Des intellectuels musulmans contemporains face à la science

Islamologie
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Des intellectuels musulmans contemporains face à la science : le cas de Tariq Ramadan analysé par Alexandre Moatti

Ingénieur des Mines et historien, le spécialiste en histoire des sciences Alexandre Moatti se penche sur la vision des sciences telle que développée par des penseur Musulmans contemporains, de Qotb à Ramadan en passant par Guénon [1]. Influence du créationnisme, domaines de la connaissance supposés être réservés aux religieux, révisionnisme historique pour mettre en concurrence héritage grecs et musulmans mais aussi complotisme et concordisme, toutes les postures de ces penseurs sont passées au crible pour constater comment une certaine vision idéologique de la science tend à en effacer les concepts primordiaux qui font la connaissance scientifique et la rationalité tels que l’analyse ou le doute critique et méthodique.

En particulier, l’analyse du discours de Tariq Ramadan à l’égard des sciences est une opportunité intéressante de passer à la critique un intellectuel et son œuvre en dehors des critiques médiatiques dont il fait l’objet et de ses déviances criminelles présumées. Alexandre Moatti constate à juste titre que Tariq Ramadan parle relativement peu des sciences comme sujet principal mais que sa conception est « perlée » à travers ses différents écrits et conférences dont il retient trois fondements :

  • Tariq Ramadan affirme une vision bien plus nuancée que la plupart des penseurs musulmans en admettant comme principe préalable la non-opposition entre sciences et religions. L’héritier du fondateur des Frères Musulmans s’appuie pour cela sur un hadith à l’origine controversée (injonction à rechercher la science jusqu’en Chine) en précisant que la science ne saurait avoir la signification restrictive de science religieuse (ce sur quoi Alexandre Moatti ne s’arrête d’ailleurs pas suffisamment à notre sens alors que la notion de ‘ilm mériterait à elle seule un développement propre).
  • L’accès à la connaissance serait insuffisant par la seule intelligence de l’esprit car il serait nécessaire d’y cheminer grâce à la « vision du cœur ».
  • Pour cela, TR a ses versets fétiches, répétés de très nombreuses fois pour valider sa propre vision où ce qui apparaît comme une démarche spirituelle serait nécessaire à une véritable démarche scientifique.

La conséquence de ces principes est d’une part d’installer une vision circulaire de l’acquisition des connaissances scientifiques, (l’esprit acquiert des connaissances grâce à la « vision » du cœur, et le cœur doit affiner sa spiritualité en se guidant des découvertes de l’esprit), d’autre part de discriminer les hommes de science entre les croyants doués d’une démarche spirituelle qui seraient donc des savants accomplis et des experts de la technicité scientifique qui ne voient pas la sensibilité du monde.

Alexandre Moatti a raison de souligner que ce modèle est fondamental chez TR tant il participe à mettre en concurrence les histoires scientifiques respectives des civilisations occidentales et islamiques : d’un côté l’âge d’or médiéval de l’Islam où les musulmans excellaient en matière scientifique lorsqu’ils excellaient dans l’application de leurs principes religieux, de l’autre, un Occident où un grand esprit comme Pascal du abandonner ses recherches pour garder sa foi et où Galilée du renier ses propres recherches sur l’héliocentrisme pour se soumettre à l’inquisition religieuse. L’autre fonction de cette vision idéologique de l’Histoire comparée et de produire une réponse d’actualité à la critique régulière d’une inadaptation présumée de l’islam à la modernité occidentale : pour TR, l’histoire infirme cette thèse et démontre que la modernité occidentale est redevable à l’islam.

Un autre effet de cette posture concerne la critique de la science contemporaine avec des implications politiques puisque la condamnation d’une science qui serait pratiquée sans « cœur », sans éthique, conduit naturellement à faire le procès de la modernité et a pour fonction de jeter des ponts avec l’écologie politique.

La question posée par Alexandre Moatti est d’abord et avant tout pertinente : si la réappropriation de la science par des intellectuels musulmans à l’instar de Tariq Ramadan est positive, échappe-t-on pour autant à une subordination de la science par la religion ? Surtout, dans ce cadre, est-ce que la démarche scientifique parviendrait à rester autonome ? La tentation d’un concordisme musulman a en effet tendance à réduire le phénomène scientifique à la doctrine religieuse puisque toutes les découvertes sont supposées déjà annoncées dans le Coran. Cela est d’autant plus approprié que chacun peut constater par lui-même à quel point le concordisme est majoritaire chez les musulmans du XXIème siècle à coups d’œuvres de Maurice Bucaille ou d’un de ces milliers de ressassés des « milles vérités scientifiques du Coran » ou de ces spectaculaires VHS intitulées « Ceci est la vérité » mettant en scène un imam faisant tomber en conversion publique des acteurs présentés comme la fine fleur de l’intelligence scientifique contemporaine et séduits par des versets coraniques présentés comme compatibles avec leurs découvertes.

Pour que le recensement de la pensée de Tariq Ramadan soit plus complet sur le sujet, Alexandre Moatti aurait d’ailleurs pu relever une piste situant l’intellectuel musulman à mi-chemin entre le darwinisme et le créationniste dans un de ses tours d’équilibriste dont il a décidemment le secret : « La conception musulmane est celle de l’être humain créé par Dieu. L’idée d’une évolution des espèces n’a pas posé de problèmes aux courants réformistes, qui l’ont admises en relevant le fait que l’homme avait une lignée spécifique et donc ne procédait pas de l’évolution des animaux, poissons ou singes. Dans l’histoire, il existerait donc une fracture, un hiatus, avec l’apparition de l’être humain. » [2]

On regrettera enfin qu’Alexandre Moatti n’ait manifestement pas tenu compte du discours des sciences de Tariq Ramadan dans « La réforme radicale » [3] qui est sans doute son œuvre la plus aboutie sur le sujet. A tout le moins, sa critique du clerc musulman qui ne s’encadre pas suffisamment des experts scientifiques et le rapprochement qu’il prône entre les ulémas et les scientifiques mérite que l’on s’y arrête sans pour autant se rassurer sur la subordination des uns aux autres.

[1] : Islam et Science : antagonismes contemporains, Paris, Presses universitaires de France, 2017
[2] : L'Islam en questions, Éd. Actes Sud, oct. 2000
[3] : Islam, la réforme radicale, éthique et libération, Éd. Presses du Châtelet, oct. 2008