Le mu’tazilisme, humanisme et raison?

Islamologie
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La référence au mu’tazilisme dans les débats publics sur l’islam, les universités et certaines officines institutionnelles est de plus en plus courante en France. Le mu’tazilisme est associé, dans les représentations générales, au courant rationaliste de l’islam, celui qui a entre autres postulé la nature créée du Coran. Qu’en est-il réellement ?

Les néo-mu’tazilites sont-ils fidèles au mu’tazilisme ?

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Le mu’tazilisme est-il un humanisme ?

Qu’en est-il de la rationalité ? Les mu’tazilites sont connus pour avoir soutenu la « prééminence de la raison par rapport aux Textes ».
Les néo-mu’tazilites n’appellent-ils pas eux-mêmes à la revivification de l’héritage rationaliste mu’tazilite ? Qu’en est-il réellement ? En réalité, la chose est plus complexe et plus nuancée que cela.
Une des idées reçues qu’on retrouve souvent dans certains ouvrages contemporains, est l’absence de crédit accordé par les mu’tazilites aux Textes fondateurs de l’islam, aux hadiths notamment.
Quand on lit les auteurs mu’tazilites, on s’aperçoit que cette idée est fausse.

Les néo-mu’tazilites, une raison plus occidentale que mu’tazilite ?

La raison et la liberté sont certes des thèmes récurrents des écrits néo-mu’tazilites, mais non sans influences de la pensée occidentale.
Tel est l’avis de plusieurs auteurs telle que la chercheuse algérienne en philosophie Belhachemi Houaria qui constate que « quelques écrivains et penseurs contemporains tentent de faire renaître la pensée mu’tazilite de ses cendres en lui donnant un nouvel habit et avec de nouvelles appellations comme : le rationalisme, les Lumières, le renouvellement, l’émancipation intellectuelle, le progrès, la modernité, le courant religieux illuminé, la gauche islamique, sous l’influence de la pensée rationaliste occidentale et matérialiste (…) Et il est évident que cette raison qu’ils prennent pour arbitre est une raison influencée par la pensée occidentale ».

Nous pensons également à Nasr Hamid Abou Zayd. Ce dernier néo-mu’tazilite réhabilite la création du Coran chez les mu’tazilites pour faire du Texte « un produit culturel et historique ».
Selon lui, « dire que le texte est un produit culturel nous parait l’évidence même » (Nasr Abou Zayd, Critique du discours religieux, p.p 27-28, édition Actes Sud).

Or, lorsque les mu’tazilites avaient défendu la thèse de la création, ça n’était pas pour historiciser les textes de l’islam, mais pour préserver l’unicité de Dieu, le premier de leurs cinq fondements, car, pour eux, dire que la parole de Dieu est incréée reviendrait à dire qu’il pourrait avoir un associé en cette qualité, à l’instar du dogme des chrétiens.
Encore une fois, on voit bien comment les néo-mu’tazilites, bien qu’ils se prévalent du mu’tazilisme pour asseoir leur légitimité dans la tradition islamique, s’en distinguent aussi bien dans la forme que dans le fond.

Car dans le cas d’Abou Zayd notamment, ses maîtres à penser sont davantage Nietzsche, Saussure, Foucault et Derrida qu’un Qâdî Abdeljabbar ou d’un Jâhidh et ce bien que ce dernier mu’tazilite ait fait l’éloge du doute bien avant Ghazâlî et Descartes.
Certains néo-mu’tazilites influencés par la pensée occidentale vont jusqu’à justifier et cautionner la répression passée des mu’tazilites envers leurs adversaires, fidèles en ce sens à leurs ancêtres.
Prenons comme illustration le cas de l’intellectuelle tunisienne, désormais connue, Najia El-Ourimî.
Elle pense trouver chez les mu’tazilites une « sécularisation de la morale » et une « représentation arabo-islamique et humaniste de la morale ».

Selon elle, la crise de la Mihna a été provoquée par les fuqahas et les gens du hadith !
« Le pouvoir a été contraint d’entrer dans cette crise ; il a été contraint par les fuqahas et les gens du hadith qui voyaient dans la politique clémente de Ma’moun envers toutes les écoles et ses encouragements à traduire le patrimoine rationaliste grecque une innovation blâmable et une mécréance » au point de qualifier le calife de « commandeur des mécréants ».
Face à ces anathèmes, les califes n’auraient fait que se défendre, d’autant plus que, toujours selon Ourîmî, ils comptaient renverser le pouvoir ! (Najia El-Ourîmî, pp. 287-288).
Une lecture censée dédouaner les mu’tazilites de cette faute historique.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Le mu’tazilisme est-il un humanisme ?