La civilisation islamique a toujours concentré une partie de son activité à la prédication (al-daʿwa). Le prédicateur (al-dāʿī), est initialement celui qui appelle (yadʿū) "par la sagesse et la bonne exhortation" (Coran 16;125) à la voie menant à Dieu. Le verset évoqué contient la double condition de sagesse et de bonne exhortation, avec pour finalité de mener au chemin de Dieu (ilā sabīli Rabbik). Un prédicateur assume ainsi la lourde responsabilité morale de rendre conforme sa parole à l’agir. On sait ô combien le Coran joint la foi et l’acte (al-īmān wa al-ʿamal), et condamne la parole non conforme à l’œuvre : « O vous qui avez cru ! Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? » (Coran, 61 ;2). A titre d’exemple historique, une partie de la communauté musulmane des premières heures était nommée « Les gens de la prédication et de la droiture » (ahl al-daʿwa wa al-istiqāma). Le lien entre la prédication et la droiture morale était ainsi mis en lumière.
 
Jusqu’à une époque relativement récente (la deuxième moitié du 20ème siècle), le monde islamo-arabe a connu de nombreux prédicateurs. L’un des plus charismatiques, šayẖ Kišk, était connu pour son verbe, son talent à toucher le cœur des foules, son humilité, sa présence sur le terrain auprès du peuple, ainsi que son courage à l’égard de dirigeants politiques dont il dénonçait les injustices.
 
Aujourd’hui, nous assistons à une mutation de la prédication islamique. En effet, nous assistons à une digitalisation de la société, ainsi qu’à une transformation des référents culturels de la jeunesse : influenceurs, youtubeurs, mode du « développement personnel », activité musicale et artistique concentrée sur Youtube/spotify etc.). Dans le sillage de cette virtualisation des référents culturels de la jeunesse, nous assistons, depuis quelques temps, à l’émergence d’imams/prédicateurs sur les réseaux sociaux. Leurs activités, très prolixes sur ceux-ci, attirent quantité non négligeables de jeunes, qui, pour plusieurs raisons, « suivent » ces protagonistes. Ce suivisme faisant de ces derniers de véritables leaders de la umma. Par ailleurs, il semble que les « nouveaux penseurs de l’islam » au discours historico-critique ont laissé la place « aux nouveaux prédicateurs de l’islam ». Du moins, l’influence de ces derniers sur la jeunesse musulmane est incontestablement plus forte.
 
Il est remarqué, qu’à l’ère post-salafisme (après les attentats de 2015 et 2016 en France et en Belgique), s’est opérée une véritable mutation de la « prédication » musulmane francophone. La transformation la plus radicale étant cet imam brestois, qui, presque du jour au lendemain, est passé du salafisme (les amateurs de musique se transformaient en singes et en porcs selon lui) au sunnisme malikite avec un adoucissement du discours. La transformation allant jusqu’à la tenue vestimentaire (le couvre-chef saoudien et le qamis blanc troqués contre des vêtements conformes à la tenue civile occidentale).
 
Un autre imam, issu du nord de la France, réunit quantité d’abonnés sur Youtube (719k)[1]. Les thématiques les plus diverses de la quotidienne sont passées en revue par celui-ci : le régime qu’il entreprend, sujets d’actualité divers, questions religieuses (mariage, paradis, ǧinns etc.), les rappeurs etc. Cet imam roubaisien a même fait une vidéo expliquant pourquoi il a des cernes[2](car il a beaucoup étudié, dit-il humblement). Une vidéo[3]a même été consacrée à répondre à l’attaque d’un célèbre youtubeur lyonnais au verbe racailleux (nous n’avons pas affaire à un grand débat philosophique). Il est l’un des protagonistes, avec l’imam évoqué plus haut, d’une plateforme en ligne à contenu religieux[4](formations, cours, vidéos). La forme de celle-ci évoque une ressemblance avec Netflix, même en ce qui concerne la tarification (mensuelle, pack familial, à prix démocratique). Ces deux imams ayant par ailleurs collaboré à de nombreuses reprises lors de voyages « spirituels »[5](pèlerinages, Malaisie etc.).
 
Dans une vidéo, l’imam brestois, accompagné de son homologue roubaisien, fait un prêche durant lequel il parle du Paradis. Il explique que la création des cieux et de la terre, et précisément des endroits « paradisiaques », sont des avants gouts du Paradis. Celui-ci étant difficile d’accès, l’imam ajoute pour illustrer son propos: « (…) Et à titre d’exemple, notre voyage en Malaisie, sur ses îles dites paradisiaques. (…) Et bien Allah a caché ce bienfait, cette beauté, pour ne pas que cela soit accessible à tout le monde. Et c’est à une partie des gens, qui sont prêts à sacrifier de leur temps, à sacrifier de leur énergie, à se fatiguer, à voyager, à parcourir des milliers de kilomètres. (..) Allah ʿazzawaǧal a caché cette île, et les autres lieux dits « paradisiaques » aux yeux de tout le monde afin qu’une partie des gens qui souhaitent et qui sont prêts à souffrir et à se sacrifier puissent avoir accès à ces endroits. ». En résumé, l’imam brestois explique qu’Allah cache les beautés de ce monde, comme les îles malaisiennes où il se trouve avec son groupe de touristes. Que ce dernier se « sacrifie », « se fatigue », et « traverse le monde » pour aller contempler ces lieux « paradisiaques ». Ces lieux étant des symboles du Paradis véritable. Malheureusement pour les personnes qui n’ont pas les moyens d’aller contempler ces lieux qu’Allah aurait cachés ! Chacun aura remarqué le problème théologique qui ressort d’un tel propos.
 
Récemment, nous avons vu l’émergence d’un autre prédicateur parisien (285 K d’abonnés sur Youtube)[6]. Celui-ci, prolixe sur les réseaux sociaux (Youtube, Tik-Tok etc.), propose des vidéos sur les sujets les plus divers : la guerre du papier toilette durant le covid[7], les Houris du paradis, le mariage, la masturbation, sa journée type à Tanger, une vidéo quant à ses revenus, etc. Ce protagoniste a récemment été au cœur de polémique quant aux montants des diverses formations qu’il dispense (formation sur la prière à 400 euros, formation en ligne à 897 euros etc.).
 
Les constatations quant à l’activité de ces imams/prédicateurs sont les suivantes :
 
1) L’activité de ceux-ci sur les réseaux sociaux ne diffère en rien de celle d’autres youtubeurs : ils sont « suivis » à l’instar des célébrités. Ils utilisent les réseaux sociaux comme des youtubeurs, faisant d’eux de véritables influenceurs.
2) Les sujets abordés lors des vidéos traitent d’à peu près tous les sujets, mais n’ont à notre sens pas de vocation formatrice. On peut légitimement questionner la pertinence d’une formation ayant pour objet la prière à un montant relativement élevé[8]. En sachant qu’il y a des problématiques probablement plus importantes auxquelles sont confrontés les musulmans. Le contenu des cours/formations de ces protagonistes ne propose rien concernant les problèmes d’ordre philosophique ou académique (le problème de la compréhension des sources scripturaires, la conception des différentes formes de rationalités occidentale/islamique, le rapport entre l’éthique/et le juridique, la condition de la femme, la conception de l’identité etc.).
3) L’activité de ces protagonistes sur les réseaux sociaux et leurs formations/cours/voyages génère de revenus conséquents. Certaines voix dénoncent la finalité pécuniaire de ces prestations. Certains propos de l’imam parisien, ainsi que le style de vie ostenté[9]de celui-ci, ont de quoi étayer notre curiosité[10] : il dit « bien gagner sa vie » et en « être fier ». Il parle de ses formations comme de « produits », qu’il souhaite être une opération « gagnant-gagnant » pour lui et les personnes y participant. Chacun aura remarqué la terminologie capitaliste dans le discours du youtubeur. Ce dernier a quitté récemment la France pour habiter dans un appartement de luxe à Tanger, prétextant « l’islamophobie »[11]montante en France. Son public, quant à lui, reste livré à une précarité, si pas socio-économique (peu ont les moyens de quitter l’islamophobie pour s’exiler dans la bourgeoisie marocaine), du moins culturelle et intellectuelle. L’intéressé, « fier « de « bien gagner sa vie », retourne la question en demandant « pourquoi les musulmans ont un problème avec l’argent ? ». Car ce serait ses détracteurs, et non lui, qui auraient un problème avec l’argent. Il prétexte le statut « licite » de « bien gagner sa vie », sans poser de questionnements éthiques tels que voici :
- Est-ce conforme à l’éthique islamique de tarifier à de tels montants des formations ? Est-ce éthique d’ostenter une vie relativement aisée sur les réseaux sociaux ?
- Est-ce pertinent et éthique d’être présent sur des réseaux sociaux néfastes ? Les vidéos de l’intéressés sur le réseau Tik-Tok se trouvent facilement cote-à-cote avec des vidéos où l’impudeur de jeunes filles est évidente. Certaines vidéos sont même à caractère sexuel
- Est-ce éthique de considérer le savoir comme un produit de consommation au sens le plus trivial du terme ?
4) L’absence totale de discours critique à l’encontre des sujets politiques. Il est étonnant de voir ces intervenants traiter d’à peu près tous les sujets (papier toilettes durant le confinement, houris, combien je gagne, prière, mariage, masturbation etc.), sans jamais se livrer à une critique sérieuse de sujets politiques (le nouveau tangérois n’a pas fait de vidéo sur la récente reconnaissance de l’Etat sioniste par le Maroc).
 
En résumé de cette réflexion autour de ces intervenants musulmans sur la toile, il peut en ressortir les remarques suivantes :
 
- La jeunesse musulmane suit massivement des intervenants qui ne lui proposent pas de contenu véritablement formateur pour mieux appréhender sa religion et son patrimoine intellectuel/spirituel.
- Le contenu des interventions/cours/formations de ces imams/prédicateurs/youtubeurs est conçu comme un « produit » au sens le plus commercial du terme. Ceci pose la question du rapport au savoir : est-ce éthique d’avoir une telle conception de la connaissance ?
- Les vidéos/cours/formations vulgarisent à l’extrême des sujets de manière non sérieuse, non académique, non descriptive. Autant le format que le contenu n’ont à notre sens pas de pertinence. Vouloir traiter de tous les sujets concernant la jeunesse au quotidien ne justifie pas tout (à force de vouloir parler de tout, on ne parle de rien)
- Cette nouvelle forme de prédication est peu portée sur des actions de terrain (l’imam tangérois parle de la « umma de youtube »). Le prix exorbitant des formations et l’ostentation d’un mode de vie aisé sont autant de données contestables. En sachant que la population musulmane (et pas que) connait en partie une précarité socio-économique, culturelle, et intellectuelle. Nous sommes loin de la prédication d’un šayẖ Kišk ou même du regretté Rachid Haddach (nous ne parlons pas de son orientation idéologique que l’on pouvait à bon droit ne pas partager), ceux-ci étant des acteurs de terrain au service d’une jeunesse bien souvent désœuvrée sur tous les plans.
En conclusion, nous avons eu pour intention d’émettre une réflexion sur ces nouveaux intervenants de la scène musulmane francophone, reconvertis en youtubeurs/acteurs des réseaux sociaux. Nous avons de manière succincte parlé de la prédication islamique et de sa finalité initiale. Nous avons dit que la prédication a toujours fait partie de l’activité civilisationnelle musulmane. Nous avons ensuite mis en lumière le rapport cognitif de la jeunesse musulmane à sa religion, comme à ses référents actuels qui sont essentiellement concentrés dans le monde virtuel et les réseaux sociaux. Nous avons questionné le contenu des interventions de ces protagonistes. Il en est ressorti le caractère peu pertinent des sujets traités, comme de la manière dont ils sont évoqués (parler de vulgarisation serait beaucoup dire). Nous avons abordé aussi le rapport entre les prestations de ces prédicateurs et de la manière dont elles sont tarifiées. On a soulevé un questionnement en vue de se demander s’il est éthique d’encourager une telle conception pécuniaire du savoir et de l’accès à celui-ci. Nous n’avons pas dit que le savoir devait être nécessairement gratuit, mais avons plutôt questionné le fait de considérer le savoir comme un « produit » dont il faut assurer à l’intervenant comme au « consommateur » le fait d’être « gagnant-gagnant ». Nous avons terminé notre réflexion en disant que l’activité de ces protagonistes était peu portée sur le terrain et le concret. Elle est loin de la réalité socio-économique et culturelle de la majorité des musulmans qui, sans nous attarder, contient quantité de problématiques irrésolues à ce jour.
 
 
[1] Cf. Abdelmonaim BOUSSENNA - YouTube , consultee le 30/01/2021
[3]Cf. Ma (nécessaire) réponse à Bassem - YouTube , consultée le 30/01/2021
[4]Cf. Accueil | Dini , consultée le 30/01/2021
[5] Cf. LA DESCRIPTION DU PARADIS. Rachid ELJAY - YouTube , consultée le 30/01/2021
[6] Cf. ismail mounir - YouTube , consultée le 30/01/2021
[8]Certains prétexteront le défraiement relatif à la mise en place de cette formation, pour justifier un tel montant. Même s’il ne s’agit pas d’une formation ayant pour objet l’unique gestuelle de la prière, nous sommes en droit de questionner la pertinence d’un tel prix pour une telle thématique. Qui plus est, une thématique telle que la prière doit à notre sens motiver une approche descriptive et rigoureuse de ce qu’ont dit les diverses écoles juridiques et de pensée islamiques.
[9]Cf., UNE JOURNÉE AVEC MOI À TANGER! - YouTube , consultée le 30/01/2021
[10]Cf. COMBIEN JE GAGNE PAR MOIS ? - YouTube , consultée le 30/01/2021
[11]Cf. JE M'INSTALLE À L'ÉTRANGER ! - YouTube , consultée le 30/01/2021
- Cette nouvelle forme de prédication est peu portée sur des actions de terrain (l’imam tangérois parle de la « umma de youtube »). Le prix exorbitant des formations et l’ostentation d’un mode de vie aisé sont autant de données contestables. En sachant que la population musulmane (et pas que) connait en partie une précarité socio-économique, culturelle, et intellectuelle. Nous sommes loin de la prédication d’un šayẖ Kišk ou même du regretté Rachid Haddach (nous ne parlons pas de son orientation idéologique que l’on pouvait à bon droit ne pas partager), ceux-ci étant des acteurs de terrain au service d’une jeunesse bien souvent désœuvrée sur tous les plans.
 
En conclusion, nous avons eu pour intention d’émettre une réflexion sur ces nouveaux intervenants de la scène musulmane francophone, reconvertis en youtubeurs/acteurs des réseaux sociaux. Nous avons de manière succincte parlé de la prédication islamique et de sa finalité initiale. Nous avons dit que la prédication a toujours fait partie de l’activité civilisationnelle musulmane. Nous avons ensuite mis en lumière le rapport cognitif de la jeunesse musulmane à sa religion, comme à ses référents actuels qui sont essentiellement concentrés dans le monde virtuel et les réseaux sociaux. Nous avons questionné le contenu des interventions de ces protagonistes. Il en est ressorti le caractère peu pertinent des sujets traités, comme de la manière dont ils sont évoqués (parler de vulgarisation serait beaucoup dire). Nous avons abordé aussi le rapport entre les prestations de ces prédicateurs et de la manière dont elles sont tarifiées. On a soulevé un questionnement en vue de se demander s’il est éthique d’encourager une telle conception pécuniaire du savoir et de l’accès à celui-ci. Nous n’avons pas dit que le savoir devait être nécessairement gratuit, mais avons plutôt questionné le fait de considérer le savoir comme un « produit » dont il faut assurer à l’intervenant comme au « consommateur » le fait d’être « gagnant-gagnant ». Nous avons terminé notre réflexion en disant que l’activité de ces protagonistes était peu portée sur le terrain et le concret. Elle est loin de la réalité socio-économique et culturelle de la majorité des musulmans qui, sans nous attarder, contient quantité de problématiques irrésolues à ce jour.

William Blob : Citoyen français de confession musulmane, William Laywis est enseignant dans le secondaire et a embrassé l’islam il y a une quinzaine d’années alors qu’il était lycéen. En parallèle d’un parcours universitaire en sciences humaines poursuivi à ce jour jusqu’en Master, il fut initié à diverses sciences islamiques qu’il put approfondir pour certaines par des recherches personnelles ou via un enseignement auprès de docteurs et spécialistes du droit canon musulman.

 

 

Extrait de son ouvrage à paraitre "Le voile en islam - pourquoi n’est-il pas une obligation coranique ?" (p.13 à 20)

 

Introduction sur la thématique du livre : A travers cet ouvrage, il fut question de se pencher sur ce qui constitue aujourd'hui l'un des éléments les plus visibles en société de l'appartenance religieuse d'un individu et qui, malheureusement, suscite beaucoup de critiques, voire parfois de mépris et de confusions, à savoir le vêtement. L’un d'entre eux a évidemment retenu mon attention, tout autant d'ailleurs que celle de nombre de concitoyens et de coreligionnaires, plongeant certaines femmes musulmanes dans une forme de mutisme ou étant associé à une multitude de fantasmes : il s’agit du « voile ». Ce voile (foulard, fichu, hijab, etc.) est ce qui constitue, en France notamment, l’une des plus grandes visibilités de l’islam dans l’espace social, au point que cela nourrisse chez certains les peurs incontrôlées de la domination d’un islam considéré comme politique et radical. Étonnamment, et de façon objective, seuls deux versets coraniques aborderaient brièvement ce fameux voile... deux sur environ 6300... soit 0,03 % de l’ensemble du contenu coranique. Pourtant, le débat autour de cet pièce d’étoffe occupe régulièrement une part considérable des débats publics, cette dernière étant considérée par beaucoup de musulmans comme fondamentale et ce sujet a fait noircir des milliers, voire des millions de pages depuis des siècles. Alors quel est le statut du voile ? Est-ce une obligation coranique ? Une obligation islamique ? Que peut-on dire à son sujet d’un point de vue historique, principologique, coranique ou encore hadistique ? Après une investigation poussée et avec le souci de l’honnêteté intellectuelle, j’ai tenté de répondre à ces questions. Aussi, dans le développement à suivre j’ai posé un regard critique sur les arguments textuels présentés par les tenants de l’obligation du voile de la tête (entre autres) et ce, afin de contribuer à œuvrer pour un regard moins enflammé sur le patrimoine islamique qui ne permet pas d’apaiser le climat nécessaire aux débats actuels et à venir  que suscite une certaine conception de la religion musulmane et du message que le Coran véhicule.

 

 

 

Extrait : [...] Malheureusement, les années s’écoulant la polémique autour du voile n’a pas désenflé et elle se retrouve sans cesse alimentée par des évènements ou des propos que l’on relaie en boucle et que l’on monte en épingle pour leur donner une importance et surtout une visibilité qu’ils n’ont pas à l’origine et qu’ils ne méritent pas forcément d’avoir, car véhiculant trop souvent le rejet voire le mépris de l’altérité. Ces dernières années, et ces derniers mois encore, la polémique suscitée autour de la pratique du port du voile par certaines femmes de confession musulmane m’a encore interloqué, attristé puis révolté, notamment lorsque j’ai constaté à quel point les polémiques souvent stériles et la déferlantes médiatiques autour de ce sujet avaient engendré comme haine antimusulmans en France jusqu’à arriver au paroxysme du 28 octobre 2019 où un individu s’est mis à tirer sur des musulmans dans une mosquée ! Peu de temps avant, l’attentat meurtrier et sauvage de Christchurch, commis par Brenton Tarrant en Nouvelle-Zélande le 15 mars 2019 dans plusieurs mosquées, ôtait la vie de 51 musulmans et faisait presqu’autant de blessés...

Mais au-delà de ces évènements tragiques que les médias ont visiblement du mal à qualifier « d’attentat » en y préférant le vocable « attaques », terminologie dont ils ne s’embarrassent pas forcément lorsque les coupables sont des personnes se réclamant de l’islam, ce sont diverses polémiques plus ou moins récentes qui entraînent la mise en avant permanente de cette religion et de ses adeptes sur le devant de la scène. Cela passe dernièrement par celle autour de la mise en vente du « hijab de running » par le groupe Décathlon au mois de février 2019, plus encore par les propos nauséabonds et honteux tenus par le délinquant Éric Zemmour ou encore par ceux de l’élu RN Julien Odoul lors du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté à l’encontre d’une femme voilée accompagnant une sortie scolaire. Tous ces évènements et déclarations témoignent de la cristallisation des débats autour de ce qui est considéré par les uns comme une expression de liberté par la femme musulmane et par d’autres comme son asservissement ou encore sa volonté d’exprimer la vision d’un islam politique.

A ce titre, comme le disait dernièrement Sara El Attar[1], l’une des rares intervenantes voilée ayant été invitée à s’exprimer à la télévision : « les musulmans représente moins d’un quart de la population française et qu’en même ils occupent plus de trois quart du débat public ».[2] Et pourtant, cette même personne expliquera ce dont je fus toujours témoins dans ma vie et mon entourage, mais que peu veulent entendre, à savoir que « le voile (qu’elle) porte est le fruit d’un cheminement spirituel, c’est une démarche religieuse, c’est [considéré comme] un respect pour Dieu [...] ».Pour autant, le 17 octobre dernier j’entendais la journaliste Nathalie Saint-Cricq, lors de l’émission Vous avez la parole, exprimer l’idée que la liberté d’une femme qui se voile pourrait se discuter au prétexte que son choix ne serait finalement que le « fruit » de son éducation contrainte. Elle avait en effet déclaré que pour admettre qu’une femme se voile librement, « il faudrait admettre que culturellement on choisit totalement librement, c’est-à-dire que l’on n’est pas éduqué dès toute petite et qu’il n’y a pas de pression sur l’entourage. Donc le choix libre du voile on pourrait (le) discuter. »

Mais, Madame Saint-Cricq, même en admettant que l’éducation oriente le choix du port du voile, il faut admettre de façon totalement similaire que votre éducation a fait de vous une femme qui ne le porte pas, voire qui se refuse de le porter. C’est votre éducation qui a fait de vous une femme plus libérée sur le plan corporel. Pour autant, pourrait-on dire que vous êtes contrainte de vous découvrir la chevelure, de ne pas porter le voile ? La femme musulmane serait-elle différente de vous au point qu’elle soit incapable, malgré son éducation qui l’oriente, de faire ses propres choix en conscience ? Une femme musulmane serait-elle une éternelle incapable, une éternelle mineure sous tutelle, à la différence de la femme occidentale non-musulmane qui ne porterait pas le voile par « saine décision » ? Faudrait-il alors estimer que la musulmane qui retirerait son voile serait libre de le faire, sans pression aucune de son entourage, de son environnement ou de la société quand la musulmane qui déciderait de le porter serait forcément une femme sans capacité à raisonner et choisir ? Le choix de celle qui le retire serait-il le fruit de sa liberté de conscience et d’expression, mûrement réfléchie et nullement discutable, alors qu’une femme qui décide de se voiler, à contre-courant ou non de son éducation, serait forcément soupçonnée d’être une pauvre femme écervelée incapable de décider pour elle-même et d’estimer, en conscience, que sa spiritualité et son rapport au corps puisse s’exprimer par le port d’un voile ? Pardon, mais cette remarque était tout sauf pertinente de votre part.

Certains poussent ce raisonnement absurde encore plus loin et affirment, comme le fit en octobre dernier la journaliste et essayiste Zineb El Rhazoui sur le plateau de la chaîne LCI lors de l’émission Audrey & co, que le voile n’est pas un choix en s’appuyant sur le fait que des femmes iraniennes ont été contraintes de se voiler et qu’elles s’immolent pour le retirer, que des afghanes se font tirer dessus si elles ne le portent pas, que ses « copines dans les quartiers populaires de Casa (Casablanca) se font traiter de putes si elles ne portent pas (le voile) ». Mais Madame El Razhoui, allons aussi au bout et affirmons alors que, sous-prétexte que des femmes, partout dans le monde, sont contraintes sous la violence de se prostituer, d’intégrer des réseaux de prostitution, de devenir des esclaves sexuelles obligées de s’habiller avec des tenues très légères, des décolletés, des mini-jupe et autres sur les trottoirs de certaines grandes villes, y compris françaises, alors toutes les femmes qui se vêtissent de la sorte ne sont que des femmes en incapacité de faire un choix, qui ne font que consentir en cédant finalement aux pressions de la société occidentales hyper-sexualisée ou aux pressions des sociétés patriarcales où l’homme, le mâle, met en place un système de domination de la femme-objet. Interrogeons-nous d’ailleurs sur le réel choix que font les femmes françaises par exemple en portant un pantalon, une robe ou un chemisier : si cela était un choix et non un consentement, pourquoi ne se baladent-elles pas en culotte et soutien-gorge de « 10h à midi » pour reprendre vos propos et votre « analyse » ? Et puis discutons au final de la permission de s’habiller de façon légère pour l’ensemble des femmes de ce pays au nom de la détresse de milliers d’autres qui souffrent atrocement de par le monde et depuis des siècles de ce qu’on leur impose pour assouvir la soif de certains pervers, obsédés, harceleurs et malades mentaux. Eh oui Madame, car s’il y a des copines à vous qui, au Maroc, se font insulter si elles ne portent pas le voile, il y a en France des femmes qui se font insulter parce qu’elles le portent. Pire, des centaines voire des milliers de femmes françaises, parfois de jeunes étudiantes, se prostituent, marchandent l’utilisation sexuelle de leur corps, se dénudent sur le net et les trottoirs afin de payer leurs études ou devenir plus « autonomes »... triste paradoxe que de penser gagner en autonomie et liberté en vendant son corps pour le soumettre aux désirs sexuels d’hommes en rut... Mais, y aurait-il selon vous des insultes, un mépris et des souffrances plus acceptables que d’autres ?

Quoiqu’il en soit, force est de constater que le voile (foulard, fichu, hijab, etc.) est ce qui constitue, en France notamment, l’une des plus grandes visibilités de l’islam dans l’espace social, au point que cela nourrisse parfois des peurs incontrôlées accusant tantôt ce vêtement d’illustrer la diffusion d’un islam considéré comme « radical » et tantôt d’exprimer l’islam-politique, c’est-à-dire l’islamisme. J’entendais encore dernièrement l’un des signataires de l’Appel des 101 musulman(e)s contre le voile parler de « voile chariatique »[3] à différencier d’autres voiles (terme repris ensuite par l’animateur Pascal Praud dans ses émissions) ou encore de « musulman sociologique ». Mais qu’est-ce que cet amphigouri ai-je envie de dire ? Depuis quand est-on musulman ou chrétien tout en étant athée et de façon héréditaire ? Depuis quand le fait d’être musulman ou chrétien se transmet-il par les gènes pour légitimer le fait de se prétendre musulman ou chrétien au prétexte que nos parents le furent ? Évidemment, grandir dans une famille musulmane ou chrétienne nous fait évoluer dans un environnement familial empreint de valeurs religieuses et d’une culture teintée de ces voies religieuses, mais cela nous donne-t-il le droit de parler au nom de ces religions ou de ceux qui en respectent les préceptes et le dogme ? Est-il légitime que des gens se déclarent musulmans au prétexte qu’ils auraient grandi dans une famille musulmane ou maghrébine sans croire en Dieu, sans croire en la mission de Muhammad en tant que Messager de Dieu, sans croire que le Coran soit la Parole de Dieu et ce, pour se donner une légitimité à parler au nom de l’islam ? N’est-ce pas une tromperie ? Serait-il légitime que des « catholiques sociologiques », ne croyant ni en Dieu ni en Jésus ni aux évangiles, se prononcent sur ce qui devraient faire ou non partie de la religion catholique et parlent en tant que « chrétiens » pour donner une légitimité à leur propos ? Soyons sérieux et cessons de donner la parole à ceux qui avancent des arguments fallacieux pour parler au nom de millions de personnes dont ils ne partagent rien, si ce n’est le couscous et les pâtisseries du mois de ramadan.

De même, depuis quand une femme musulmane porte-t-elle un voile sur la tête sans que cela ne soit en lien, direct ou non, avec ce qu’en a dit la législation musulmane ou ce qu’elle s’en représente ? L’utilisation du vocable « chariatique » ne semble en réalité n’avoir qu’un but précis : utiliser un mot qui génère de l’angoisse et de la peur en Occident afin de laisser penser, sans le dire directement, que le voile serait de toute façon un vêtement à rejeter car symbole de tout ce que l’on met derrière le mot « charia » (sharî’a). Pourtant, la « sharî’a » n’a rien à voir avec ce qu’en disent les médias qui ont à son encontre un discours volontairement très réducteur. En effet, que l’on prenne le sens linguistique nominal ou le sens conventionnel, rien n’est effrayant dans le sens qu’il détient :

  • Sens linguistique nominal : c’est l’eau douce, absolument pure et purificatrice qui n’est jamais interrompue et qui est à la portée de quiconque veut en boire ou en puiser sans avoir besoin ni de seau ni de corde pour l’atteindre. Aussi, le dérivé « tashrî’ » signifie alors « conduire son bétail à cette eau-ci ». Un autre sens du terme sharî’a signifie « la voie droite qui assure l’arrivée à la destination voulue sans se fatiguer ni se tracasser ni se perdre. »
  • Sens conventionnel/théologique : La sharî’a correspond à l’ensemble des normes que Dieu a édictées pour parfaire la vie des Hommes, leur apporter le bien dans ce bas-monde et dans l’au-delà. Pour un croyant, la sharî’a est une voie droite menant au Paradis et abordant l’ensemble des normes qui ont trait à la foi, aux pratiques cultuelles, aux transactions sociales et à la morale que le Créateur a établies pour Ses serviteurs via l’une de Ses révélations. Dans les milieux académiques, certains affirment que la sharî’a est la partie normative ou pratique de l’Islam. Or, plus que cela, la sharî’a aborde également la ‘aqîda, c’est-à-dire la partie ayant trait à la foi, la croyance, le crédo. Malheureusement, le sens de ce terme est aujourd’hui dévoyé pour ne représenter qu’une interprétation, souvent la plus rigoriste, la plus excessive, la plus extrême et souvent la moins fondée au regard de l’analyse coranique intratextuelle.[4]

Aussi, le voile dit « chariatique », dans les normes qu’il respecte, n’est en réalité rien d’autre que le voile que porte des millions de femmes musulmanes en se conformant à ce qu’en dise les Écoles de droit, sunnites ou chiites, depuis des siècles ! Ce n’est pas un voile apparu il y a une vingtaine d’années, inconnu dans le monde musulman auparavant et qu’il faudrait combattre car il véhiculerait un message politique particulier et récent. Dans le(s) empire(s) musulman(s), où l’islam était la religion d’État et où la sharî’a, du moins une certaine conception d’elle, était en vigueur, les femmes respectaient les codes vestimentaires que les théologiens mettaient en avant dans les ouvrages et les mosquées. Si l’on prend en compte par exemple ce qu’en dit l’École mâlikite de façon résumé, sachant qu’il s’agit d’une École fondée au VIIIe siècle EC, on trouve dans les ouvrages de droit les plus anciens de ce courant juridique, et datant du Xe siècle ou moins encore, qu’il est demandé à la femme musulmane de couvrir l’entièreté de son corps, à l’exception du visage et des mains devant des hommes étrangers. Les formes et les couleurs du voile peuvent évidemment différer selon les cultures, et cacher plus ou moins le visage (tchador, jilbab, burqa, niqab, haïk, mlaya, safsari, djellaba...), mais il n’en demeure pas moins vrai que ces vêtements couvrent ce que le droit musulman appelle à couvrir selon les divergences d’interprétations et de contexte connues et répertoriées depuis des siècles. Parler d’un voile chariatique comme s’il existait un voile musulman influencé par la charia et un voile musulman qui ne le serait pas n’a quasiment aucune pertinence. Les voiles traditionnels du Maghreb par exemple furent, certes, remplacés par le jilbab ou le niqâb moyen-oriental après la « réislamisation » faisant suite à la Sahwa (Réveil islamique) débutant dans les années 1960-70, mais serait-il correct de dire que les vêtements traditionnels de ces femmes d’Afrique du Nord, bien qu’étant influencés logiquement par les us et coutume, ne répondaient pas à ce que l’islam-religion exigeait ? La référence à l’islam-religion et aux ḥadîths pour légitimer le port de ces habits traditionnels (m’laya, haïk, djellaba, etc.) s’est sûrement estompé avec le temps dans les esprits des femmes, mais peut-on dire que si l’islam-religion n’avait pas imposé depuis des siècles à la femme de ne montrer que son visage (tout ou partie) et ses mains (sans entrer dans les divergences) ces vêtements existeraient dans la forme qu’ils ont ?

Il faut ainsi garder en tête que la pratique du voile est en réalité plurielle et motivée par diverses raisons allant de l’expression d’un islam politique, voire radical, à l’expression beaucoup plus personnelle et intime d’une certaine pudeur, d’un rapport à la foi ou encore d’une adhésion à une interprétation des textes. En effet, si je précise par soucis d’objectivité et d’honnêteté que le voile peut être parfois l’expression d’un islam politique, c’est-à-dire véhiculant une certaine idéologie ayant vocation à lutter contre les valeurs occidentales, c’est parce qu’il est parfois présenté avec cette dimension par quelques théologiens musulmans. A ce titre, le canoniste marocain Farîd al-Anṣârî décédé en 2009 affirment et présentent le voile de la femme comme un outil de lutte civilisationnel, considérant les musulmans qui n'affirment pas que le voile est une obligation comme des traitres au service de la perversion, affirmant que le nudisme et la nudité sont une comédie juive et qui fait du voile un outil politique par lequel la femme contribue à lutter contre l'écroulement de la communauté. Il va jusqu’à en faire un outil existentiel dont dépend la religion de la personne en écrivant : « Tu es voilée donc tu existes ou sinon dis adieu à ta religion ».[5] Personne ne peut donc nier que la mise en avant du caractère obligatoire du port du voile est parfois un moyen dont on se sert pour véhiculer un message politique et de lutte sociale, mais aussi un moyen par lequel on interdit à la femme de faire certaines études, de pratiquer certains métiers, de participer à certaines activités de la société dans laquelle elle vit... En somme, il vise parfois à l'exclure en partie de la vie sociale et sociétale en la rendant le moins visible possible. Comment affirmer après cela que ceux qui accusent parfois le voile d'être un outil politique soient dans l'erreur et la tromperie ? Évidemment, les amalgames , les généralisations et les amplifications sont malhonnêtes, mais il paraît difficilement discutable de rejeter cet aspect d’un revers de main. En revanche, ce qui est malhonnête c’est de considérer que toute femme qui le porte, le fait pour des raisons politiques, car ceci est une tromperie manifeste.

Si les musulmans, les musulmanes défenseurs du voile porté librement veulent que l'on cesse de réduire ce dernier à un outil d'oppression et de lutte politique, alors il faut que d’un côté ils puissent davantage s’exprimer dans les médias (ce qui est trop rarement le cas, surtout en ce qui concerne les femmes voilées), mais aussi qu'ils cessent cette incohérence consistant à se réclamer inconditionnellement d'un courant idéologique, à savoir le sunnisme, dont il ignore parfois les informations et discours qu’il véhicule et dont ils s'éloignent intellectuellement en ne partageant pas nombre de positions pourtant majoritaires voire « consensuelles » en son sein. Les musulmans ont donc également leur part de responsabilité dans ce débat et se doivent de poser un regard critique sur leur patrimoine et sur ce qu'on fait dire au Coran depuis des siècles au nom d'une idéologie ou d'une volonté étatique. On ne peut demander sans cesse aux autres de chercher à bien comprendre la différence entre islam/islamisme, présenté par de nombreux médias sans nuance ni pédagogie, et la religion musulmane que l'on vit ou veut vivre sereinement avec le reste des citoyens. Si l’on ne cesse de se réclamer inconditionnellement du courant qui véhicule certaines positions contraire aux valeurs que l'on défend et qui sont à contre-Coran, et que dans le même temps nous ne produisons pas de travail critique sur les textes qui servent à interpréter le Coran, nous serons perpétuellement en contradiction. L'autocritique et l'introspection communautaire apparaissent alors comme indispensables au risque de contribuer à figer et crisper les positions des uns et des autres et au final à renforcer le communautarisme au détriment du vivre-ensemble.

Pourtant, si la méthode de certains non-musulmans est détestable voire islamophobe quant à leur façon de présenter au public français l'islam, cela devrait contribuer à éveiller notre esprit critique car il est une évidence que tout n'est pas cohérent, fondé et juste dans le patrimoine islamique, y compris concernant le voile qui, pour ma part, relève bien plus de ce qui se pratiquait en tant qu'habitude culturelle voire sociétale que d’une obligation en tant que prescription coranique.

Mais en dehors de ces éléments, Éric Chaumont rappelle qu’il est un fait que la question du « voile » sous toutes ses formes n’a probablement jamais suscité autant de passion et fait couler autant d’encre qu’à notre époque, puisqu’historiquement, même au sein des sociétés musulmanes, il n’a jamais eu l’importance qu’on lui accorde aujourd’hui.[6] Nous reviendrons en détails sur cela dans l’ouvrage.

Ainsi, c’est dans ce contexte que ce livre intervient, mû par ma volonté de citoyen et de musulman d’exprimer ma vision des choses concernant le sujet du voile et ce, après mainte réflexions sur la pertinence et les conséquences éventuelles liées à la publication de cet ouvrage écrit pourtant depuis quelques années maintenant. Le but de mon intervention citoyenne n’ai pas de donner raison à ceux qui voient à travers le port du voile autre chose qu’un vêtement par lequel majoritairement les femmes musulmanes expriment une certaine conception de la pudeur ni de chercher à conforter celles qui le portent dans leur sentiment d’agir absolument bien et conformément aux préceptes coraniques. Mon but est d’apporter ma pierre à l’édifice du vivre-ensemble et d’apporter une réponse à ce qui suscite aujourd’hui une problématique sociétale, par l’angle de la réflexion sur notre rapport aux textes de l’islam. Certes, il convient que chaque citoyen français, non-musulman, fasse le nécessaire pour que la méconnaissance ou les raccourcis au sujet de l’islam ne cèdent pas à la peur, elle-même à la panique puis à l’amalgame et finalement au rejet et à la haine. Mais il convient également que les citoyens français et musulmans fournissent un travail critique sur les sources islamiques et les raisons par lesquelles on impose aujourd’hui encore à la femme de se voiler. En effet, il m’apparaît que cela est en lien direct avec une vision culturelle et médiévale de la féminité plus qu’avec une véritable prescription coranique.

Conséquemment, si problématique il y a, y compris dans les textes de l’islam, ce n’est pas en la niant que la situation s’améliorera et plusieurs approches et pistes de réflexion doivent être proposées. Certaines d’entre elles consistent par exemple à œuvrer pour une meilleure connaissance de l’altérité, à lutter contre les amalgames entre islamisme, terrorisme et pratique de l’islam active et assidue, ou encore à informer la masse sur ce qu’est le principe de laïcité et surtout sur ce qu’il implique. Toutes ces pistes sont intéressantes, mais elles souffrent d’un point commun : aucune ne propose une « analyse critique patrimoniale » réalisée par la communauté musulmane pourtant interpellée sur son propre héritage intellectuel et sur la vision qu’elle pose dessus. Au pire, les quelques voix qui osent aller sur ce terrain sont souvent inaudibles car rejetées en partie par les musulmans mais également par les médias qui ne leur accordent que très peu d’audience. Or, pour que débats, échanges et discussions il y aient, il faut que les intervenants soient moins passionnés, y compris donc les musulmans et les musulmanes directement concernés.

Nous voilà donc à la croisée des chemins où la situation chaotique actuelle du vivre-ensemble ne peut trouver de solution sans ce que j’appelle une « introspection communautaire », en ce sens qu’il est certes important de sensibiliser l’autre sur la nécessité qu’il soit vigilant quant à la propagande de certains médias contribuant à la désinformation, mais cela ne peut suffire. Il faut absolument que la communauté musulmane comprenne qu’il faut poser un regard critique sur une bonne partie du patrimoine islamique pour faire place à la critique des sources, avant celle du référentiel d’autrui. Cette autocritique doit être perçue comme une force, un nouvel élan permettant, non pas d’ouvrir une boîte de Pandore comme si cette boîte était restée fermée jusque-là, mais au contraire de permettre un nouveau souffle et dépoussiérer le droit musulman (fiqh) de plusieurs opinions moyenâgeuses inadaptées, intolérantes, infondées ou encore à contre-Coran. La nécessité de cette démarche se trouve dans le fait que la moindre polémique autour de l’islam crispe l’ensemble de la communauté nationale, y compris les musulmans qui, pour beaucoup, deviennent hystériques et refusent toute critique quant aux textes et interprétations de l’islam.

Aussi, l’une des solutions indispensable à mon sens, mais dont on ne peut se contenter et que j’aborde ici dans une démarche citoyenne et religieuse à travers cet ouvrage, est le questionnement autour du voile, de son statut à travers les sources de l’islam afin de donner des moyens permettant de décrisper ses partisans, de dépassionner les échanges, de dédramatiser le choix de son retrait éventuel pour certaines femmes qui s’imaginent commettre un péché en l’ôtant ou en refusant de le porter, de mettre en avant le fait qu’il ne représente pas un fondement du message coranique et qu’il ne doit donc pas être l’outil absolu par lequel l’islamité se révèle dans une société laïque, multiculturelle et multiconfessionnelle.

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[1]Consultante en gestion de projet et diplômée de l’ESILV (École Supérieure d’Ingénieur Léonard de Vinci).

[2]L’heure des pros(CNEWS), émission présentée par Pascal Praud, octobre 2019.

[3]Voile qui serait conforme à la charia dans la façon de le porter.

[4]En effet, il ne faut pas perdre de vue que la sharî’a dont on parle le plus souvent dans les médias est celle qui fut influencée par des siècles de prise en compte de récits extra-coraniques pour expliquer le sens et la portée des versets du Coran. Ceci donna lieu évidemment à une multitude d’excès que l’on ne peut que dénoncer, mais qui sont bien plus le résultat de la lecture du Coran au prisme de ces récits parfois inventés que d’une lecture coranique visant à mettre en avant le sens des versets par le recours à une analyse textuelle intra-coranique en premier lieu.

[5]Cf. Farid al-Anṣârî, Les secrets du Hidjab, p.12, 13, 17 à 23 éd. Almadina, 2015

[6]Éric Chaumont, Dictionnaire du Coran, in « Voile », Robert Laffont, 2007, p. 924.

 

La crise que traverse actuellement le monde musulman semble mener à un constat amer : il semble en effet que les énergies engagées par les intellectuels musulmans du monde entier soient consacrées à réparer ce qui ne va pas dans le monde islamique plutôt qu’à participer aux efforts de progrès dans le monde. Dit autrement, la révélation islamique semble ne pas réussir à retrouver de rôle moteur et semble plus faire l’objet d’interprétations allant parfois jusqu’à l’interpré-torsion pour sauver les meubles.

Je partage avec vous cet entretient de HuffPost-Algérie avec Hugh Roberts, chercheur et historien britannique, auteur de multiples ouvrages sur l'organisation sociale et politique berbère, où il discute de l'idée assez répandue en occident et au maghreb comme quoi les kabyles seraient plus compatibles avec les piliers de la modernité, dont la démocratie, puisque leurs ancêtres échappaient à l'emprise anthropo-culturelle d'un islam qui serait aliénant.

Si on a souvent tendance à parler des fans de sport qui vivent leur passion aussi intensément que de pieux (ou fanatiques…) religieux, on a beaucoup moins l’occasion de parler de ces croyants qui se comportent comme de vrais supporters, affichant ostensiblement les couleurs de leur “équipe” favorite, haranguant leurs représentants, narguant les supporters adverses lors des derbys et faisant preuve d’une mauvaise foi étonnante, même lors d’une erreur manifeste de leur part.

Je souhaite partager un ressenti très personnel à propos d’un article que j’ai lu sur le site oumma.com. Par avance je tiens à vous dire que je viens en paix ? je sais qu’il y a beaucoup de sensibilités différentes, j’espère que cela engendrera une discussion riche et amicale.

Aux Etats Unis, une affiche fait la promotion d’une association d’ex-musulmans. Jusque là, rien à signaler. Mais pour Oumma apparemment, c’est un scandale et un message de haine. Et l’article de ponctuer sur "L’islam l’emportera toujours Subhana Allah, car il nous commande de réaliser de bonnes actions".

Il ne fait aucun doute que le discours scientifique soit aujourd'hui le discours au prestige le plus grand. L'une des raisons de ce succès réside dans l'évolution toujours plus pointue de notre technologie dont les bases se fondent sur la connaissance qu'ont les scientifiques en matière de lois naturelles et qui sont ensuite opérationnalisées par les ingénieurs de tout bord.

Mais lorsque l'on met entre parenthèses le succès de la technologie et que l'on s'intéresse à la dignité de la science pour elle-même, on se rend compte qu'au-delà des bénéfices instrumentaux qu'elle nous fournit, la science est aussi un formidable vaisseau de réflexion sur soi, sur le monde, et sur soi dans le monde.

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