Ce discours bienveillant sur l’islamophobie qui enferme le musulman

Islam sociétal
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Y a-t-il une haine spécifique à l’islam comme religion, culture et civilisation qui passe aussi par une critique intellectuelle et des enjeux politiques ou celles-ci ne sont-elles que le faux nez d’un racisme ancien et ancré qui n’est jamais que la haine brutale et banale de l’arabe. Dans un Occident qui semble davantage préoccupé par sa survie historique et traversé par des craintes de « remplacement », la question vaut que l’on s’y arrête d’autant plus que la marche du 10 novembre contre l’islamophobie cristallise tous ces débats.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Comment est-on passé de « l’arabe » au « musulman » ?

Lancée par le CCIF et le collectif « Les Musulmans » (dont la seule dénomination devrait inquiéter par une volonté affichée d’OPA sur l’Islam de France), le texte de la mobilisation a d’abord reçu un écho et des signes favorables de mobilisation avant que cette partie de la gauche ne fasse réapparaître ses fissures entre ses camps « national-républicain » et « islamo-gauchiste ».
Pour cette dernière frange, il y a à la fois un redéploiement du racisme anti-arabe dans l’islamophobie et un repositionnement de l’imaginaire « occidental » à l’égard du « musulman » qui le fait passer de l’oisif dangereux à l’activiste déterminé à œuvrer au « grand remplacement » en imposant ses règles et sa démographie à l’Occident.

A ce titre, cet article d’Aude Lorriaux dans Regards est tout à fait éclairant dans la mesure où il synthétise remarquablement la position, la vision et l’analyse du camp « islamo-gauchiste » vis-à-vis de la notion d’islamophobie en en faisant l’anthologie et l’historicité. Une belle occasion de révéler clairement certaines ambiguïtés de ce courant à défaut de les résoudre.


Sur le fond l’analyse ne manque pas d’intérêt. Sur sa perspective historique d’abord en évoquant et en liant la continuité de ces discours stigmatisant la couleur de peau, le « sidi », le « travailleur étranger », « l’arabe » puis la transition vers le « musulman » qui commence loin dans l’Algérie colonisée et ses Français Musulmans d’Afrique du Nord, jusqu’à la crainte actuelle de l’intégriste caché derrière tout un chacun en passant par les tournants de la Guerre du Golfe et du 11 septembre 2001. Ensuite, nous remarquons avec intérêt l’analyse stratégique du discours du fait qu’il devient plus pratique dans une France attachée à la laïcité de critiquer une religion à laquelle on a la liberté d’adhérer ou non plutôt qu’une couleur de peau ou des origines auxquels on ne peut rien.


Le texte, et son intérêt comme anthologie argumentaire type du courant « islamo-gauchiste », ne sort pas pour autant des limites du discours sur l’islamophobie. Tout d’abord, il ne parvient pas à résoudre la question de la définition obscure de ce terme : où se place le curseur entre la libre critique des religions et la stigmatisation de celle-ci à des fins racistes ? Que nous disent tous ces combats censés incarner la lutte contre l’islamophobie quand ils se réduisent presque exclusivement aux questions d’apparence vestimentaires ? Que nous apprennent les nombreuses accusations d’islamophobie lancées contre des intellectuels réformistes de confession musulmane ? Devant l’évidence des discriminations touchant les Musulmans en Occident en général et en France en particulier, face à la haine dont ils sont aussi trop souvent l’objet, l’introduction du terme islamophobie pose plus de questions qu’il n’en règle. Que reste-t-il du fond quand le concept est si flou ?


L’autre problème fondamental de cet argumentaire, c’est qu’il rejoint l’approche tiers-mondiste de la critique de l’Occident selon laquelle il n’y a qu’un seul impérialisme problématique, responsable historique et contemporain de tous les maux de ce monde, incarné par l’homme blanc raciste et colonisateur. L’islamisme, l’intégrisme et le communautarisme n’en seraient que les symptômes malheureux. Tout cela avec la vérité crue de ce discours : seule les dynamiques historiques et politiques de l’homme blanc comptent, comme si la victime arabe/musulmane était passive et ne jouait aucun rôle actif dans ces dynamiques historiques et politiques. Nous sommes face à antienne caractéristique du discours tiers-mondiste qui n’explique rien des phénomènes politiques dans le monde arabe ou au sein des minorités musulmanes en Occident autrement que par des facteurs exogènes. En plus d’enfermer l’acteur politique musulman dans une position passive et victimaire, cela revient à lui renier toute les dynamiques complexes dans lesquelles il est éminemment moteur et a sa part de responsabilité, pour le meilleur et pour le pire.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Comment est-on passé de « l’arabe » au « musulman » ?