Débat contradictoire : l'approche hypercritique des sources islamiques

Islamologie
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Suite à la publication de l’article de Yahya Bonaud dans le groupe LDC en mars 2019 (sous le titre de « Fais monter la sauce comme tu peux »), dans lequel dans un style pamphlétaire et sarcastique, était mis en question les démarche et méthode hypercritiques de certains arabisannts (« bédouinisants ») se basant sur les sciences humaines et sociales pour déconstruire le récit traditionnel des premiers temps de l’islam, en particulier le nombre des cinq prières canoniques, s’en est suivie une « correspondance » sous forme de commentaires sous le poste publié dans le groupe, entre l’auteur de l’article et l’islamologue Hicham Abdel Gawad, membre actif du groupe et l’auteur de l’article.


Cet échange durera plusieurs jours. Les discussions y ont été d’un grand niveau intellectuel, dans laquelle les deux intervenants se sont poussés jusque dans les derniers retranchements pour défendre leurs positions intellectuelles respectives. Mais toujours avec un respect mutuel et les règles de « adâb ». Un débat passionnant par messages interposés, d’une grande qualité en termes de contenu et où nombreux sujets y ont été traités. Nous publions ici l’intégralité de ce débat.


Hicham Abdel Gawad :

D'un point de vue juridique, la première question qu'on se poserait c'est de savoir pourquoi il y a eu besoin d'un hadith complètement farfelu (le coup de la bourrique volante et cie) pour instaurer les cinq prières canoniques. Dans ce hadith à la noix de coco, c'est Dieu himself qui négocie avec Muhammad, dans un échange verbal digne d'une foire au troc (qui a dit qu'on ne pouvait pas rigoler un peu ?)

Comme on dit, plus c'est gros plus ça passe. Maintenant on peut se demander pourquoi il a fallu que ce soit gros pour passer si les choses étaient si claires dès le début.

Yahya Bonnaud :

Hicham Abdel Gawad Une bonne part de la littérature du mi'radj peut effectivement fort bien être apocryphe, mais qui a dit que les cinq Prières canoniques, leurs temps, leur forme ou le nombre de leurs cycles (raka'at) ont pour fondement ces hadiths? Il semblerait qu'il y a là quelque pétition de principe.

Un critère critique historique beaucoup plus prosaïque permet à mon sens de faire la part de bien des affirmations: la déchirure radicale de la communauté des compagnons consommée entre les batailles de Siffin et Nahrawan et définitivement consacrée par le massacre de Karbala. Après cette déchirure, il est quasiment inconcevable qu'un groupe, quel qu'il soit, aurait pu imposer une doctrine ou une pratique à toutes les factions (disons, pour faire simple, chiites, sunnites et kharidjites), certes encore en période de formation et non constituées comme ce que l'on en connaît aujourd'hui, mais en dissension suffisamment profonde pour empêcher toute unité de vue sur un point, à moins qu'il n'ait fait l'unanimité avant la rupture. D'où les divergences souvent non négligeables sur des éléments constitutifs de rites aussi importants et fréquents que les ablutions, par exemple, voire sur l'appel à la Prière, qui était pourtant quotidiennement entendu par tous.

Dans ces conditions, comment expliquer l'accord de toutes ces factions sur:

  1. la prescription de la Prière;
  2. son rôle de pilier central de la religion;
  3. le nombre de 5 Prières quotidiennes obligatoires;
  4. les temps de ces cinq Prières;
  5. le nombre de raka'at de chacune de ces cinq Prières;
  6. les constituants fondamentaux de chaque rak'ah (takbir de sacralisation; station debout avec, au moins dans les deux premières rak'ah-s, récitation de Coran, en particulier la Fatiha; inclinaison (rokû'); double prosternation; tashahhod et prières pour le Prophète; salutations de désacralisation).

Ça ferait beaucoup d'accord ou de coïncidences entre des factions en rupture radicale qui ne sont même pas d'accord sur l'appel à la prière et sur les ablutions, non?

Hicham Abdel Gawad :

Yahya Bonnaud L'argument que tu développes n'est valable qu'à deux conditions :

  1. Qu'il y ait vraiment eu rupture radicale.
  2. Que la question ait été limitée à l'intra-musulman (càd pas de facteur extérieur).

Ces deux points me semblent contestables. L'idée de rupture radicale se heurte à des attestations qui ont tendance à montrer qu'elle n'était pas si radicale que ça. Comment expliquer qu'Abu Hanifa et Malik ibn Anas ait eu comme professeur Ja'far as-sadiq si la rupture entre ce qui sera le sunnisme et ce qui sera le chiisme était si nette ? De même, il ne faut pas oublier que le succès de la révolution abbasside a été dû justement à la capacité du mouvement de concentrer des parties (dont les alides) qui furent fort différents. On est déjà au milieu du 8ème siècle. Je ne suis pas en train de nier en bloc l'idée de rupture totale, en revanche je pense que cette rupture s'est faite à un moment beaucoup plus tardif (pas avant le 9ème siècle) qui a permis à tout le monde de penser de concert.

D'autre part, il ne faut pas sous-estimer la rivalité théologique entre les musulmans et les juifs/chrétiens dans l'élaboration de la jurisprudence islamique. Schacht, de Prémare et quelques autres ont déjà montré (je n'irais pas jusqu'à dire démontré) que la volonté des fuqaha de se distinguer des juifs et des chrétiens (d'ailleurs il y a de savoureux hadiths à ce sujet) a eu une incidence décisive dans l'orthopraxie islamique. Quand on sait que les chrétiens orientaux prient 7 fois par jour et que les juifs prient 3 fois par jour, le nombre de 5 devient tout doucement compréhensible à l'aune du prisme de la rivalité théologique.

Si en plus on ajoute à ça un hadith où c'est Dieu himself qui fixe le nombre 5, en face d'un Muhammad qui a négocié ce qu'il a pu, on peut aboutir à un tableau relativement cohérent de l'origine de cette praxis. Maintenant, et comme toujours en science historique, nous ne dépasserons pas les hypothèses vraisemblables, d'un côté comme de l'autre.


Yahya Bonnaud :

En réponse aux premier des deux points que tu mets en cause, et qui est le plus important à mon sens :

  1. Qu’il y ait eu une « solidification » dans la rupture entre les factions est incontestable. J’ai pour ma part fait référence au commencement de la rupture radicale entre les trois factions majeures (Siffîn et Nahrawân pour les Khawâridj, donc vers 660 ; Karbalâ, donc vers 680, pour les proto-Chiites et proto-sunnites, nommés à l’époque faction alide et faction othmanienne, shi‘ah ‘Alî et shî‘ah Othmân), toi à sa consécration plus ou moins définitive après le 9e siècle, autrement dit après l’achèvement de la mutation des Abbaside de chiites extrêmes à instaurateurs et propagandistes du sunnisme « classique ».

  2. Comme tu le fais justement remarquer, le succès de la révolte (plutôt que révolution) abbaside a été dû à « la capacité du mouvement à concentrer des parties (dont les alides), sauf qu’il ne s’agissait pas de parties issues des deux autres factions (Khawâridj et Omeyyades/Othmaniens), mais de parties qui toutes se revendiquaient d’une manière ou d’une autre de « la famille de Mohammad » (âl Mohammad). Un aspect du génie politique des dirigeants de ce mouvement est en effet d’avoir réuni la mouvance chiite autour d’une révolte faite au nom de « l’agréé de la famille de Mohammad » (ar-Ridâ min âli Mohammad), ce qui permettait à toutes ces parties d’y trouver leur compte, sans se rendre compte de ce qui se tramait.

  3. Depuis la découverte des Akhbâr al-‘Abbâs, il semble en effet à peu près établi, jusqu’à nouvel ordre, que le mouvement abbaside appartenait à la mouvance chiite, peut-être par le biais de la Kaysâniyya, qui en constituait une part importante. Ibrahîm al-Imam, son chef, dont les fils as-Saffâh et al-Mansûr seront les premiers califes abbasides, est ainsi présenté comme ayant, à travers un ou deux intermédiaires, reçu l’Imamat de Mokhtâr ath-Thaqafî, qui l’aurait lui-même reçu de Mohammad Ibn al-Hanafiyya, fils né d’un remariage de ‘Alî après le décès de Fâtima et considéré par la Kaysaniyya comme étant l’Imam après le martyre de Hoseyn à Karbalâ’. En fait, au vu de ce qui se passera par la suite, il s’agissait à mon sens d’une première captation d’héritage, les abbasides récupérant ainsi la kaysanites, ce qui augmentait considérablement leur soutien.

  4. La suite de cette captation d’héritage a été de se déclarer, après la prise du pouvoir, être eux-mêmes « l’agréé de la famille de Mohammad » face aux alides (c’est-à-dire tous les mouvements se réclamant de ‘Alî, fût-ce au travers d’un descendant n’étant pas fils de Fâtima fille du Prophète, comme c’était le cas de la Kaysâniyya), l’argument étant qu’ils descendaient d’al-Abbâs, oncle du Prophète, donc supérieur en « valeur tribale » à ‘Alî, qui était cousin du Prophète. C’est ainsi qu’ils ont digéré ou liquidé, y compris physiquement, la quasi-totalité des Alides, en particulier les hasanides (descendants de Hasan fils de Fâtima) proto-zaydites (Zayd, son fils Yahya, Mohammad an-nafs az-zakiyya, etc.). Ceux qui y échappèrent ne le purent qu’en recourant à la taqiyya.

  5. L’échec, d’un côté, du stratagème d’al-Ma’mûn consistant à désigner ‘Alî fils de Mûsa ar-Ridâ, huitième Imam des imâmites non-ismaéliens, comme son successeur afin de soit assimiler soit discréditer les plus importants Alides de l’époque, et d’un autre côté la montée en puissance de courants littéralistes et populistes liés au hanbalisme militant, conduisirent ses successeurs à changer de stratégie et à s’associer de plus en plus les dirigeants religieux de ces courants, afin de jouer, non plus sur une légitimité généalogique (abbaside contre alides), mais sur une légitimité religieuse et cléricale : sunnisme contre chiisme, laquelle culminera avec al-Motawakkil (m. 861).

  6. Tous ces préliminaires ne visent pas à faire étalage d’érudition, mais à préparer la réponse à ton objection. En effet, si Abu Hanifa et Malik ibn Anas ont bien suivi des enseignements de Ja'far as-sadiq, le sixième Imam des imamites alides/fâtimides (avant la scission ismaélienne), ce n’est pas parce qu’il n’y avait pas de rupture consommée, mais parce que dans cette rupture, ces proto-sunnites étaient bien plus en opposition avec les chiites abbasides, qui les réprimaient durement, qu’avec des arrières-petits fils de la fille du Prophète, qui étaient eux-mêmes les premières victimes des Abbasides ; et que par ailleurs, selon leurs propres critères épistémologiques et politiques, Ja'far as-sadiq était à la fois un savant et n’était pas un clerc lié à l’appareil d’état.

  7. Cependant, il est clair que Ja'far as-sadiq n’a pas été influencé par ses élèves et qu’eux-mêmes, quelle que soit l’influence qu’ils purent recevoir, ont ensuite professé quantité de positions contraires à celles de leur professeur. Comment imaginer alors, car il ne s’agit pas d’autre choses, que ces autorités religieuses opposées à l’appareil d’état auraient :

    • soit reproduit identiquement des deux côtés des doctrines imposées par cet appareil, en particulier tous les points communs de la Prière canonique que j’ai évoqués dans mon post précédent ;
    • soit « comploté », malgré leurs divergences importantes, pour élaborer une telle Prière canonique qui se retrouverait à l’identique chez les partisans du professeur comme des élèves et qu’ils auraient même réussi à imposer à leurs ennemis communs de l’appareil d’état ainsi que d’autres factions, en particulier les Khawâredj, totalement absents de toute cette hypothèse, alors qu’ils ont bien également la même Prière canoniques dans tous ses grands traits.

  8. Le grand problème des hyper-critiques est que leur méthode va à l’encontre de plusieurs principes épistémologiques et juridiques, en particulier :
    • Qu’une chose établie le reste jusqu’à preuve du contraire : cela va du fait que tu es le fils de ton père jusqu’à la gravitation universelle, qui restent valables tant qu’autre chose n’est pas établi à la place (comme le fit Einstein avec la relativité, puis…) ; cela vaut aussi pour le droit, une loi établie le restant jusqu’à être légitimement remplacée ou supprimée ;
    • Que tout le monde est innocent tant qu’il n’est pas établi qu’il serait coupable (asâlat al-barâ’a), le contraire menant à une situation de suspicion généralisée absurde ;
    • Que « la preuve incombe à l’accusation » (al-bayyina ‘alâ man idda‘â), sinon on ne s’en sortirait jamais : quiconque pourrait accuser et ce serait aux accusés de prouver leur innocence ;
    • Last but not least : le fameux « rasoir d’Ockham », négation du « akl min al-qafâ », exigeant de préférer une solution ou explication plus simple à une autre plus tarabiscotée.

Tous ces principes sont en faveur de la canonicité de la Prière rituelle telle que toutes les factions musulmanes la connaissent et manifestement attestée depuis bien plus d’un millénaire et en défaveur de tentatives d’invalider cette canonicité avec des hypothèses si tarabiscotées qu’elles feraient rougir les plus hallucinés complotistes.

Hicham Abdel Gawad :

C'est à mon tour de te remercier cher Yahya pour le partage de cette érudition que je ne discuterai pas. Je vais en revanche clarifier quelques éléments qui me semblent importants.

Le principe d'une recherche historico-critique est le même que celui d'une enquête : on pose une question puis on part à la recherche d'indices qui permettent d'y répondre. La question qui se pose pour un historien n'a donc rien à voir avec une quelconque "accusation" ou "innocence" : elle se limite à tenter de voir s'il existe des indices qui permettent de répondre rationnellement à la question posée, ici celle de l'antiquité des cinq prières dites canoniques.

Or ici, que constate-t-on ? Tout d'abord que le Coran est évasif sur la question du nombre de prières : certains y lisent 5 moments, d'autres n'en identifient que 3 et n'importe qui peut proposer encore d'autres nombres : on n'a pas un verset qui dise clairement "priez x fois par jour", la lettre du texte est insuffisante pour conclure.

Du côté des hadiths, les choses semblent claires jusqu'à ce que l'on tombe sur ce fameux hadith avec Muhammad qui monte au ciel, négocie le nombre de prières avec Dieu (et Moïse juste à côté pour le coacher) jusqu'à ce que Dieu et Muhammad s'entendent sur 5 prières. J'admets qu'ici, on doit effectuer un choix : soit on voit derrière ce texte une intentionnalité qu'il faut alors éclaircir, soit on le considère comme une narration folklorique. Pour moi la mise en scène est trop massive pour être ignorée : tout semble être fait pour rendre ce nombre de cinq prières incontestable par le truchement d'une narration puissante sur le plan des figures théologiques mobilisées (Dieu, Muhammad, Moïse). Il y a donc l'intention de convaincre le lecteur sans lui laisser la place de questionner.

Pourquoi ?

Peut-être que la réponse se trouve dans d'autres indices issus de la tradition juridique. Joseph Schacht a déjà montré que des points rituels décisifs ont fait l'objet de controverses dont on peut reconstruire la chronologie. Un exemple frappant est celui du moment de la prière de l'aube : certains hadiths mobilisés par des juristes le place avant le levé du soleil, d'autres le placent une fois le soleil levé. On peut alors se demander pourquoi de tels récits contradictoires si les choses étaient claires depuis 2 siècles ? Soit la pratique du temps de Muhammad était plus flottante qu'au 9ème siècle, soit que ces récits ont été inventés pour les besoins d'une controverse entre juristes (personnellement, je suis à cheval entre ces deux explications).

On a donc jusqu'à présent un texte coranique ambigu, des hadiths douteux et des controverses théologiques qui s'expliquent difficilement si l'on part du principe que tout était clair depuis 2 siècles. On est donc en droit de pousser l'enquête plus loin. La question devient alors : pousser plus loin mais dans quelle direction ? Et là j'ai bien peur de devoir te contredire au sujet du rasoir d'Ockham.

Ce principe n'a rien à voir avec la question de la simplicité de la solution (depuis quand est-ce que les solutions les plus simples seraient toujours les bonnes ? Les équations d'Einstein sont infiniment plus complexes que les équations de Newton, et pourtant elles sont plus justes). Il s'agit d'un principe qui consiste à ne pas multiplier les hypothèses lors d'un raisonnement. Plus on introduit d'hypothèses, plus le raisonnement devient spéculatif et donc fragile. C'est ça le rasoir d'Ockham, et précisément dans ton raisonnement tu fais l'hypothèse de "ruptures radicales" pour ensuite décréter ce qui serait "inconcevable". C'est une hypothèse sur-mesure qui ne peut survivre qu'au travers d'une interprétation, pour le coup hypercritique, de l'histoire des courants de pensée en islam.

Elle n'est en outre que peu convaincante en tant que telle : pour rappel, les chrétiens invoquent les mêmes "ruptures" et la même "inconcevabilité" pour justifier l'antiquité de la croyance en la divinité du Christ : comment des groupes aussi rivaux que les ariens, les nicéens, les monophysites, les nestoriens, les modalistes, les adoptanistes etc. ont-ils pu tous professer la divinité du Christ ? Il est "inconcevable" qu'ils aient pu se mettre d'accord dessus, c'est donc que la divinité du Christ est un enseignement qui remonte à Jésus... Convaincant ? Je ne sais pas. En tout cas, c'est le même raisonnement que le tien.

Pour ma part, je préfère ne pas multiplier les hypothèses et creuser d'autres indices. Que nous reste-t-il ? L'attestation avérée de rivalités théologiques avec les juifs et les chrétiens ainsi que l'attestation toute aussi avérée de conversions en masse. Le contexte est donc propice à la recherche d'une identité singulière qui permette de se distinguer des groupes rivaux et d'assimiler les nouveaux venus, notamment par une orthopraxie.
On voit alors un tableau se construire : un texte coranique libertaire sur la question de la prière, des hadiths qui sortent une artillerie tellement lourde qu'ils trahissent l'intention de l'auteur de fermer la bouche de tout contestataire, des juristes musulmans qui ont besoin de marquer leur territoire théologique avec une identité forte et des attestations de controverses chez ces mêmes juristes à propos d'éléments relatifs à la prière qui n'auraient pas dû faire débat.

On se souvient en outre que les juifs prient trois fois par jour, les chrétiens orientaux sept fois... Petit-à-petit le nombre de cinq prières s'explique de mieux en mieux par l'idée d'une canonisation progressive plutôt que par une antiquité claire pour tout le monde...

Au final, je pense que de toute façon il serait absurde de remettre en cause, aujourd'hui, la canonicité des cinq prières : une religion c'est ce que les gens en font, pas ce que l'histoire en fait. L'exercice auquel je me suis adonné ici n'est que pour le plaisir du débat. En revanche, je pense avoir montré qu'il y a suffisamment d'éléments pour que ceux et celles qui questionnent l'antiquité de la pratique puissent le faire sans pour autant être accusés de complotisme.

Yahya Bonnaud : 

Pour me faciliter les choses, je vais reprendre certains de tes points pour y répondre le plus explicitement possible :

  1. « Le principe d'une recherche historico-critique est le même que celui d'une enquête : on pose une question puis on part à la recherche d'indices qui permettent d'y répondre. »

    Aucun problème avec cela, c’est bien ce que l’on fait ensemble, me semble-t-il, non ?

  2. « La question qui se pose pour un historien n'a donc rien à voir avec une quelconque "accusation" ou "innocence" »

    Ça dépend. Mes reproches faits en conclusion s’adressaient aux « hyper-critiques ». Je reprends ce terme de Amir-Moezzi dans son introduction à l’édition du Tafsîr de Sayyârî, parue à part en français. Il s’y trouve un excellent résumé de l’état des recherches historico-critiques sur le Coran au moment de sa rédaction et Amir-Moezzi fait une distinction pertinente entre une approche « critique » et « hyper-critique » des données traditionnelles. L’approche critique recevrait les données de la tradition, à moins d’avoir de bonnes raisons de rejeter ou de douter de certaines.

    L’approche hypercritique rejetterait au contraire d’emblée les données traditionnelles, sauf si l’on a de bonnes raisons d’en admettre certaines. C’est de cette attitude que je dis qu’elle est tout le contraire de la présomption d’innocence (asâlat al-barâ’a), puisqu’elle présume de la fausseté de toute la tradition sauf exception à démontrer, et du fait qu’il incombe à l’accusation (ou à la suspicion) d’apporter des preuves, et non le contraire, or elle met d’office tout en doute, encore une fois sauf exception à démontrer.

    Cette sorte de « doute cartésien » est pourtant solidement contestée en philosophie (en particulier analytique) comme un rêve d’idéaliste, non seulement irréalisable, mais injustifié et injustifiable. D’autant plus qu’il me semble fort que la plupart des islamologues qui recourent à une telle hypercritique ne sont pas motivés par une aspiration à une pure certitude, mais par ce que certains (voir l’ouvrage collectif « les Grecs, les Arabes et nous », sous la direction de de Libera) nomment « la nouvelle islamophobie savante », autrement dit non par une quête d’idéal, mais par de vulgaires préjugés, ce qu’ils reprochent alors aux autres.

  3. « elle se limite à tenter de voir s'il existe des indices qui permettent de répondre rationnellement à la question posée, ici celle de l'antiquité des cinq prières dites canoniques. »

    Jusqu’à preuve du contraire, les indices qui permettent de répondre le plus rationnellement à la question de l'antiquité des cinq prières dites canoniques est qu’il en fut ainsi dans la communauté musulmane primitive autour du Prophète, Dieu le bénisse lui et les siens, au moins à partir d’un certain moment, fût-il tardif dans la période de la Révélation.

    Comme on l’a déjà vu dans des interventions précédentes et continuera de le voir aux points suivants, aucun élément apporté jusqu’à présent ne permet de mettre en cause cela, sauf à considérer que ce doit être d’emblée et sans raison rejeté, faute d’être prouvé. On retombe donc bien sur les deux problèmes susdits à propos de l’école hypercritique : 1) « présomption de suspicion généralisée » et 2) demander à la défense de fournir la preuve. Alors que c’est à qui remet en cause cette solution rationnelle qu’il incombe d’apporter des raisons probantes de le faire. Or, non seulement personne n’en apporte, mais les alternatives proposées ne résistent pas au « rasoir d’Ockham ». Quels sont en effet les éléments apportés ?

  4. « Or ici, que constate-t-on ? Tout d'abord que le Coran est évasif sur la question du nombre de prières : certains y lisent 5 moments, d'autres n'en identifient que 3 et n'importe qui peut proposer encore d'autres nombres : on n'a pas un verset qui dise clairement "priez x fois par jour", la lettre du texte est insuffisante pour conclure. »

    L’affirmation « n'importe qui peut proposer encore d'autres nombres » n’a rien à faire ici. Si « n’importe qui » disait « le Coran dit de faire 50 prières par jour » tu objecterais toi-même qu’il dit « n’importe quoi ». D’autant que « pour un historien », puisque c’est ta justification de départ, seul compte ce qui a été fait, écrit ou dit et rapporté, pas ce qui pourrait l’être, car ce ne serait plus de l’histoire. Par contre, un historien sérieux devrait déjà nous dire, d’après son enquête, qui (et quand et à quel titre et dans quelles conditions) a identifié 5 ou 3 moments de Prières dans le Coran et s’il y en eu d’autres (toujours qui, quand, à quel titre et dans quelles conditions) qui auraient identifiés d’autres temps : pour le moment, on n’a rien lu de tel dans les arguments proposés ici.

    Remarquons ensuite que la question discutée ne serait en ce cas plus celle du nombre de Prières, mais de la détermination de leurs moments (or, les adeptes de certaines écoles, chiites duodécimains entre autres, prient généralement en 3 temps, mais bien 5 Prières distinctes — j’en profite pour préciser que, faute de mieux, je mets une majuscule à Prière pour distinguer « salât », qui est un culte rituel, de « do‘â », qui est une prière non rituelle de demande et invocation). Il en va d’ailleurs de même de ce que tu rapportes ensuite de Schacht à propos du moment de la Prière de l’aube : cela ne concerne encore que la question du moment, non du nombre.

    Plus généralement, les divergences sur quelque point que ce soit, fût-il « décisif », ne justifient aucunement, en tout cas en saine logique rationnelle, de mettre en cause les convergences : il y faudrait un autre élément. Si, par exemple, plusieurs personnes affirment qu’on leur a demandé de préparer 5 tasses, mais qu’elles divergent sur le contenu demandé (thé, café, etc. ou un mixte de divers breuvages), leur divergence ne suffit pas à remettre en question leur unanimité sur le nombre de tasses. De même, si plusieurs personnes affirment qu’on leur a demandé d’apporter 5 tasses de café par jour, mais qu’elles divergent sur le moment où elles devaient les apporter.

    Conclusion : tous les éléments de divergence sur les temps des Prières prescrites ne concernent pas la discussion sur leur nombre, mais constitue un autre sujet connexe.

    Tout ce qui nous reste donc à retenir de ton énoncé pour la présente discussion est : « le Coran est évasif sur la question du nombre de prières », et sur cela nous sommes tout à fait d’accord. Il ne faut d’ailleurs pas être grand clerc pour cela et je subodore même qu’aucun clerc ne l’a jamais prétendu. Sauf que ce n’est pas une exception dans le Coran, mais la norme : rien sur le déroulement formel de la Prière (on peut tout au plus identifier des termes tels que rokû‘ ou sodjûd, mais par leur place et nombre), rien sur le nombre de rak’ats, rien sur l’appel à la Prière… ; rien non plus sur la ratio de la zakât ni sur quels biens elle porte ; pas grand-chose non plus sur le déroulement de la ‘Omra et du Haddj ; plus encore : rien sur les rites à accomplir pour les morts et la manière de les enterrer, une des choses qui préoccupe pourtant le plus les vivants. En serait-on justifié d’affirmer que les compagnons du Prophète n’auraient pas enterré leurs morts d’une certaine manière ou ne s’en seraient pas enquis auprès du Prophète ? Des hypercritiques en tireraient même qu’il n’y aurait tout simplement pas de Prophète, ni de Mecque, ni… ni…

  5. Sauf qu’il se trouve que ce Prophète avait une descendance, à l’époque indiscutablement identifiée. Que lorsque Hoseyn fils de Fâtima fille du Prophète fut massacré à Karbala en 680, il ne s’était pas passé 1000 ans, ni même 100, mais moins de 50. Que Hosseyn n’était pas arrivé à Karbalâ en venant de Petra ou de Tiziouzout, mais de Médine, après être d’abord parti pour La Mecque pour aller faire le Hadj. Que Hosseyn avait vécu près de 10 ans auprès de son grand-père et sa mère à Médine et près de 30 ans de plus avec son père, ‘Alî, lui-même élevé par le Prophète et Khâdidja, sa première et unique épouse jusqu’à sa mort. Qu’après 40 années ainsi passées auprès du Prophète, de sa fille et de son quasi-fils adoptif (son cousin élevé par lui), 40 années qui venaient après l’émigration à Médine, il devait normalement bien connaître la forme définitive de la religion de son grand-père et de ses parents. Que Hoseyn avait eu 22 ans pour éduquer dans cette religion le fils qui survivra au massacre de Karbalâ, ‘Alî fils de Hosseyn, lequel mourra en 712, son fils, Mohammad Bâqer, ayant alors 36 ans et son petit-fils, Dja‘far Sâdeq, 13 ans.

    Autrement dit, entre la mort du Prophète en 632 et le début de l’Imamat et de l’enseignement de l’Imam Sâdeq (732, à la mort de son père), il se passe en tout 100 ans (et moins de 70 ans jusqu’à sa naissance) : soit 4 générations, voire 2 éducativement, puisque ce dernier put profiter de son grand-père, ‘Alî fils de Hosseyn, jusque vers ses 13 ans et que Hosseyn put profiter du sien, le Prophète, jusque vers ses 10 ans.

    Cent ans, c’est ce qui nous sépare de la guerre de 14-18, que mon grand-père avait vécu et dont il me parlait. Que dire alors pour ce qui était au cœur de l’existence de la famille du Prophète, qui plus est une famille de type traditionnel : sa religion, pour laquelle ‘Alî et Hosseyn étaient morts du vivant de ‘Alî fils de Hosseyn et qui ne pouvait qu’être au centre de ce qu’il enseignait, en paroles et en actes, à ses fils et petit-fils, en particulier son aîné Mohammad Bâqer et l’aîné de ce dernier Dja’far Sâdeq (sans parler des autres).

    Cela pour dire que, à supposer même que l’on n’ait aucun autre élément (en particulier l’unanimité des diverses factions de la communauté déjà longuement évoquée), si Dja’far Sâdiq enseignait qu’il fallait prier un certain nombre de Prières prescrites d’une certaine manière, c’est un argument historique autrement rationnel et solide pour que le Prophète ait bien fait ainsi, à tout le moins vers la fin de sa vie (depuis quel moment et pourquoi sont d’autres questions) que les vaines arguties des hypercritiques. Le rasoir d’Ockham aurait en effet du mal à raser plus près.

    Ainsi, tu ramènes sans cesse le hadith de la négociation sur les Prières lors du mi‘râdj, qui du coup porte bien sur le nombre et pas autre chose. À ma connaissance, aucun clerc ne s’est jamais fondé sur ce hadith pour justifier le nombre des Prières, donc je ne vois pas l’intérêt de s’y attacher comme tu le fais. À supposer qu’il soit douteux, il ne coûte rien de le laisser de côté et cela ne portera pas le moindre coup à la question du nombre des Prières prescrites. Quant à s’interroger sur l’intention de celui ou ceux qui auraient pu inventer un tels propos, ce n’est ni de l’histoire ni digne d’intérêt, car étant dans le domaine de l’imagination, la porte est grande ouverte : ce pourrait être pour montrer la supériorité de Mohammad sur Moïse, ou au contraire celle de Moïse sur Mohammad ; ou pour montrer combien la communauté musulmane a bénéficié en cette « réduction » d’une bonté particulière de la part de Dieu ; ou de dire que faire ces 5 Prières assure la récompense de 50 (bien des gens sont très friands de ce genre de calculs de salaires) ; etc. Bref, cette fois c’est le cas de le dire : « n'importe qui peut proposer encore d'autres » motifs, soit pour son invention soit pour sa raison d’être en cas d’authenticité, je ne me prononce même pas là-dessus, car je n’en vois pas l’utilité, vu que ce propos n’intervient pas dans l’établissement d’une quelconque prescription.

  6. « On a donc jusqu'à présent un texte coranique ambigu, des hadiths douteux et des controverses théologiques qui s'expliquent difficilement si l'on part du principe que tout était clair depuis 2 siècles. »

    « un texte coranique ambigu » : non, pas ambigu, mais silencieux sur le nombre des Prières, car ce n’est pas son rôle et son propos.

    « des hadiths douteux » : non, car tu n’as pour le moment cité qu’un seul hadith éventuellement douteux. Encore qu’il faudrait des raisons pour le qualifier raisonnablement de douteux, je veux dire des raisons autres qu’un pur et simple sentiment personnel. Car pour le moment, c’est tout ce que tu nous donnes comme argument : c’est « folklorique ».
    Peut-être pour un universitaire occidental du 21e siècle, mais sans doute pas pour un contemporain de la Révélation (qu’il soit authentique ou inventé vers cette époque) ? Il semblerait que l’imaginaire des gens de l’époque, si cher aux historiens des mentalités, ne compterait tout d’un coup plus du tout ? C’est le nôtre qui compterait cette fois, parce que ça nous arrangerait ? Combien de récits du Coran ne paraissent-ils pas « folkloriques » à nos contemporains, à tout le moins à certains d’entre eux : la quête d’une source de vie, l’enfermement de Gog et Magog dans des murailles métalliques, des djinns qui aident Salomon à construire le Temple, l’histoire d’une huppe qui vient faire son rapport à Salomon et de la reine de Saba qui retrousse sa robe tant la limpidité du sol du palais laisse croire que ce serait de l’eau, et ces dormants de la caverne dont on ne sait même pas le nombre, comme les Prières finalement, etc.) ?

    Serait-ce un argument suffisant pour les considérer « apocryphes » ? Certes, pour ceux qui s’en remettent à leur « ressenti » pour valider ou invalider quelque-chose, mais pas pour ceux qui ont plus d’exigences et qui cherchent vraiment à comprendre et expliquer, pas à déconstruire sur des bases sentimentales et/ou imaginaires, ce qui laisse craindre qu’ils se retrouvent finalement face au seul vide, miroir du leur.

    « des controverses théologiques qui s'expliquent difficilement si l'on part du principe que tout était clair depuis 2 siècles » : encore une fois non, car tu n’as pas fait état de la moindre controverse quant au nombre des Prières prescrites, mais seulement sur des points secondaires comme leurs moments. Or, de telles controverses s’expliquent suffisamment par le fait que, si tout était loin d’être fort clair depuis deux siècles, c’était surtout suite à l’effort déployé par les Omeyyades et d’autres pour travestir et dénaturer les prescriptions de la religion. D’où le fait que des clercs tels qu’Abû Hanîfa et Mâlek se soient adressés à une source aussi incontestée que Dja’far Sâdeq. Ce qui peut poser alors question, ce sont les raisons pour lesquelles ils ont tout de même trouvé le moyen d’être en désaccord sur certains points, mais c’est un autre débat, qui ne concerne d’ailleurs pas la question du nombre de Prières prescrites, puisque sur ce point, ils sont d’accord, comme le sont aussi toutes les autres factions.

  7. « Et là j'ai bien peur de devoir te contredire au sujet du rasoir d'Ockham. Ce principe n'a rien à voir avec la question de la simplicité de la solution (depuis quand est-ce que les solutions les plus simples seraient toujours les bonnes ? Les équations d'Einstein sont infiniment plus complexes que les équations de Newton, et pourtant elles sont plus justes). »

    Personne n’a dit que les solutions les plus simples sont « toujours » les bonnes, mais qu’entre deux solutions résolvant un même problème, la plus simple — plus exactement, la plus économique en hypothèses, comme tu le dis fort justement — l’emporte sur la plus tarabiscotée. La solution d’Einstein (relativité générale) n’est pas en rivalité avec celle de Newton (gravitation universelle), puisque c’est l’incapacité de cette dernière à répondre à certains problèmes qui en exigea une nouvelle. Le rasoir d’Ockham n’interviendrait éventuellement qu’entre plusieurs solutions pouvant résoudre ces problèmes (ce qui fut peut-être le cas, je n’en sais rien), celle d’Einstein s’avérant alors plus économiques en hypothèses.

    Or, c’est précisément cela qui est reproché aux solutions hypercritiques : d’être considérablement plus coûteuses en hypothèses non-nécessaires que d’autres solutions aux questions qu’ils soulèvent.

  8. « dans ton raisonnement tu fais l'hypothèse de "ruptures radicales" pour ensuite décréter ce qui serait "inconcevable". C'est une hypothèse sur-mesure qui ne peut survivre qu'au travers d'une interprétation, pour le coup hypercritique, de l'histoire des courants de pensée en islam. »

    Les ruptures radicales entre les factions musulmanes à partir des moments que j’ai évoqués n’est ni « une hypothèse sur-mesure » et encore moins « une interprétation, pour le coup hypercritique » (revoir la définition proposée par Amir-Moezzi et citée au point 2 ; on peut fort bien proposer une autre définition, mais il faudrait alors la donner).

    C’est au contraire ce que disent et illustrent les diverses sources (hadith, histoire, etc.) de toutes les factions : si un historien critique entend remettre ces données en question, à lui d’apporter des arguments qu’il faudra alors examiner au cas par cas (j’ai déjà répondu à ceux que tu as cités) ; et si un hypercritique se contente d’affirmer que tout ce qui a été écrit par les anciens est irrecevable, ce sera une pétition de principe et non un argument rationnellement valable.

  9. « Elle n'est en outre que peu convaincante en tant que telle : pour rappel, les chrétiens invoquent les mêmes "ruptures" et la même "inconcevabilité" pour justifier l'antiquité de la croyance en la divinité du Christ : comment des groupes aussi rivaux que les ariens, les nicéens, les monophysites, les nestoriens, les modalistes, les adoptanistes etc. ont-ils pu tous professer la divinité du Christ ? Il est "inconcevable" qu'ils aient pu se mettre d'accord dessus, c'est donc que la divinité du Christ est un enseignement qui remonte à Jésus... Convaincant ? Je ne sais pas. En tout cas, c'est le même raisonnement que le tien. »

    Le sophisme (tu en fais malheureusement beaucoup, même si c’est involontairement) est ici : « Il est "inconcevable" qu'ils aient pu se mettre d'accord dessus, c'est donc que la divinité du Christ est un enseignement qui remonte à Jésus... » Tout ce qu’il serait conforme de dire selon mon raisonnement logique est que : « si des factions opposées sont d’accord sur un point après leur rupture, c’est un élément probant que ce point était admis par eux avant leur rupture » et non pas à « un enseignement qui remonte à Jésus », car la rupture entre les factions que tu cites ne remonte pas à cette époque, mais à celle des conciles, soit plusieurs siècles après.

    Contre ton sophisme, je maintiens donc la logique de ce que j’ai dit : si toutes les factions que tu cites professent bien, comme tu le dis (mais j’ai des doutes, en particulier pour les ariens ou arianistes) la divinité du Christ, cela rend plus que probable qu’ils l’admettaient déjà avant de se séparer sur d’autres points lors de divers conciles.

    Après, depuis quand l’admettaient-ils est une autre question, à propos de laquelle je ferais remarquer que toutes ces factions relèvent de l’Église de Paul et qu’aucune ne relève de l’Église (dite aujourd’hui « judéo-chrétienne ») de Jacques, dit « frère du Seigneur », probablement son cousin, premier évêque de Jérusalem, auprès duquel se trouvait la Vierge Marie mère du Christ et auquel succéda Siméon, autre cousin de Jésus (un peu l’église des Gens de la Demeure du Christ, non ?).

    De ce fait, l’argument rapporté pourrait tout au plus faire envisager une croyance commune remontant à Paul de Tarse, dit Saint-Paul, et il faudrait retrouver la même parmi les églises dites « judéo-chrétiennes » (leur rupture remontant à l’époque de Paul et de Jacques) pour pouvoir la faire remonter avant. Si une telle unité de croyance se retrouvait, mon raisonnement s’appliquerait de la même manière, et l’on serait ainsi remonté jusqu’à un successeur direct de Jésus, issu de sa proche parenté, ayant fait partie des apôtres et que le Christ désigne comme son successeur dans l’évangile de Thomas.

    Si par contre il y avait divergence, il n’y a pas photo, à mon sens : la probabilité d’authenticité entre les enseignements d’un apôtre, cousin de Jésus et soutenu par la Vierge Marie l’emportera aisément sur ceux d’un certain Saül, n’ayant jamais côtoyé le Christ, puisqu’il était alors l’élève du grand-prêtre saducéen Gamaliel, ayant ensuite dirigé la persécution des apôtres et des premiers chrétiens, avant de devenir Paul, puis Saint-Paul.

Tout cela est déjà très long et je vais m’arrêter, car d’autres devoirs m’appellent. Si Dieu veut, l’occasion se présentera de revenir sur tes derniers paragraphes. Une seule question : es-tu sûr que tous les Chrétiens orientaux (les coptes égyptiens et éthiopiens, les syriaques, les orthodoxes, sans compter les églises dites judéo-chrétiennes, car tous avaient une présence dans le monde arabe et jusqu’en Arabie) prient ou priaient 7 prières ? Et qui devait prier ces prières : tous ou seulement les moines et les religieux ?

Hicham Abdel Gawad :

Merci pour ces trois développements très intéressants qui sont effectivement très longs. Aussi, pour rester quelque peu économique de notre temps à tous les deux, tu ne m'en voudras pas de ne pas honorer l'entièreté de ton argumentation et de me focaliser sur les éléments de divergence les plus fondamentaux sur lesquels il reste encore à mon sens des choses à dire (le risque étant de tourner en rond sur le reste).

  1. La science ne craint pas ce que craignent tous les religieux, à savoir : de se tromper. En science, les erreurs importent autant que les réussites : c'est le travail conjoint d'une communauté de scientifiques dont chacun explore une piste qu'il estime féconde pour des raisons parfois très personnelles (et qu'y a-t-il de mal à ça ?) jusqu'à ce qu'un jour une piste donne un résultat qui résiste plus que les autres à la critique ou que l'ensemble des différentes pistes convergent vers une conclusion commune ou encore que certaines pistes se tarissent et disparaissent. Le fait est que personne ne travaille pour rien, personne n'a le monopole de la scientificité et surtout personne n'a peur de se tromper. Par conséquent aucune piste n'est interdite ni déclarée absurde a priori : la connaissance scientifique fait feu de tout bois de recherche et c'est ce qui explique son succès par rapport à d'autres démarches pétrifiées par l'obsession d'une vérité immuable.

    En ce sens, ceux que tu appelles les "hypercritiques" (ce qui n'est qu'un label, rappelons-le quand même, tout comme celui "d'apologète" que certains "hypercritiques" jettent à la figure de ceux qui ont fait le choix de prendre en compte la tradition) sont ceux qui ont choisi une piste de recherche qui consiste à se priver des sources et ressources traditionnelles et de voir ce que l'on obtient en creusant notamment la piste des sources non-musulmanes ou des ressources d'analyse qui ont fait leur preuve sur le matériau biblique. Ni plus ni moins.

    Tu as donc raison de considérer que les "hypercritiques" ne visent pas "la pure certitude", cette dernière n'est pas l'affaire de la science (cf. les travaux d'Aurélien Barrau) et encore moins d'une science comme l'Histoire. L'intérêt des "critiques", "hypercritiques", "hypocritiques" et tous les labels que l'on veut est de proposer une vision de l'objet d'étude à partir d'un point de vue donné. Certains de ces points de vue disparaissent, d'autres sont confortés, d'autres encore restent indécidables, et ça ne gêne que ceux qui ont besoin de certitudes pour avancer, les autres lisent et s'enrichissent de tout ce qui peut leur être utile sur le plan personnel et/ou sur le plan académique.

    En outre, je ne vois aucun intérêt à entrer dans des considérations relatives à l'islamophobie d'un historien. C'est le même type de procès d'intention qui est fait contre les islamologues musulmans qui sont discriminés parce que présumés complaisants vis-à-vis de leur objet d'étude. Personne n'est jamais neutre sur une religion et il y aura toujours des islamophobes, des islamophiles, des islamoparanoïaques, des islamo-enthousiastes, des islamodéprimés ou des islamo-excités qui produiront des études : dans une discussion rationnelle, seuls les arguments doivent être évalués et critiqués. Si l'islamophobie d'un chercheur se fait trop présente dans ses démonstrations, ça se répercute toujours dans la qualité de ses arguments et c'est à ce niveau-là que tout se joue. Le reste n'est que tentative de disqualifier ceux ou celles que l'on n'a pas envie de lire.

  2. Tu dis "Jusqu’à preuve du contraire, les indices qui permettent de répondre le plus rationnellement à la question de l'antiquité des cinq prières dites canoniques est qu’il en fut ainsi dans la communauté musulmane primitive autour du Prophète."

    Il ne s'agit pas là d'indices mais d'une pétition de foi ancrée dans la tradition. En toute rigueur, tu devrais dire "qu'il est rapporté qu'il en fut ainsi dans des textes postérieurs de plusieurs générations sans que l'on puisse remonter au-delà du milieu du 8ème siècle". La question devient alors quel degré de foi on accorde à ces textes tardifs. Tu me diras sans doute que ne pas leur accorder une foi complète est une posture hypercritique, je te répondrais qu'elle est aussi hypercritique que celles des historiens qui refusent de faire de l'histoire du christianisme sur base de la tradition catholique.

    Dans tous les cas, l'usage que tu fais de l'indicatif là où c'est manifestement le conditionnel qui doit primer est peut-être pour le coup une forme de sophisme que j'imagine aussi involontaire.

  3. Sur le discours du Coran à propos de la prière, je maintiens ce que je dis : chacun peut y voir ce qu'il veut puisque aucun texte clair ne mentionne le nombre de prières, le fond de mon argument, et que tu ne sembles pas réfuter puisque tu reconnais plus loin que le Coran est évasif sur le nombre de prières, c'est que le premier réflexe d'une recherches d'indices à propos de l'antiquité de la prière, à savoir consulter le Coran, est insuffisant pour conclure. Que ce soit la norme pour le Coran d'être évasif n'a aucune incidence pour cet état de fait : on ne peut pas déduire de façon indiscutable le nombre de prières à partir du Coran. Tout décompte en vaudra bien un autre : chacun y verra ce qu'il veut. Il faut donc poursuivre la recherche.

  4. Sur le hadith concernant la négociation de Muhammad coaché par Moïse sur le nombre de prières, j'avoue trouver ta position quelque peu déroutante : Peut-être qu'à la place de "folklorique" j'aurais dû dire "farfelu" (je voulais juste rester politiquement correct mais ça aurait sans doute été plus clair), dans tous les cas j'ose espérer que tu n'attendes pas d'un historien ou de quelqu'un qui mène une enquête historique qu'il envisage la plausibilité d'un voyage aérien d'un homme du 7ème siècle à dos de bourrique volante (avec en plus une tête de femme parait-il...) en direction de l'adresse céleste de Dieu ?

    Il y a un moment où on a clairement affaire à de la littérature légendaire à laquelle les religieux peuvent adhérer dans la lettre mais pas un historien. La question pour l'historien n'est pas de savoir si Muhammad a vraiment traversé la stratosphère à dos de bourrique volante mais d'essayer de comprendre pourquoi quelqu'un a raconté qu'il l'a fait et pourquoi il raconte qu'il a fallu attendre qu'il le fasse pour que Dieu et lui se mettent d'accord sur le nombre de cinq prières. Peut-être parce que précisément le Coran est évasif ?

    Je te rejoins néanmoins sur la diversité des interprétations que l'on peut faire de ce hadith : peut-être que le but est de discourir sur le nombre de prières, peut-être que le but est de mettre en scène Muhammad et Moïse comme deux potes, peut-être aussi un peu de tout ça à la fois (qui a dit que le texte n'abordait qu'un seul et unique topo ? La littérature permet justement d'imbriquer plusieurs thèmes au sein d'une narration unique. C'est même un moyen très économique de le faire) il n'en demeure pas moins que ce hadith traite bien du nombre de prière et qu'il le traite de façon centrale. Tu peux faire le choix de l'ignorer complètement (je l'ai dit depuis le début), mais ça revient à commettre un autre sophisme qui est le passage sous silence délibéré d'une donnée pertinente car directement liée à la problématique.

  5. En parlant de sophisme, l'analogie que je fais avec la tradition chrétienne n'en relève nullement : il s'agit juste de la prise au sérieux de ta position. Il me semble que le problème vient peut-être de ce que nous entendons chacun par "antiquité".

    Quand je parle de l'antiquité du nombre de prières, je veux dire "que l'on peut faire remonter à Muhammad". Si en revanche tu entends par "antiquité" "une période indéterminée mais qui remonte de toute façon à avant les scissions majeures entre factions musulmanes", alors je suis au regret de te dire que nous venons de discuter pour rien car nous pouvons tout doucement tomber d'accord là dessus bien que ton hypothèse de scissions majeures entre des factions clairement identifiées et auto-identifiées sans aucune interaction entre elles est une hypothèse dont j'insiste qu'elle est sur-mesure et discutable.

    Autrement dit, si tu me dis que l'attestation des cinq prières canoniques dans les groupes musulmans majoritaires après leur scission est une preuve que la pratique remonte à Muhammad, je maintiens mon analogie avec la divinité du Christ.

    Si tu me dis que l'attestation des cinq prières canoniques dans les groupes musulmans majoritaires après leur scission est une preuve que la pratique remonte à avant la scission mais ne permet pas d'aller jusqu'à dire qu'elle remonte à Muhammad, alors nous pouvons nous retrouver autour de cette conclusion et mon analogie devient effectivement redondante.

Je termine en te faisant remarquer que tu as tendance à prendre mes arguments un à un comme s'ils se suffisaient à eux-mêmes. Évidemment que le silence du Coran à lui seul est un indice trop léger, évidemment aussi que le hadith de la bourrique volante à lui seul est trop léger, évidemment aussi que les polémiques et textes juridiques contradictoires à propos de la prière sont à eux seuls trop légers (quoique... ;) ). C'est l'ensemble de ces éléments, combinés aux interactions avérées avec les autres traditions religieuses à 3 et 7 prières quotidiennes, qui permettent d'admettre comme plausible que le nombre précis de cinq prières quotidiennes soit le fruit d'une construction théologico-juridique et pas forcément une pratique instaurée et fixée par Muhammad. Ce qui encore une fois n'a pas d'autre intérêt que celui de la réflexion historique, une religion n'étant pas ce que l'historien en fait mais ce que ses pratiquants en font.

PS : Pour Arius ce qui posait problème n'était pas la divinité du Christ mais son incréation car pour cet évêque, il n'y avait pas de différence entre engendrer et créer. Dans la théologie arienne, le Christ était donc divin mais d'une divinité inférieure à celle du Père (c'était une forme de subordinatianisme). C'est le concile de Nicée qui tranchera en faveur de l'incréation du Christ, mais sa divinité était déjà professée depuis très longtemps et on trouve même des éléments dans l'évangile de Jean (rédigé au début du second siècle, donc à peine deux générations après Christ) qui montrent que les communautés chrétiennes au moment de la rédaction de cet évangile croyaient déjà en un Christ divin.

Yahya Bonnaud :

Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait qu’il n’y a pas de raisons de prolonger plus ce débat, car un bon nombre des éléments que chacun de nous considère comme probants ont été exposés et devraient suffire à chacun pour se faire une idée de la situation, et en particulier voir que l’on n’est pas dans une opposition entre une démarche scientifique et une démarche dogmatique ou mystique, mais que de part et d’autre sont mis en œuvre des arguments que chacun pense rationnellement plus défendables.

Que tout lecteur fasse dès lors son propre travail de réflexion. Je ne répondrai donc pas à tes trois derniers points, qui n’apportent pas d’élément nouveau, mais seulement au premier, qui fait intervenir des considérations plus générales, entre autres épistémologiques.

« La science ne craint pas ce que craignent tous les religieux, à savoir : de se tromper. »

Il me semble que, pour être logiquement valide, l’énoncé devrait être reformulé en « les scientifiques ne craignent pas ce que craignent tous les religieux », car la science, pas plus que la religion ou l’islam, n’est pas une personne pour craindre ou non quoi que ce soit. Affirmer donc de « la totalité » des scientifiques ou religieux qu’ils craignent ou non « de se tromper » me paraît bien audacieux, et je préférerais m’en abstenir, car il me semble que ne pas craindre de se tromper ouvre grand les portes à un déficit de responsabilité, de précaution et de rigueur qui me paraît bien inconséquent.

Cette inconséquence paraît évidente si un chimiste ne craint pas de se tromper lorsqu’il élabore un médicament, un insecticide ou n’importe quel produit de consommation ou si un ingénieur construit un pont, une automobile ou un avion, mais elle est aussi importante lorsqu’un anthropologue ou un économiste propose des théories qui peuvent avoir des conséquences considérables pour les individus et sociétés qui les adopteraient de gré ou de force (je ne pense pas seulement à ce que fut la « science nazie », mais aussi à notre situation sociale et économique actuelle, par exemple).

Ne pas craindre de se tromper est d’ailleurs autre chose que de se reconnaître éminemment faillible et de savoir que l’on risque fort de se tromper, ce qui devrait au contraire avoir pour effet de rendre d’autant plus précautionneux et rigoureux. Je ferais plutôt crédit aux scientifiques comme aux religieux de cette dernière attitude (entendant naturellement par scientifiques et religieux ceux d’entre eux qui sont des chercheurs, pas ceux qui ne sont que des suiveurs).

Mon expérience assez longue de l’université française et d’universitaires internationaux et de la hawzah (séminaire traditionnel de formation des clercs) chiite iranienne et de clercs de tous horizons m’a en tout cas permis de trouver dans ces deux milieux des gens précautionneux et rigoureux par crainte de se tromper et d’autres n’hésitant pas à dire n’importe quoi pourvu que cela paie, mousse ou convient à leur préjugé. Et là où j’en ai vu le plus n’est peut-être pas le milieu auquel tu penserais.

Cette crainte prudente et précautionneuse de mal faire est d’ailleurs le sens propre de « taqwâ » — vertu coranique fondamentale et centrale correspondant adéquatement à la « prudence, mère de toutes les vertus » des philosophes gréco-latins — laquelle n’a aucune raison d’être limitée au cadre religieux (comme le montre la place que lui accordaient ces philosophes), mais devrait accompagner toutes les activités humaines, théoriques (étude, réflexion et connaissance) ou pratiques (éthique, économie et politique).

« Par conséquent aucune piste n'est interdite ni déclarée absurde a priori » : n’est-ce pourtant pas ce que font les hypercritiques (qui n’est effectivement qu’un label, et qu’il faut donc définir, ce que j’ai fait en reprenant le label et la définition proposés par Amir-Moezzi) qui ont, selon tes propres termes : « choisi une piste de recherche qui consiste à se priver des sources et ressources traditionnelles » — pourquoi s’interdire cette piste ou la déclarer à priori inutile ou absurde ? — et « de voir ce que l'on obtient en creusant notamment la piste des sources non-musulmanes » — ne sont-elles pas aussi « traditionnelles », fût-ce relevant d’une autre tradition ?

« la connaissance scientifique fait feu de tout bois de recherche et c'est ce qui explique son succès par rapport à d'autres démarches pétrifiées par l'obsession d'une vérité immuable. » : Il y a peut-être lieu là de revenir sur quelques fondamentaux.

Depuis que l’on parle de « science », c’est-à-dire d’une connaissance du réel par-delà les apparences, disons conventionnellement depuis les présocratiques, la science a été définie comme la connaissance de réalités immuables, au contraire des apparences changeantes. Ce fut d’abord une quête d’« idées » ou d’« essences » immuables, c’est maintenant devenu une quête de « lois » : que dirait un mathématicien, un physicien, un chimiste ou un biologiste si tu lui objectais qu’il est obsédé par des vérités immuables et que les lois physiques, chimiques ou biologiques pourraient bien être variables ?

Certes, notre connaissance en est variable et peut remonter à des niveaux plus ou moins profonds de réalité, mais c’est une autre affirmation. Même un linguiste, un économiste, un anthropologue ou autre spécialiste en sciences dites humaines est à la recherche d’invariants derrière la fluctuante variété des phénomènes humains, et cela jusque dans une démarche déconstructiviste à la manière de Foucault.

Ce n’est toutefois plus la même chose, certes, lorsqu’on parle de domaines tels que l’histoire (ou le droit), mais peut-on parler à leur propos de « sciences » dans le même sens ? Certainement pas. Je me réserve de parler du droit dans une autre réponse promise à une intervenante et j’en resterai ici à l’histoire. L’histoire ne cherche pas tant à trouver des lois (ce qui peut arriver, mais on a vu ce que cela peut donner avec certaines idéologies comme le marxisme) que d’établir des faits.

Autrement dit, elle ne se propose pas un objet universel (une loi valant pour toute situation dans des conditions identiques), mais individuel : ce qui eût lieu et comment cela peut s’expliquer. C’est ainsi, en termes classiques, un art plus qu’une science, même si elle peut et doit faire appel aux sciences, comme la médecine est un art qui fait appel aux sciences physiques, chimiques, biologiques, etc. pour les appliquer à des cas individuels de malades à diagnostiquer pour les soigner. Comme le diagnostic médical, l’histoire s’apparente à une enquête policière ou l’on recherche tous les éléments (depuis les témoignages jusqu’aux prélèvements scientifiques en passant par la recherche des motivations possibles des intervenants).

Là, on peut à juste titre récuser « des démarches pétrifiées par l’obsession de vérités immuables », comme celles qui consistent à légiférer contre certaines remises en cause « révisionnistes », qui constituent pourtant le propre de toute enquête historique sainement critique. Sauf que je constate ce genre de pétrification dans la législation et l’université françaises à propos de questions non-négligeables de l’histoire de la seconde guerre mondiale, tandis que l’on a pu voir tout au long de l’histoire, et continue de le voir aujourd’hui, quantité de clercs de haut niveau remettre en question, voire réfuter quantités d’éléments admis jusqu’à leur époque par la tradition (des hadiths, des attributions de textes, des événements historiques, etc.).

Qu’ils se soient heurtés à l’inertie du collège des clercs est indéniable, mais c’est une situation que connaissent bien des chercheurs dans quantités de domaines, car si la collégialité est critiquement nécessaire, comme tu le soulignes à juste titre, elle engendre aussi une masse de « bien-pensance » fortement résistante à ce qui la secoue, d’autant plus que s’y ajoutent des éléments allogènes tels que les financements, le lobbying, le clientélisme, etc.

« Tu as donc raison de considérer que les "hypercritiques" ne visent pas "la pure certitude" » : il ne me semble pas m’être jamais exprimé ainsi.

« En outre, je ne vois aucun intérêt à entrer dans des considérations relatives à l'islamophobie d'un historien. » :

Ce n’était pas l’un de mes arguments déconstruisant rationnellement leur démarche, mais une simple remarque finale introduite par « d’autant plus que ». Elle n’était d’ailleurs pas de moi, mais d’un auteur ayant consacré un article du livre collectif « les Grecs, les Arabes et nous » à l’existence d’un certain lobby « d’islamophobie savante » (on ne parle plus seulement de sentiments d’individus), car le lobbying existe bel et bien aussi en milieu scientifique et universitaire et mérite, comme ailleurs, au minimum d’être identifié.

Rien n’est aussi nuisible qu’un lobby dont on n’a pas le droit de parler. Tant qu’il est ignoré ou nié, un tel lobby peut sans être mis en cause produire des torts considérables, scientifiques, mais aussi et surtout humains, comme ce fut le cas avec le lobby du tabac et l’est toujours avec les lobbys pharmaceutiques ou industriels comme Monsanto, etc. (je n’entends pas dire que le lobby islamophobe savant aurait le même impact, mais simplement justifier la démarche de l’auteur de l’article dont je me faisais l’écho).

Pour finir, merci pour cet échange : j’y retrouve l’acharnement qui anime les controverses entre clercs (mobâhatha) qui me sont si chères, car rien n’y est plus étranger que l’argument d’autorité, seule étant admise une rigueur logique poussant toute argumentation jusqu’en ses derniers retranchements, fût-elle celle de livres ou de personnes faisant autorité, au point d’en faire sortir certains de leurs gonds (j’ai des témoignages truculents à ce sujet).

Hicham Abdel Gawad :  Je te remercie pour cet échange au cours duquel j'ai beaucoup appris.