Pour un culte de la normalité ou qui veut la peau de Tareq Oubrou ?

Islam sociétal
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Tareq Oubrou l’a donc dit d’une façon on ne peut plus clair, sur le plateau de RMC où il venait présenter son dernier livre [1] : les musulmans devraient devenir « normaux » en tenant compte d’une réalité de crise, dans un monde gouverné par les émotions et un risque de « rupture » avec la communauté nationale.
Musulman normal ? Cela rappelle étrangement le leitmotiv d’une communication politique gagnante il y a qq années car elle avait eu, un temps, le mérite de mettre en lumière toutes les excentricités de celui qui gouvernait la France d’alors.

Mais alors, qu’est-ce qui est tellement anormal, excentrique, facteur de divisions dans certains comportements ou positionnement d’une partie des Musulmans de France ? Dans la même émission, l’imam Bordelais explicite sa pensée en avançant que certains s’encombrent de « pratiques mineures » liées aux vêtements, à la nourriture, aux relations hommes/femmes ainsi qu’à un « rapport démesuré à la question du foulard, à la question du halal, etc ». Au passage, il oppose la mystique et sa nécessaire « vie intérieure », la « foi intime » qu’elle suppose avec un culte de la « procession », forcément ostentatoire qui relève plutôt de combats « identitaires ».

L’entretien lui permet également de rapprocher certaines « formes de religiosité qui aliènent les croyants » avec « les idéologies qui procurent beaucoup de souffrances ». De là à reconnaître qu’à l’instar de l’idéologie, la religiosité est un construit humain, il n’y a plus qu’un pas qu’il ne franchit pas explicitement. Mais quitte à être dans un construit, autant avancer vers celui qui nous éloigne autant que possible de la rupture et c’est en cela que la proposition de Tareq Oubrou de concevoir une « théologie adaptée à la culture occidentale et aux valeurs de la république » est évidemment intéressante. Peut-être aurait-il dû, pour couper court aux critiques orthodoxes, expliciter en quoi le courant dominant de la théologie musulmane est lui-même un construit né de l’effort de réflexion des ulémas.

Bien sûr, la « muslimosphère » est vent debout contre ces déclarations. L’observateur avisé ne s’en étonnera pas tant il est clair aujourd’hui que l’islam militant est un courant politiquement identitaire et spirituellement lacunaire qui s’acharne à défendre la trinité hijeb-halal-palestine parce qu’en chacun de ces thèmes, il est possible d’affirmer, de cliver et de couper pour dégager une « identité ».

Nous relevons ainsi la critique (pour une fois exceptionnellement courte et sans la graphorrhée habituelle) de Marwan Muhammad qui s’acharne à combattre tout ce qui lui semble proche des autorités politiques comme il l’a fait auparavant contre d’autres personnalités. Dans un statut sur sa page facebook [2], en critiquant la notion de « normalité » (qui serait une concession « aux racistes ») et en rappelant qu’il faudrait s’organiser (on ne sait pas bien pourquoi ni dans quel but), celui qui reproche aux autres de produire "la norme de l'islam" sans hésiter lui-même à se revendiquer "L.e.s Musulmans", il désigne subtilement l’imam de Bordeaux à la vindicte de ses followers qui, comprenant le message, n’y vont évidemment pas de main morte pour un énième bashing (« oncle Tom », « marchand du temple », « pantin des politiques », « Chalghoumi bis »). Qui s’étonnera que Tareq Oubrou ait été menacé de mort plusieurs fois ?

Toujours du côté des mêmes organisations identitaires, son acolyte Faïza ben Mohamed a recours à un procédé habituel du discours sur l’islamophobie qui consiste à délégitimer toute voix divergeant de la doxa identitariste par des accusations de racisme, peu importe qu’elles soient attribuées à un imam : « J’comprends pas comment on peut être imam et aller sur un plateau TV pour critiquer la visibilité des sœurs voilées. La légitimation de l’islamophobie par des cautions musulmanes c’est vraiment le pire truc. » (compte twitter consulté le 9 juin 2019 – tweet du 6 juin 2019 – [3]).

Du côté de Noureddine Aoussat, imam connu ici-même pour ses positions orthodoxes, l’incapacité des identitaires à développer une spiritualité évoquée par Oubrou est reléguée aux procès d’intention tandis que la critique de la consommation halal est associée tout simplement à un dénigrement. On se demande pourquoi la fatwa du Transvaal prononcée par Mohamed Abduh n'aurait plus sa place dans l'histoire du fiqh. Le propos se termine par un procès en légitimité puisque, selon Aoussat qui reconnaît pourtant mal connaître Oubrou, l’imam de Bordeaux ne connaîtrait pas la société française pour l’avoir trop peu côtoyée. [4]

Enfin, le site Mizane Info produit une approche quelque peu différente en tentant de susciter une réflexion sur les notions d’intégration, d’acculturation et d’assimilation. La problématique pour intéressante qu’elle soit ne prend décidément pas la mesure de cette période trouble : « Donc déjà il faudrait qu’il nous dise pourquoi est-ce que ce serait à la culture arrivante de renoncer à certaines de ses caractéristiques culturelles ? » (cf video accompagnant le texte vers 2min19s) [5]

Dans les camp progressiste, libéral et réformiste, nous n’avons pas relevé de réaction, sans doute parce que ce que dit Tarek Oubrou va plutôt de soi, sinon est dépassé depuis longtemps même si ce dernier a compris qu’on n’a pas besoin de convaincre dans son propre camp et que ce n’est plus le moment de cultiver le quant-à-soi.

[1] : https://livre.fnac.com/a13392646/Tarek-Oubrou-Appel-a-la-reconciliation-Foi-musulmane-et-valeurs-de-la-Republique-francaise
[2] : https://bit.ly/2R1MWKD
[3] : https://bit.ly/2WXAIIk
[4] : https://bit.ly/2WXtUui
[5] : https://bit.ly/2MxH8tI