Révélation et engagement en société

Islam sociétal
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La crise que traverse actuellement le monde musulman semble mener à un constat amer : il semble en effet que les énergies engagées par les intellectuels musulmans du monde entier soient consacrées à réparer ce qui ne va pas dans le monde islamique plutôt qu’à participer aux efforts de progrès dans le monde. Dit autrement, la révélation islamique semble ne pas réussir à retrouver de rôle moteur et semble plus faire l’objet d’interprétations allant parfois jusqu’à l’interpré-torsion pour sauver les meubles.

Dans une telle configuration, comment penser la révélation pour ne plus qu’elle soit un objet à réparer mais un réel moteur de vie ? Qu’est-ce que peut vouloir dire « s’engager en société » en s’inspirant de la révélation islamique ? Hicham Abdel Gawad et Grégory Vandamme vous proposent leur vision intime de la révélation qu’ils reconnaissent. Débattons-en avec vous sur LDC !

Hicham : Dans les conceptions les plus populaires de la révélation, il existe celle selon laquelle la révélation serait une sorte d’acte informatif opéré par Dieu (sous forme de Parole, de Texte, voire même de vive-voix selon une lecture littérale du dialogue entre Moïse et Dieu). L’information portée par cet acte est supposée dicter à l’humain ce qu’il est préférable, obligatoire, déconseillé ou interdit de faire en fonction des situations de la vie. Cette conception littéraliste est problématique car elle a tendance à figer l’idée de « révélation » au point de la confondre avec le contexte qui l’a accueillie.

Ma conception personnelle (et qui, de fait, n’engage que moi) consiste plutôt à voir dans la révélation, non pas un pur acte informatif qui viendrait de Dieu, une sorte d’artefact transcendantal qui ferait irruption dans le temps et dans l’espace des Hommes, mais une vision renouvelée de l’ordinaire, apportée par un homme d’exception que l’on appelle communément un « prophète ». Dans le cas de Muhammad, sa vision motivée par le contact spirituel privilégié qu’il a eu avec Dieu, l’a d’abord amené à se renouveler lui-même, puis sa société, puis les visions de ses contemporains et des générations qui ont suivi jusqu’aux musulmans actuels.

Cette vision renouvelée a eu pour effet de transformer des gens ordinaires, d’abord des Arabes du Hijaz, en gens extraordinaires qui ont ensuite pu faire prendre à leur société puis au monde un tournant décisif. S’engager en société en s’inspirant d’une révélation se définit ainsi selon moi comme le renouvellement de notre vision du quotidien et la transformation de l’ordinaire en extraordinaire, par le rappel de Dieu. C’est ainsi que l’homme de tribu ordinaire Muhammad est devenu le prophète extraordinaire Muhammad et que son exemple nous invite tous aujourd’hui, à réaliser à notre échelle et selon nos capacités, notre propre extraordinaireté à laquelle Dieu nous appelle.

Gregory : Dans la tradition soufie, on considère généralement la Révélation coranique dans le contexte du processus universel de Manifestation (tajallî) divine. Création et Révélation sont ainsi indissociables, puisque le cosmos n’est qu’un ensemble de signes manifestant la réalité divine, comme l’indique la construction du mot « ‘âlam » sur la racine ‘-l-m qui signifie la « connaissance ». La Création tout entière n’est à ce titre qu’une « Révélation », c’est-à-dire – littéralement – une manière pour Dieu de Se manifester tout en Se voilant dans l’apparence du cosmos.

Le Coran se présente d’ailleurs comme un « Rappel » de cette Présence divine qui se montre « aux horizons et en eux-mêmes » (Cor. 41:53). En cela, le processus de révélation est une réactualisation du Pacte primordial (mithâq) qui lie les âmes humaines à cette reconnaissance universelle de la réalité divine (Cor. 7:172). On pourrait donc dire que le Coran n’est pas ‘révélé à’mais plutôt ‘à travers’ Muhammad (sAs), et que chaque auditeur, lecteur, ou récitateur de la parole coranique perpétue le processus de Révélation.

De cette manière, l’être humain ne vit pas ‘à partir de’ mais plutôt ‘dans’ la Révélation. Le rapport qu’entretien chaque être humain à la Manifestation divine est ce qui fonde l’universalité de la société humaine, et la participation à la fois commune et différenciée au processus de Révélation ce qui fonde la diversité de ses particularités. Autrement dit, vivre ‘dans’ la Révélation revient à reconnaître le lien universel qui fonde le lien social, et à faire place à l’entièreté des êtres qui participent à la Manifestation divine. L’engagement en société s’envisage donc, dans la tradition soufie, comme un effort constant pour se relier – et pour relier les autres – au cœur de cette Révélation universelle.