Des lectures du Coran

Islamologie
Typography
  • Smaller Small Medium Big Bigger
  • Default Helvetica Segoe Georgia Times

On associe spontanément littéralisme et conservatisme. Les deux veulent en rester là. Le littéraliste nous dit : voici ce que dit le texte, pas la peine d'aller plus loin, on en reste là. Le conservateur, à son tour, nous dit : voici l'état des choses, pas la peine de le changer, on en reste là. Le texte est très bien tel quel selon l'un, le monde est très bien tel quel selon l'autre. Une vie sans interprétation et sans transformation, une vie minérale... On se moque souvent de ceux qui pensent ainsi. Mais on voit rarement qu'une forme bizarre de littéralisme est apparue : celle des musulmans modernistes (progressistes, réformistes, rationalistes, coranistes, pseudo-soufis, historico-critiques, philosophes autoproclamés, etc.).

Le Coran est de plus en plus pris à la lettre. Il est dégagé de la tradition, et découpé en mille morceaux normatifs plus ou moins décousus. La démarche aimerait détricoter la pratique commune des musulmans, jugée trop rétro, trop VII siècle, trop médiévale-fantastique. Mais restons prudents, « ce n'est pas ce que dit le Coran » (formule moderniste) est aussi problématique que « c'est le Coran qui le dit » (formule fondamentaliste). Dans les deux cas, on prétend détenir la Vérité sur ce que dit le Livre, alors qu'il est fondamentalement muet (si on en croit la linguistique). Même les pourfendeurs de l'islam s'y trompent, et pensent qu'il parle de lui-même. C'est ignorer que ce sont les discours, comme le prêche du vendredi, qui le rendent parlant et le mettent en mouvement. On croit avoir fait le tour du problème en visant les islamistes, on croit que le réformisme est le bon contre-poids au réformisme islamiste, mais on le renforce en adoptant son obsession de la lettre. Pire, on adopte son juridisme, sa névrose du licite et de l'illicite. Mais au lieu d'insister sur le haram, on insiste sur le halal. C'est l'abandon de la pensée islamique classiquement nuancée, qui considère que tout acte est soit obligatoire, conseillé, loisible, déconseillé, ou interdit.

Alors qu'il prône la clarté, ce nouveau littéralisme favorise la confusion. Prenant appui sur la lettre morte plutôt que sur la Loi vivante, tout est simplifié à outrance dans la mise en oeuvre d'un rite minimaliste, et toute considération spéculative et/ou symbolique devient suspecte. Quelque soit la question, à l'instar des fondamentalistes, les modernistes répondent : c'est écrit. Dès lors, pourquoi prier ? – Parce que c'est écrit ! Comment prier ? – Comme c'est écrit ! Aimez-vous le Prophète ? – Où est-ce que c'est écrit ?
Autre point commun, les deux se séparent sans vergogne de la tradition exégétique de l'islam. Sans sacraliser cette tradition, il faut avoir la lucidité de voir que la rejeter revient à rejeter tous ceux qui y sont attachés, c'est-à-dire la majorité des musulmans...

Mais là apparaît une différence notable. Alors que les fondamentalistes travestissent la tradition pour se donner une légitimité, les modernistes s'en moquent. Et là apparaît aussi la raison pour laquelle les uns prospèrent tandis que les autres pas. En rompant ouvertement avec la tradition, les passionnés de la modernité islamique se condamnent à l'état d'unhappy few. Troublé du sens historique, ils souhaiteraient réussir là où Abduh a échoué. Originaux dans le mesure où ils suivent les sillons tracés par l'orientalisme, ils accourent vers le mutazilisme, par exemple, sans comprendre pourquoi il fut un échec. Suffisamment raisonnables pour faire primer la Parole de Dieu sur la parole du Prophète, ils feignent d'ignorer que « Dieu prie sur le Prophète » et n'accordent aucune importance à ce qu'aurait dit ce dernier.

Toujours hégémonique, l'orthodoxie ne craint aucun de ces mouvements. La critique de la modernité formulée par les oulémas en contexte post-colonial est suffisamment puissante pour balayer toutes ces velléités de modernisation de l'islam. Alors, le seul moyen d'en sortir passe par la prise de conscience qu'il n'est pas donné à tout le monde de détruire une tradition millénaire, et qu'il faut respecter le vieux chêne quand on veut l'abattre !