmons alors que, sous-prétexte que des femmes, partout dans le monde, sont contraintes sous la violence de se prostituer, d’intégrer des réseaux de prostitution, de devenir des esclaves sexuelles obligées de s’habiller avec des tenues très légères, des décolletés, des mini-jupe et autres sur les trottoirs de certaines grandes villes, y compris françaises, alors toutes les femmes qui se vêtissent de la sorte ne sont que des femmes en incapacité de faire un choix, qui ne font que consentir en cédant finalement aux pressions de la société occidentales hyper-sexualisée ou aux pressions des sociétés patriarcales où l’homme, le mâle, met en place un système de domination de la femme-objet. Interrogeons-nous d’ailleurs sur le réel choix que font les femmes françaises par exemple en portant un pantalon, une robe ou un chemisier : si cela était un choix et non un consentement, pourquoi ne se baladent-elles pas en culotte et soutien-gorge de « 10h à midi » pour reprendre vos propos et votre « analyse » ? Et puis discutons au final de la permission de s’habiller de façon légère pour l’ensemble des femmes de ce pays au nom de la détresse de milliers d’autres qui souffrent atrocement de par le monde et depuis des siècles de ce qu’on leur impose pour assouvir la soif de certains pervers, obsédés, harceleurs et malades mentaux. Eh oui Madame, car s’il y a des copines à vous qui, au Maroc, se font insulter si elles ne portent pas le voile, il y a en France des femmes qui se font insulter parce qu’elles le portent. Pire, des centaines voire des milliers de femmes françaises, parfois de jeunes étudiantes, se prostituent, marchandent l’utilisation sexuelle de leur corps, se dénudent sur le net et les trottoirs afin de payer leurs études ou devenir plus « autonomes »... triste paradoxe que de penser gagner en autonomie et liberté en vendant son corps pour le soumettre aux désirs sexuels d’hommes en rut... Mais, y aurait-il selon vous des insultes, un mépris et des souffrances plus acceptables que d’autres ?

Quoiqu’il en soit, force est de constater que le voile (foulard, fichu, hijab, etc.) est ce qui constitue, en France notamment, l’une des plus grandes visibilités de l’islam dans l’espace social, au point que cela nourrisse parfois des peurs incontrôlées accusant tantôt ce vêtement d’illustrer la diffusion d’un islam considéré comme « radical » et tantôt d’exprimer l’islam-politique, c’est-à-dire l’islamisme. J’entendais encore dernièrement l’un des signataires de l’Appel des 101 musulman(e)s contre le voile parler de « voile chariatique »[3] à différencier d’autres voiles (terme repris ensuite par l’animateur Pascal Praud dans ses émissions) ou encore de « musulman sociologique ». Mais qu’est-ce que cet amphigouri ai-je envie de dire ? Depuis quand est-on musulman ou chrétien tout en étant athée et de façon héréditaire ? Depuis quand le fait d’être musulman ou chrétien se transmet-il par les gènes pour légitimer le fait de se prétendre musulman ou chrétien au prétexte que nos parents le furent ? Évidemment, grandir dans une famille musulmane ou chrétienne nous fait évoluer dans un environnement familial empreint de valeurs religieuses et d’une culture teintée de ces voies religieuses, mais cela nous donne-t-il le droit de parler au nom de ces religions ou de ceux qui en respectent les préceptes et le dogme ? Est-il légitime que des gens se déclarent musulmans au prétexte qu’ils auraient grandi dans une famille musulmane ou maghrébine sans croire en Dieu, sans croire en la mission de Muhammad en tant que Messager de Dieu, sans croire que le Coran soit la Parole de Dieu et ce, pour se donner une légitimité à parler au nom de l’islam ? N’est-ce pas une tromperie ? Serait-il légitime que des « catholiques sociologiques », ne croyant ni en Dieu ni en Jésus ni aux évangiles, se prononcent sur ce qui devraient faire ou non partie de la religion catholique et parlent en tant que « chrétiens » pour donner une légitimité à leur propos ? Soyons sérieux et cessons de donner la parole à ceux qui avancent des arguments fallacieux pour parler au nom de millions de personnes dont ils ne partagent rien, si ce n’est le couscous et les pâtisseries du mois de ramadan.

De même, depuis quand une femme musulmane porte-t-elle un voile sur la tête sans que cela ne soit en lien, direct ou non, avec ce qu’en a dit la législation musulmane ou ce qu’elle s’en représente ? L’utilisation du vocable « chariatique » ne semble en réalité n’avoir qu’un but précis : utiliser un mot qui génère de l’angoisse et de la peur en Occident afin de laisser penser, sans le dire directement, que le voile serait de toute façon un vêtement à rejeter car symbole de tout ce que l’on met derrière le mot « charia » (sharî’a). Pourtant, la « sharî’a » n’a rien à voir avec ce qu’en disent les médias qui ont à son encontre un discours volontairement très réducteur. En effet, que l’on prenne le sens linguistique nominal ou le sens conventionnel, rien n’est effrayant dans le sens qu’il détient :

  • Sens linguistique nominal : c’est l’eau douce, absolument pure et purificatrice qui n’est jamais interrompue et qui est à la portée de quiconque veut en boire ou en puiser sans avoir besoin ni de seau ni de corde pour l’atteindre. Aussi, le dérivé « tashrî’ » signifie alors « conduire son bétail à cette eau-ci ». Un autre sens du terme sharî’a signifie « la voie droite qui assure l’arrivée à la destination voulue sans se fatiguer ni se tracasser ni se perdre. »
  • Sens conventionnel/théologique : La sharî’a correspond à l’ensemble des normes que Dieu a édictées pour parfaire la vie des Hommes, leur apporter le bien dans ce bas-monde et dans l’au-delà. Pour un croyant, la sharî’a est une voie droite menant au Paradis et abordant l’ensemble des normes qui ont trait à la foi, aux pratiques cultuelles, aux transactions sociales et à la morale que le Créateur a établies pour Ses serviteurs via l’une de Ses révélations. Dans les milieux académiques, certains affirment que la sharî’a est la partie normative ou pratique de l’Islam. Or, plus que cela, la sharî’a aborde également la ‘aqîda, c’est-à-dire la partie ayant trait à la foi, la croyance, le crédo. Malheureusement, le sens de ce terme est aujourd’hui dévoyé pour ne représenter qu’une interprétation, souvent la plus rigoriste, la plus excessive, la plus extrême et souvent la moins fondée au regard de l’analyse coranique intratextuelle.[4]

Aussi, le voile dit « chariatique », dans les normes qu’il respecte, n’est en réalité rien d’autre que le voile que porte des millions de femmes musulmanes en se conformant à ce qu’en dise les Écoles de droit, sunnites ou chiites, depuis des siècles ! Ce n’est pas un voile apparu il y a une vingtaine d’années, inconnu dans le monde musulman auparavant et qu’il faudrait combattre car il véhiculerait un message politique particulier et récent. Dans le(s) empire(s) musulman(s), où l’islam était la religion d’État et où la sharî’a, du moins une certaine conception d’elle, était en vigueur, les femmes respectaient les codes vestimentaires que les théologiens mettaient en avant dans les ouvrages et les mosquées. Si l’on prend en compte par exemple ce qu’en dit l’École mâlikite de façon résumé, sachant qu’il s’agit d’une École fondée au VIIIe siècle EC, on trouve dans les ouvrages de droit les plus anciens de ce courant juridique, et datant du Xe siècle ou moins encore, qu’il est demandé à la femme musulmane de couvrir l’entièreté de son corps, à l’exception du visage et des mains devant des hommes étrangers. Les formes et les couleurs du voile peuvent évidemment différer selon les cultures, et cacher plus ou moins le visage (tchador, jilbab, burqa, niqab, haïk, mlaya, safsari, djellaba...), mais il n’en demeure pas moins vrai que ces vêtements couvrent ce que le droit musulman appelle à couvrir selon les divergences d’interprétations et de contexte connues et répertoriées depuis des siècles. Parler d’un voile chariatique comme s’il existait un voile musulman influencé par la charia et un voile musulman qui ne le serait pas n’a quasiment aucune pertinence. Les voiles traditionnels du Maghreb par exemple furent, certes, remplacés par le jilbab ou le niqâb moyen-oriental après la « réislamisation » faisant suite à la Sahwa (Réveil islamique) débutant dans les années 1960-70, mais serait-il correct de dire que les vêtements traditionnels de ces femmes d’Afrique du Nord, bien qu’étant influencés logiquement par les us et coutume, ne répondaient pas à ce que l’islam-religion exigeait ? La référence à l’islam-religion et aux ḥadîths pour légitimer le port de ces habits traditionnels (m’laya, haïk, djellaba, etc.) s’est sûrement estompé avec le temps dans les esprits des femmes, mais peut-on dire que si l’islam-religion n’avait pas imposé depuis des siècles à la femme de ne montrer que son visage (tout ou partie) et ses mains (sans entrer dans les divergences) ces vêtements existeraient dans la forme qu’ils ont ?

Il faut ainsi garder en tête que la pratique du voile est en réalité plurielle et motivée par diverses raisons allant de l’expression d’un islam politique, voire radical, à l’expression beaucoup plus personnelle et intime d’une certaine pudeur, d’un rapport à la foi ou encore d’une adhésion à une interprétation des textes. En effet, si je précise par soucis d’objectivité et d’honnêteté que le voile peut être parfois l’expression d’un islam politique, c’est-à-dire véhiculant une certaine idéologie ayant vocation à lutter contre les valeurs occidentales, c’est parce qu’il est parfois présenté avec cette dimension par quelques théologiens musulmans. A ce titre, le canoniste marocain Farîd al-Anṣârî décédé en 2009 affirment et présentent le voile de la femme comme un outil de lutte civilisationnel, considérant les musulmans qui n'affirment pas que le voile est une obligation comme des traitres au service de la perversion, affirmant que le nudisme et la nudité sont une comédie juive et qui fait du voile un outil politique par lequel la femme contribue à lutter contre l'écroulement de la communauté. Il va jusqu’à en faire un outil existentiel dont dépend la religion de la personne en écrivant : « Tu es voilée donc tu existes ou sinon dis adieu à ta religion ».[5] Personne ne peut donc nier que la mise en avant du caractère obligatoire du port du voile est parfois un moyen dont on se sert pour véhiculer un message politique et de lutte sociale, mais aussi un moyen par lequel on interdit à la femme de faire certaines études, de pratiquer certains métiers, de participer à certaines activités de la société dans laquelle elle vit... En somme, il vise parfois à l'exclure en partie de la vie sociale et sociétale en la rendant le moins visible possible. Comment affirmer après cela que ceux qui accusent parfois le voile d'être un outil politique soient dans l'erreur et la tromperie ? Évidemment, les amalgames , les généralisations et les amplifications sont malhonnêtes, mais il paraît difficilement discutable de rejeter cet aspect d’un revers de main. En revanche, ce qui est malhonnête c’est de considérer que toute femme qui le porte, le fait pour des raisons politiques, car ceci est une tromperie manifeste.

Si les musulmans, les musulmanes défenseurs du voile porté librement veulent que l'on cesse de réduire ce dernier à un outil d'oppression et de lutte politique, alors il faut que d’un côté ils puissent davantage s’exprimer dans les médias (ce qui est trop rarement le cas, surtout en ce qui concerne les femmes voilées), mais aussi qu'ils cessent cette incohérence consistant à se réclamer inconditionnellement d'un courant idéologique, à savoir le sunnisme, dont il ignore parfois les informations et discours qu’il véhicule et dont ils s'éloignent intellectuellement en ne partageant pas nombre de positions pourtant majoritaires voire « consensuelles » en son sein. Les musulmans ont donc également leur part de responsabilité dans ce débat et se doivent de poser un regard critique sur leur patrimoine et sur ce qu'on fait dire au Coran depuis des siècles au nom d'une idéologie ou d'une volonté étatique. On ne peut demander sans cesse aux autres de chercher à bien comprendre la différence entre islam/islamisme, présenté par de nombreux médias sans nuance ni pédagogie, et la religion musulmane que l'on vit ou veut vivre sereinement avec le reste des citoyens. Si l’on ne cesse de se réclamer inconditionnellement du courant qui véhicule certaines positions contraire aux valeurs que l'on défend et qui sont à contre-Coran, et que dans le même temps nous ne produisons pas de travail critique sur les textes qui servent à interpréter le Coran, nous serons perpétuellement en contradiction. L'autocritique et l'introspection communautaire apparaissent alors comme indispensables au risque de contribuer à figer et crisper les positions des uns et des autres et au final à renforcer le communautarisme au détriment du vivre-ensemble.

Pourtant, si la méthode de certains non-musulmans est détestable voire islamophobe quant à leur façon de présenter au public français l'islam, cela devrait contribuer à éveiller notre esprit critique car il est une évidence que tout n'est pas cohérent, fondé et juste dans le patrimoine islamique, y compris concernant le voile qui, pour ma part, relève bien plus de ce qui se pratiquait en tant qu'habitude culturelle voire sociétale que d’une obligation en tant que prescription coranique.

Mais en dehors de ces éléments, Éric Chaumont rappelle qu’il est un fait que la question du « voile » sous toutes ses formes n’a probablement jamais suscité autant de passion et fait couler autant d’encre qu’à notre époque, puisqu’historiquement, même au sein des sociétés musulmanes, il n’a jamais eu l’importance qu’on lui accorde aujourd’hui.[6] Nous reviendrons en détails sur cela dans l’ouvrage.

Ainsi, c’est dans ce contexte que ce livre intervient, mû par ma volonté de citoyen et de musulman d’exprimer ma vision des choses concernant le sujet du voile et ce, après mainte réflexions sur la pertinence et les conséquences éventuelles liées à la publication de cet ouvrage écrit pourtant depuis quelques années maintenant. Le but de mon intervention citoyenne n’ai pas de donner raison à ceux qui voient à travers le port du voile autre chose qu’un vêtement par lequel majoritairement les femmes musulmanes expriment une certaine conception de la pudeur ni de chercher à conforter celles qui le portent dans leur sentiment d’agir absolument bien et conformément aux préceptes coraniques. Mon but est d’apporter ma pierre à l’édifice du vivre-ensemble et d’apporter une réponse à ce qui suscite aujourd’hui une problématique sociétale, par l’angle de la réflexion sur notre rapport aux textes de l’islam. Certes, il convient que chaque citoyen français, non-musulman, fasse le nécessaire pour que la méconnaissance ou les raccourcis au sujet de l’islam ne cèdent pas à la peur, elle-même à la panique puis à l’amalgame et finalement au rejet et à la haine. Mais il convient également que les citoyens français et musulmans fournissent un travail critique sur les sources islamiques et les raisons par lesquelles on impose aujourd’hui encore à la femme de se voiler. En effet, il m’apparaît que cela est en lien direct avec une vision culturelle et médiévale de la féminité plus qu’avec une véritable prescription coranique.

Conséquemment, si problématique il y a, y compris dans les textes de l’islam, ce n’est pas en la niant que la situation s’améliorera et plusieurs approches et pistes de réflexion doivent être proposées. Certaines d’entre elles consistent par exemple à œuvrer pour une meilleure connaissance de l’altérité, à lutter contre les amalgames entre islamisme, terrorisme et pratique de l’islam active et assidue, ou encore à informer la masse sur ce qu’est le principe de laïcité et surtout sur ce qu’il implique. Toutes ces pistes sont intéressantes, mais elles souffrent d’un point commun : aucune ne propose une « analyse critique patrimoniale » réalisée par la communauté musulmane pourtant interpellée sur son propre héritage intellectuel et sur la vision qu’elle pose dessus. Au pire, les quelques voix qui osent aller sur ce terrain sont souvent inaudibles car rejetées en partie par les musulmans mais également par les médias qui ne leur accordent que très peu d’audience. Or, pour que débats, échanges et discussions il y aient, il faut que les intervenants soient moins passionnés, y compris donc les musulmans et les musulmanes directement concernés.

Nous voilà donc à la croisée des chemins où la situation chaotique actuelle du vivre-ensemble ne peut trouver de solution sans ce que j’appelle une « introspection communautaire », en ce sens qu’il est certes important de sensibiliser l’autre sur la nécessité qu’il soit vigilant quant à la propagande de certains médias contribuant à la désinformation, mais cela ne peut suffire. Il faut absolument que la communauté musulmane comprenne qu’il faut poser un regard critique sur une bonne partie du patrimoine islamique pour faire place à la critique des sources, avant celle du référentiel d’autrui. Cette autocritique doit être perçue comme une force, un nouvel élan permettant, non pas d’ouvrir une boîte de Pandore comme si cette boîte était restée fermée jusque-là, mais au contraire de permettre un nouveau souffle et dépoussiérer le droit musulman (fiqh) de plusieurs opinions moyenâgeuses inadaptées, intolérantes, infondées ou encore à contre-Coran. La nécessité de cette démarche se trouve dans le fait que la moindre polémique autour de l’islam crispe l’ensemble de la communauté nationale, y compris les musulmans qui, pour beaucoup, deviennent hystériques et refusent toute critique quant aux textes et interprétations de l’islam.

Aussi, l’une des solutions indispensable à mon sens, mais dont on ne peut se contenter et que j’aborde ici dans une démarche citoyenne et religieuse à travers cet ouvrage, est le questionnement autour du voile, de son statut à travers les sources de l’islam afin de donner des moyens permettant de décrisper ses partisans, de dépassionner les échanges, de dédramatiser le choix de son retrait éventuel pour certaines femmes qui s’imaginent commettre un péché en l’ôtant ou en refusant de le porter, de mettre en avant le fait qu’il ne représente pas un fondement du message coranique et qu’il ne doit donc pas être l’outil absolu par lequel l’islamité se révèle dans une société laïque, multiculturelle et multiconfessionnelle.

William Laywis

****

[1]Consultante en gestion de projet et diplômée de l’ESILV (École Supérieure d’Ingénieur Léonard de Vinci).

[2]L’heure des pros(CNEWS), émission présentée par Pascal Praud, octobre 2019.

[3]Voile qui serait conforme à la charia dans la façon de le porter.

[4]En effet, il ne faut pas perdre de vue que la sharî’a dont on parle le plus souvent dans les médias est celle qui fut influencée par des siècles de prise en compte de récits extra-coraniques pour expliquer le sens et la portée des versets du Coran. Ceci donna lieu évidemment à une multitude d’excès que l’on ne peut que dénoncer, mais qui sont bien plus le résultat de la lecture du Coran au prisme de ces récits parfois inventés que d’une lecture coranique visant à mettre en avant le sens des versets par le recours à une analyse textuelle intra-coranique en premier lieu.

[5]Cf. Farid al-Anṣârî, Les secrets du Hidjab, p.12, 13, 17 à 23 éd. Almadina, 2015

[6]Éric Chaumont, Dictionnaire du Coran, in « Voile », Robert Laffont, 2007, p. 924.

 

Si on a souvent tendance à parler des fans de sport qui vivent leur passion aussi intensément que de pieux (ou fanatiques…) religieux, on a beaucoup moins l’occasion de parler de ces croyants qui se comportent comme de vrais supporters, affichant ostensiblement les couleurs de leur “équipe” favorite, haranguant leurs représentants, narguant les supporters adverses lors des derbys et faisant preuve d’une mauvaise foi étonnante, même lors d’une erreur manifeste de leur part.

La crise que traverse actuellement le monde musulman semble mener à un constat amer : il semble en effet que les énergies engagées par les intellectuels musulmans du monde entier soient consacrées à réparer ce qui ne va pas dans le monde islamique plutôt qu’à participer aux efforts de progrès dans le monde. Dit autrement, la révélation islamique semble ne pas réussir à retrouver de rôle moteur et semble plus faire l’objet d’interprétations allant parfois jusqu’à l’interpré-torsion pour sauver les meubles.

Dans l’ouvrage Convergences (2016), l’on tentait de mettre en évidence des parallèles entre certaines voies soufies et le courant šī‘ite duodécimain. Dans un article paru dans les Cahiers de l’islam (septembre 2019), il nous a été donné la possibilité d’expliquer plus en détail ce phénomène en se focalisant davantage sur le cas d’Ibn ‘Arabī (1165-1240). Quant au crypto-šī‘isme du šayḫ Aḥmad al-Tiǧānī (1150-1230 / 1735-1815), la thèse s’inspirait en grande partie de ce qu’avait déjà engagé le regretté Professeur Christian Bonaud (1957-2019) il y a quelques années (Discours sur les merveilles, 1985).

C’est en cherchant des informations sur la voie soufie naqšbandiya, en particulier sur la croyance hétérodoxe à laquelle elle adhère de l’occultation du douzième Imām, identifié comme étant le fils de Ḥassan al-‘Askarī, que notre réflexion s’est finalement orientée vers l’origine de cette tradition.

Nous parlons ici d’« hétérodoxie », parce que le credo de la grande occultation est extrêmement rare en milieu sunnite, surtout que la ṭarīqa naqšbandiya se réclame du sunnisme orthodoxe, et qu’au sommet de sa chaîne d’or figure Abī Bakr b. Abī Quḥāfa, premier calife historique de l’Islam, qui cristallise en quelque sorte les tensions avec le šī‘isme duodécimain.

Sunna vs Coran : Le Prophète voulait-il faire décapiter un homme injustement d'après un hadîth sahîh ?

Histoire de l'homme accusé de rapports sexuels avec Maria la copte ("concubine" du Prophète)

 

L’idée de confronter la sunna attribuée au Prophète (j'entends ici hadiths) au Coran afin d'accepter ou rejeter cette dernière est en réalité un concept ancien, plus ancien qu’Abû Ḥanîfa lui-même qui utilisait souvent ce critère, au point que certains d’entre les théologiens le lui reprochèrent. Ceci apparait clairement dans ce qu’il écrit dans son livre al-‘Âlim wal-muta’âlim. Toutefois, ce critère est extrêmement pertinent et ci-après, voici un exemple illustrant parfaitement l'importance de la confrontation de la sunna attribuée au Prophète au Coran avant de l'accepter et de la propager :

 

بَاب بَرَاءَةِ حَرَمِ النَّبِيِّ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ مِنْ الرِّيبَةِ

2771

حَدَّثَنِي زُهَيْرُ بْنُ حَرْبٍ حَدَّثَنَا عَفَّانُ حَدَّثَنَا حَمَّادُ بْنُ سَلَمَةَ أَخْبَرَنَا ثَابِتٌ عَنْ أَنَسٍ أَنَّ رَجُلًا كَانَ يُتَّهَمُ بِأُمِّ وَلَدِ رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ فَقَالَ رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ لِعَلِيٍّ اذْهَبْ فَاضْرِبْ عُنُقَهُ فَأَتَاهُ عَلِيٌّ فَإِذَا هُوَ فِي رَكِيٍّ يَتَبَرَّدُ فِيهَا فَقَالَ لَهُ عَلِيٌّ اخْرُجْ فَنَاوَلَهُ يَدَهُ فَأَخْرَجَهُ فَإِذَا هُوَ مَجْبُوبٌ لَيْسَ لَهُ ذَكَرٌ فَكَفَّ عَلِيٌّ عَنْهُ ثُمَّ أَتَى النَّبِيَّ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ فَقَالَ يَا رَسُولَ اللَّهِ إِنَّهُ لَمَجْبُوبٌ مَا لَهُ ذَكَرٌ

بَابُ بَرَاءَةِ حَرَمِ النَّبِيِّ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ مِنَ الرِّيبَةِ

ذَكَرَ فِي الْبَابِ حَدِيثَ أَنَسٍ أَنَّ رَجُلًا كَانَ يُتَّهَمُ بِأُمِّ وَلَدِهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ ، فَأَمَرَ عَلِيًّا - رَضِيَ اللَّهُ عَنْهُ - أَنْ يَذْهَبَ يَضْرِبَ عُنُقَهُ ، فَذَهَبَ فَوَجَدَهُ يَغْتَسِلُ فِي رَكِيِّ ، وَهُوَ الْبِئْرُ ، فَرَآهُ مَجْبُوبًا فَتَرَكَهُ ، قِيلَ : لَعَلَّهُ كَانَ مُنَافِقًا وَمُسْتَحِقًّا لِلْقَتْلِ بِطَرِيقٍ آخَرَ ، وَجَعَلَ هَذَا مُحَرِّكًا لِقَتْلِهِ بِنِفَاقِهِ وَغَيْرِهِ لَا بِالزِّنَا ، وَكَفَّ عَنْهُ عَلِيٌّ - رَضِيَ اللَّهُ عَنْهُ - اعْتِمَادًا عَلَى أَنَّ الْقَتْلَ بِالزِّنَا ، وَقَدْ عَلِمَ انْتِفَاءَ الزِّنَا . وَاَللَّهُ أَعْلَمُ .

 

Thâbit nous a informé, d’après Anas ibn Mâlik, qu'un homme fut accusé (d'avoir eu une relation) avec Umm al-Walad (Maria la Copte), la « concubine » du Messager de Dieu (paix sur lui) arrivée à Médine en l’an 7 H. Le Prophète dit alors a 'Alî ibn Abî Ṭâlib : « Va et décapite-le ». 'Alî parvint jusqu'à lui et le trouva au puits se rafraîchissant avec son eau. 'Alî lui dit : "Sors !" Il lui tendit sa main et l'extirpa. Il constata alors qu'il était castré et qu'il n'avait pas de verge[1]. 'Alî le laissa donc puis se rendit auprès du Prophète (paix sur lui) et dit : "Ô Messager de Dieu, il est castré et ne possède pas de verge." »[2]

 

Dans ce chapitre du commentaire d'an-Nawawî, il est fait mention du hadîth d’Anas dans lequel un homme était accusé d'avoir eu une relation avec Maria la Copte. Le Prophète ordonna donc à 'Alî (paix sur lui) de le décapiter mais, le trouvant au puits, ‘Alî constata qu'il était castré et n’appliqua pas l’ordre prophétique.

 

En commentant ce hadîth, certains théologiens dirent : « Il se peut qu'il ait été hypocrite et qu'il méritait d'être tué d'une autre manière (ou alors pour une autre raison), et ceci constitua le motif de son assassinat pour hypocrisie et autre, et non pour adultère. 'Alî cessa donc avec lui en se basant sur le fait que le tuer était en lien avec l'adultère, alors que ce dernier n'était pas avéré. Dieu est plus savant. »

 

Nous pouvons déjà préciser que ce hadîth est souvent utilisé par les détracteurs de l'islam, notamment pour donner une mauvaise image du Messager de Dieu Muḥammad qui apparaît ici comme un dictateur ou un chef intransigeant et injuste. En effet, ce récit fait légitimement place à au moins quatre accusations malgré qu’il soit déclaré « ṣaḥîḥ » :

  • Le Messager de Dieu tuait par simple suspicion et sans présentation de témoin confirmant l’acte reproché.
  • Le Messager de Dieu ne jugeait pas selon ce que Dieu a révélé et ordonnait la décapitation sans justice.
  • Le Messager de Dieu accusait sa compagne d’adultère sans élément probant (contrairement à l'histoire de la calomnie de 'Âïsha).
  • L’éthique et la morale de la compagne du Messager de Dieu est loin d’être irréprochable et elle n’avait aucune estime pour ce dernier.

 

Bien qu'an-Nawawî et d'autres savants tardifs donnèrent l’explication suivante : « ... il se peut qu'il ait été hypocrite et qu'il méritait la mort pour une autre raison... », cela semble totalement incohérent pour plusieurs raisons :

  • 'Alî, en tant que « bourreau » officiel envoyé par le chef du proto-État islamique, aurait dû savoir de quoi il en retournait et le décapiter en connaissance de cause. Mais comme il ne le fit pas, cela témoigne que la peine était bien liée à l'accusation d’adultère (zinâ) selon ce que prétend ce hadîth qui, rappelons-le, est qualifié de « ṣaḥîḥ ».
  • De plus, d'autres ḥadîths montrent que le Messager de Dieu (paix sur lui) ne tuait pas les hypocrites. En effet, lorsque 'Abdallah ibn Ubay (la tête des hypocrites) a dit : « Par Dieu, si nous retournons à Médine, le plus puissant en fera assurément sortir le plus humble. » 'Umar répliqua : « Laisse-moi trancher la tête de cet hypocrite. » Le Messager dit alors : « Laisse-le, afin que les gens ne puissent pas dire que Muḥammad tue ses compagnons »(hadîth ṣaḥîḥ). Qu'en est-il alors d'un homme accusé sans preuve, sans procès, sans possibilité de se défendre ?
  • En outre, selon d'autres récits ou paroles métaphoriques, le Prophète (paix sur lui) est décrit comme étant "le Coran qui marche" ou encore par 'Âïsha comme suit : "son comportement était le Coran", signifiant par là qu'il était la parfaite incarnation des principes coraniques, que ce soit du point de vue juridique, morale ou éthique. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement alors que Dieu a loué ses mœurs dans le Coran :

وَإِنَّكَ لَعَلَىٰ خُلُقٍ عَظِيمٍ

« Et tu es certes, d'une moralité éminente. »[3]

 

Enfin, ajoutons que du point de vue juridique, ce hadîth entre encore en contradiction avec le Coran qui demande, pour toute accusation ou soupçon d’adultère, la présence obligatoire de témoins. En effet, Dieu dit :

 

وَالَّذِينَ يَرْمُونَ أَزْوَاجَهُمْ وَلَمْ يَكُنْ لَهُمْ شُهَدَاءُ إِلَّا أَنْفُسُهُمْ فَشَهَادَةُ أَحَدِهِمْ أَرْبَعُ شَهَادَاتٍ بِاللَّهِ ۙ إِنَّهُ لَمِنَ الصَّادِقِينَ

« Et quant à ceux qui lancent des accusations contre leurs propres épouses, sans avoir d'autres témoins qu'eux-mêmes, le témoignage de l'un d'eux doit être une quadruple attestation par Dieu qu'il est du nombre des véridiques. »[4]

 

Dieu dit :

إنَّ الَّذِينَ جَاؤُوا بِالْإِفْكِ عُصْبَةٌ مِّنكُمْ لَا تَحْسَبُوهُ شَرًّا لَّكُم بَلْ هُوَ خَيْرٌ لَّكُمْ لِكُلِّ امْرِئٍ مِّنْهُم مَّا اكْتَسَبَ مِنَ الْإِثْمِ وَالَّذِي تَوَلَّى كِبْرَهُ مِنْهُمْ لَهُ عَذَابٌ عَظِيمٌ - لوْلَا إِذْ سَمِعْتُمُوهُ ظَنَّ الْمُؤْمِنُونَ وَالْمُؤْمِنَاتُ بِأَنفُسِهِمْ خَيْرًا وَقَالُوا هَذَا إِفْكٌ مُّبِينٌ - لوْلَا جَاؤُوا عَلَيْهِ بِأَرْبَعَةِ شُهَدَاء فَإِذْ لَمْ يَأْتُوا بِالشُّهَدَاء فَأُوْلَئِكَ عِندَ اللَّهِ هُمُ الْكَاذِبُونَ - ولَوْلَا فَضْلُ اللَّهِ عَلَيْكُمْ وَرَحْمَتُهُ فِي الدُّنْيَا وَالْآخِرَةِ لَمَسَّكُمْ فِي مَا أَفَضْتُمْ فِيهِ عَذَابٌ عَظِيمٌ - إذْ تَلَقَّوْنَهُ بِأَلْسِنَتِكُمْ وَتَقُولُونَ بِأَفْوَاهِكُم مَّا لَيْسَ لَكُم بِهِ عِلْمٌ وَتَحْسَبُونَهُ هَيِّنًا وَهُوَ عِندَ اللَّهِ عَظِيمٌ - و لَوْلَا إِذْ سَمِعْتُمُوهُ قُلْتُم مَّا يَكُونُ لَنَا أَن نَّتَكَلَّمَ بِهَذَا سُبْحَانَكَ هَذَا بُهْتَانٌ عَظِيمٌ - يَعِظُكُمُ اللَّهُ أَن تَعُودُوا لِمِثْلِهِ أَبَدًا إِن كُنتُم مُّؤْمِنِينَ

« Ceux qui sont venus avec la calomnies sont un groupe d'entre vous. Ne pensez pas que c'est un mal pour vous, mais plutôt, c'est un bien pour vous. A chacun d'eux ce qu'il s'est acquis comme pêché. Celui d'entre eux qui s'est chargé de la plus grande part aura un énorme châtiment. ¤ Pourquoi, lorsque vous l'avez entendue [cette calomnie], les croyants et les croyantes n'ont-ils pas, en eux-mêmes, conjecturé favorablement, et n'ont-ils pas dit : "C'est une calomnie évidente ?" ¤ Pourquoi n'ont-ils pas produit [à l'appui de leurs accusations] quatre témoins ? S'ils ne produisent pas de témoins, alors ce sont eux, auprès de Dieu, les menteurs. ¤ N'eussent-été la grâce de Dieu sur vous et Sa miséricorde ici-bas comme dans l'au-delà, un énorme châtiment vous aurait touchés pour cette (calomnie) dans laquelle vous vous êtes lancés, ¤ quand vous colportiez la nouvelle avec vos langues et disiez de vos bouches ce dont vous n'aviez aucun savoir ; et vous le comptiez comme insignifiant alors qu'auprès de Dieu cela est énorme. ¤ Et pourquoi, lorsque vous l'entendiez, ne disiez-vous pas : "Nous ne devons pas en parler. Gloire à Toi (ô Dieu) ! C'est une énorme calomnie" ? ¤ Dieu vous exhorte à ne plus jamais revenir à une chose pareille si vous êtes croyants. »[5]

 

Le Coran n'a pas ordonné et permis l'exécution arbitraire d'un homme et l’accusation injuste d’une femme sous prétexte de simples suspicions, à l’inverse de ce que voudrait nous faire croire ce hadîth pourtant qualifié de Ṣaḥîḥ par Muslim. D’ailleurs, comment le Prophète pouvait-il ignorer l’ordre divin alors que les règles en cas d’adultère étaient déjà révélées.

 

Conséquemment, peut-être pourrions-nous nous interroger sur le fait que de nombreux muḥaddithûn (savants du ḥadîth), trop concentrés et absorbés par leur discipline, aient pu en oublier la référence permanente et nécessaire au Coran en se focalisant sur la terminologie de la science du ḥadîth. De même, alors que certaines traces rapportent que des muḥaddithûn ne connaissaient pas le Coran entièrement, on pourrait également supposer que certains spécialistes du ḥadîth n’avaient pas le réflexe ou étaient dans l’incapacité matériel de se référer continuellement au Livre de Dieu. Ils ont pu ainsi préférer interpréter sans cesse le ḥadîth pour chercher, parfois en vain, une concordance avec la sharî'a, plutôt que de le rejeter tout bonnement pour cause de contradiction avec la révélation.

 

En conséquence, à ceux qui répondraient que les principes pour condamner une personne ont été établis par les fuqahâ (juristes), nous répondons cela :

  • D'une part, il s'agit dans cette démarche d'innocenter le Prophète (paix sur lui) d'une telle pratique et d'un tel comportement non-islamique et contraire à la Loi divine.
  • D'autre part, il s'agit de ne pas laisser la porte ouverte à une interprétation abusive et erronée, basée sur un récit pourtant qualifier de « ṣaḥîḥ », qui permettrait de tuer sur simples suspicions, d'autant que nous constatons ce que peuvent faire certains groupes contemporains.
  • Enfin, il s'agit de redonner la priorité absolue à la non-contradiction avec le Coran pour authentifier ce qu’on attribue au Prophète, plutôt que de chercher des interprétations parfois farfelues et incohérentes, au risque de s’éloigner de la sagesse coranique.

 

L'imâm ash-Shâfi’î rapporte avec sa chaine dans al-Umm (7/307-308) :

 

و بإسناده ـ عن علي بن أبي طالب رضي الله عنه أنه قال: "إذا أتاكم الحديث عن رسول الله صلى الله عليه وسلم فظنوا أنه الذي هو أهدى، و الذي هو أتقى، و الذي هو أحيا

ثم ذكر بإسناده قول عمر :"....لكنكم تأتون قوماً لهم دوي بالقرآن كدوي النحل فأقلوا الرواية عن رسول الله."

قال : "و كان علي بن أبي طالب رضي الله عنه لا يقبل الحديث عن رسول الله صلى الله عليه وسلم و الرواية تزداد كثرة، و يخرج منها ما لا يعرف، و لا يعرفه أهل الفقه، و لا يوافق الكتاب و لا السنة، فإياك وشاذ الحديث، و عليك بما عليه الجماعة من الحديث، و ما يعرفه الفقهاء، و ما يوافق الكتاب و السنة، فقس الشياء على ذلك، فما خالف القرآن فليس عن رسول الله صلى الله عليه وسلم و إن جاءت به الرواية، حدثنا الثقة عن رسول الله صلى الله عليه وسلم أنه قال في مرضه الذي مات فيه :"إني لأحرم ما حرم القرآن، و الله لا يمسكون علي بشيء" فاجعل القرآن و السنة المعروفة إماماً و قائداً، و اتبع ذلك و قس عليه ما يرد عليك مما لم يوضح لك في القران و السنة"- (الأم للشافعي 7: 307-308)

 

« 'Alî ibn Abî Ṭâlib - que Dieu l’agréé - a dit : "S'il vous parvient un hadîth du Messager de Dieu (paix sur lui), vous devez penser qu'il (le ḥadîth) est celui qui est le plus à même de guider, le plus à même d'appeler à la piété et le plus à même de revivifier." »

 

Puis il cite avec sa chaîne la parole de 'Umar Ibn al-Khaṭṭâb : « Mais vous viendrez à un peuple qui produit des vrombissements à cause de leur lecture du Coran tel le vrombissement des abeilles. Modérez (dans une autre version « diminuez ») les narrations (riwâya) sur le Messager de Dieu... »

 

Il écrit aussi : « 'Alî ibn Abî Ṭâlib - que Dieu l'agréé - n'acceptait pas le hadîth du Messager de Dieu (paix sur lui) et la narration qui fourmille en grand nombre. Il excluait d'elle ce qu'il ne connaissait pas, ce que ne connaissaient pas les savants du Fiqh et ce qui n'était pas en concordance avec le Livre et la sunna (reconnue). Prends garde donc au hadîth shâdhdh (isolé) ! Il te faut être ce sur quoi est la Jamâ'ah concernant le Ḥadîth. Ce qui contredit le Coran n'est pas du Messager de Dieu (paix sur lui) et ce, même si l’information te parvient par chaîne de transmission (riwâya). Un homme de confiance (thiqa) m’a rapporté selon le Messager de Dieu qu'il a dit lors de la maladie dont il succomba : "J'interdis ce que le Coran interdit. Par Dieu, ils n'auront rien contre moi." Fais que pour toi le Coran et la Sunnah connue soit tels un imâm et un guide, et suis ce chemin, jauge ce qui te parvient (comme hadîth) parmi ce qui ne t'est pas clair dans le Coran et la sunna. »

 

Il est donc aujourd'hui nécessaire de continuer à revoir le patrimoine islamique et de confronter les ḥadîths à la lumière du texte coranique, afin de dépoussiérer ce qui doit l’être et rejeter ce que l’on a trop longtemps accepté à cause du chaîne de transmission qualifiée de « ṣaḥîḥa » (authentique).

 

Que Dieu nous permette de comprendre.

 

William Laywis

******

 

COMPLEMENT D'INFORMATION

 

Il est à noter qu’an-Nawawî ne mentionne nullement un savant qui aurait affaibli ce hadith et Ibn al-Qayyim al-Jawziyya a dit dans Zâd al-Ma'ad :

وَقَدْ أَشْكَلَ هَذَا الْقَضَاءُ عَلَى كَثِيرٍ مِنَ النَّاسِ ، فَطَعَنَ بَعْضُهُمْ فِي الْحَدِيثِ ، وَلَكِنْ لَيْسَ فِي إِسْنَادِهِ مَنْ يُتَعَلَّقُ عَلَيْهِ ، وَتَأَوَّلَهُ بَعْضُهُمْ عَلَى أَنَّهُ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ لَمْ يُرِدْ حَقِيقَةَ الْقَتْلِ ، إِنَّمَا أَرَادَ تَخْوِيفَهُ لِيَزْدَجِرَ عَنْ مَجِيئِهِ إِلَيْهَا . قَالَ : وَهَذَا كَمَا قَالَ سُلَيْمَانُ لِلْمَرْأَتَيْنِ اللَّتَيْنِ اخْتَصَمَتَا إِلَيْهِ فِي الْوَلَدِ : " عَلَيَّ بِالسِّكِّينِ حَتَّى أَشُقَّ الْوَلَدَ بَيْنَهُمَا " ، وَلَمْ يُرِدْ أَنْ يَفْعَلَ ذَلِكَ ، بَلْ قَصَدَ اسْتِعْلَامَ الْأَمْرِ مِنْ هَذَا الْقَوْلِ ، وَلِذَلِكَ كَانَ مِنْ تَرَاجِمِ الْأَئِمَّةِ عَلَى هَذَا الْحَدِيثِ : بَابُ الْحَاكِمِ يُوهِمُ خِلَافَ الْحَقِّ لَيُتَوَصَّلَ بِهِ إِلَى مَعْرِفَةِ الْحَقِّ ، فَأَحَبَّ رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ أَنْ يَعْرِفَ الصَّحَابَةُ بَرَاءَتَهُ ، وَبَرَاءَةَ مارية ، وَعُلِمَ أَنَّهُ إِذَا عَايَنَ السَّيْفَ ، كَشَفَ عَنْ حَقِيقَةِ حَالِهِ ، فَجَاءَ الْأَمْرُ كَمَا قَدَّرَهُ رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ .

وَأَحْسَنُ مِنْ هَذَا أَنْ يُقَالَ : إِنَّ النَّبِيَّ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ أَمَرَ عليا رَضِيَ اللَّهُ عَنْهُ بِقَتْلِهِ تَعْزِيرًا لِإِقْدَامِهِ وَجُرْأَتِهِ عَلَى خَلْوَتِهِ بِأُمِّ وَلَدِهِ ، فَلَمَّا تَبَيَّنَ لعلي حَقِيقَةُ الْحَالِ ، وَأَنَّهُ بَرِيءٌ مِنَ الرِّيبَةِ ، كَفَّ عَنْ قَتْلِهِ ، وَاسْتَغْنَى عَنِ الْقَتْلِ بِتَبْيِينِ الْحَالِ ، وَالتَّعْزِيرُ بِالْقَتْلِ لَيْسَ بِلَازِمٍ كَالْحَدِّ ، بَلْ هُوَ تَابِعٌ لِلْمَصْلَحَةِ دَائِرٌ مَعَهَا وُجُودًا وَعَدَمًا .

 

En somme, le jugement proféré dans le ḥadîth a posé des problèmes à beaucoup de gens. Certains voulurent l’affaiblir, mais personne dans la chaîne de transmission ne peut faire l’objet de critique. D’autres l’ont interprété en disant que le Prophète ne voulait pas véritablement le tuer, mais qu’il voulait l’effrayer pour l'éloigner d’elle. Mais c'est ici une tentative explicite de conciliation, au risque de dire n’importe quoi. En effet, si tel fut le cas, il semble évident, à la lecture du récit, que ‘Alî n’avait pas du tout compris qu’il s’agissait d’effrayer l’homme. Ils disent également que le Prophète a voulu agir comme Salomon lorsqu’il menaça de couper en deux l’enfant qui était disputé par deux femmes, mais qu’il ne voulait pas le faire véritablement. D’autres imâms sont passés maîtres dans les galipettes intellectuelles en mettant comme titre à ce ḥadîth : chapitre du juge qui fait imaginer le contraire de la vérité afin de parvenir par cela a la vérité. Mais Ibn al-Qayyim affirme que le mieux est que l'on dise que le Prophète (paix sur lui) a ordonné à ‘Alî de le tuer pour appliquer le ta'zîr (sentences non instituées par le Coran), car il avait osé entrer dans son intimité avec la Umm al-Walad. Quand ‘Alî constata la vérité de la situation, il ne le tua pas et n’appliqua donc pas le ta’zîr[6].

 

[1] Est-ce à dire qu’il ne portait pas de vêtement couvrant ses parties intimes ?

[2] Commentaire d'an-Nawawî du Ṣaḥîḥ Muslim, chapitre de la disculpation de la femme du Prophète (paix sur lui).

[3] Coran (al-Qalam 68/4)

[4] Coran (an-Nûr 24/6) : sourate révélée après l’an 5-6.

[5] Coran (an-Nûr 24/11 à 17)

[6] On se demandera au passage comment on peut appliquer un ta’zir en contradiction avec les injonctions coraniques...

«- Chais pas si je l’aime…
-Tu dois l’aimer… ! Les musulmans aiment le prophète. »
Je me suis demandé comment, dans cette cuisine de mes 7 ou 8 ans.
Je venais de questionner ma mère sur le prophète Muhammad, et elle m’avait qu’il fallait l’aimer.
L’aimer lui, bien sûr, sa famille aussi…l’aimer plus que les gens que j’aimais.
Cela lui semblait simple.

Le texte ci-dessous est une traduction du début de l’épître d’Abû ‘Abd al-Rahmân Muhammad Ibn al-Husayn Ibn Mûsâ al-Sulamî (937 ou 942 – 1021) intitulée Manâhij al-’ârifîn (Les voies des gnostiques).1 La démarche soufie se caractérise par un commencement, un aboutissement et des stations d’élévation spirituelle - maqâmât. Le cheminement débute par la recherche de la grâce – al-tawfîq –, par le fait de prendre garde aux habitudes distraites – sunnat al-ghafla – aux penchants de l’âme – ma’lûfât al-nafs -, aux désirs naturels – murâdât al-tab’ -, de fuir les gens mauvais, de délaisser les lieux où les commandements divins sont transgressés et de revenir pleinement aux chemins des gens qui font preuve de droiture.