Les supporters de l’Islam

Islam sociétal
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Si on a souvent tendance à parler des fans de sport qui vivent leur passion aussi intensément que de pieux (ou fanatiques…) religieux, on a beaucoup moins l’occasion de parler de ces croyants qui se comportent comme de vrais supporters, affichant ostensiblement les couleurs de leur “équipe” favorite, haranguant leurs représentants, narguant les supporters adverses lors des derbys et faisant preuve d’une mauvaise foi étonnante, même lors d’une erreur manifeste de leur part.

De l’admirateur passif et discret au hooligan constamment dans la démesure, tous les profils sont trouvables, et tous auront les mêmes dénominateurs communs : pour rien au monde ils n'abandonneront leur club, ils sont puissamment attachés à sa tradition et à ses joueurs légendaires ! Ils y sont du reste tellement dévoués qu’ils ont parfois construit une partie entière de leur identité autour de cette passion, et se définissent par elle.

Ces croyants-supporters, parfois de naissance, parfois d’adoption, ont donc par définition laissé leur esprit critique “au vestiaire”. Et c’est peut-être à cet instant que la comparaison (relativement) bidonnante commence à poser problème : si, pour un fan de sport, la vie reprend ses droits une fois que la discussion ne tourne plus autour de son équipe favorite, ce n’est pas toujours le cas pour un croyant-supporter puisque les croyances religieuses ne s’arrêtent pas au grillage d’un stade ou à la sortie d’un gymnase.

Chaque religion a évidemment sa frange de fans, mais penchons-nous sur ceux qui sont les plus tapageurs actuellement en Europe. Cette bande a, par exemple, récemment pris les paroles d’une gamine de 16 ans comme une attaque dangereuse contre l’institution à défendre, ce qui a amené une horde de hooligans digitaux à bouleverser le début de vie de cette lycéenne, et même un petit groupe de hooligans réels à la voir changer d’établissement scolaire en la contraignant à vivre sous protection policière. On ne nargue pas ce groupe “d’ultras” sans représailles, quand bien même “l’ennemi” n’est qu’une ado un peu vulgaire (pléonasme ?) derrière un écran.

D’autant qu’ils n’en sont pas à leur coup d’essai : ainsi, ces croyants-supporters se sont indignés virulemment contre, pêle-mêle, les mots de Houellebecq, les mots de Redeker, les mots d’Onfray, les mots de Zemmour, les dessins du Prophète (au Danemark et -surtout…- en France), le retrait du voile de la chanteuse Menel, l’opéra “Idomenee” de Mozart dans laquelle figure le Prophète (l’emblème du club) en 2006 à Berlin, le Pape Benoît XVI ipse (le Président d’un club rival) suite à sa sortie sur le Prophète (décidément) à Ratisbonne... Ce même groupe s'excitait également sur les parodies de débats d’Ahmed Deedat face à Jimmy Swaggart, à l’image de supporters qui soutiennent leur champion de boxe favori lors d’un combat en tête d’affiche. Ces combats n’étaient au demeurant souvent que “des défis lancés à la foi chrétienne” [1] comme l’explique Hicham Abdel Gawad, et non des débats sereins organisés comme une paisible rencontre interculturelle.

Les plus “malins” de ces supporters iront se justifier en citant le verset 148 de la sourate 4 : “Allah n’aime pas qu’on profère de mauvaises paroles sauf quand on a été injustement provoqué“, tout en prenant soin d’omettre le verset 126 de la sourate 16 : “Si vous devez exercer des représailles, que cela soit à la mesure de l’offense subie, mais si vous pardonnez, cela vaudra mieux pour ceux qui sont capables de se dominer” qui condamne toute idée de surenchère et de vengeance quand bien même on se sentirait offensé, par un blasphème (qui a pour volonté d’outrer, mais qui n’a pas lieu d’être en Europe) ou une critique (qui cherche à analyser plus posément à l’aide de la raison).

Ces comportements posent problème pour deux raisons évidentes :

Il est intéressant de savoir que les critiques négatives sur la religion islamique ont toujours existé depuis sa naissance (on parle d’ici de l’Islam issu de Mohammed, et non de l’Islam “Zakirnaikeste” qui serait présent “depuis la formation de l’univers”) et que ces critiques ont parfois même pour origine... un coreligionnaire reconnu et respecté. Pis, de nombreux grands penseurs, que d’aucuns aiment à rappeler qu’ils sont “musulmans Macha’Allah” quand cela les arrange, font parti des “détracteurs” (ou ont au moins posé un regarde critique vis-à-vis de la religion et particulièrement de ses dogmes). Ainsi, le médecin musulman iranien du IXème siècle Abou Bakr Ar-Razi (latinisé Rhazes), présenté à qui veut l’entendre comme l’un des pères de la médecine et de la démarche scientifique (ce qui peut s’entendre), semblait -déjà à l’époque- avoir eu affaire avec certains croyants-supporters qu’il définit comme tel :

“Si les gens de cette religion (l’Islam) sont questionnés sur les preuves de la solidité de leur dogme, ils s’emportent, enragent, et versent le sang de quiconque remet en doute leurs croyances. Ils interdisent les spéculations rationnelles et aspirent à tuer leurs adversaires. Voilà pourquoi la vérité est soigneusement dissimulée et passée sous silence.” [3]

La description d’Ar-Razi, qui date d’il y a plus de 10 siècles (!), rappelons le, est troublante tant elle a bien vieilli. Elle ne semble pourtant pas déranger ceux qui utilisent son auteur comme “caution scientifique de l'âge d’or islamique dans les sciences dures”.
Il en va de même pour Al-Farabi, philosophe musulman médiéval persan (ou turc) du Xème siècle, considéré comme l’un des premiers vrai théoriciens de la musique et surtout comme un philosophe platonicien de premier plan (ce qui peut s’entendre). Philippe Vallat, historien de la philosophie arabe au CNRS et traducteur de la dernière oeuvre d’Al-Farabi, nous dit que, selon ses textes, Al-Farabi pense que “la religion parfaite peut être polythéiste si cela convient mieux aux peuples auxquelles elle s’adresse” [4]. Une hérésie pour le hooligan de base du niveau de Feïza Ben Mohamed, qui ne manquerait sans doute pas de clasher le pauvre Al-Farabi sur Twitter avec un hashtag viral s’il était encore en vie aujourd’hui.

De plus, on trouve au sein même de la tradition et des corpus canoniques sunnites des cas de critiques avérées. Ainsi, il est admis qu’Abdullah Ibn Masud lui-même (l’un des premiers convertis à l’Islam, témoin direct de la révélation prophétique et compagnon de Mohamed) était réticent à propos de rien de moins que le seul Coran épargné par le 3ème calif Othman ibn Affan composé par Zayd ibn Thabit (tous les autres ayant été détruits) selon Boukhari [5], Coran que nous utilisons toujours aujourd’hui au XXIème siècle, soit dit en passant.

Bien qu'on soit effectivement loin de l’insulte et de la critique vulgaire, il paraît tout de même pertinent de se demander si ces hooligans refusant tout doute ou toute remise en question sont au fait de ce que leur propres textes mentionnent, et s’ils agissent en faisant honneur à cette tradition et aux vertues théologales coraniques et hadithiques qu’ils vantent si souvent.
Par ailleurs, les attitudes de fans mènent en règle générale à des débats stériles (et c’est une litote).

Victor Ferry, docteur en rhétorique diplômé de l’Université Libre de Bruxelles et post-doctorant à Oxford, décrit que l’art de créer un bon débat porte le nom de la dialectique. “L’intérêt de la dialectique, c’est l’autre, et cela vient du fait que nous sommes mauvais pour trouver les failles de nos propres raisonnements, là où les autres y parviennent sans problème” [6]. Et s’il ajoute que “les deux compétences nécessaire pour avoir un échange constructif sont l’humilité et la clémence” [7], force est de constater que ce sont deux qualités qui manquent cruellement à un individu qui pense d’avance supporter la meilleure équipe du monde et écraser les autres pour le prouver.

De fait, un hooligan religieux Sunnite peut avoir du mal à porter un discours humble sur ses dogmes en premier lieu à cause du "syllogisme de la perfection" (Dieu est parfait, l’Islam est divin -> l’Islam est parfait), qui est encore très fortement ancré dans la pensée collective bien qu’étant mis à mal par l’historicité (le fiqh (le droit musulman), la 'aqida (les dogmes), les Hadiths et Tafsirs n’ont pris leur forme actuelle que 2 siècles après la mort du Prophète) et la multiplicité (des écoles notamment).

Ce n’est évidemment pas l’apanage du Sunnisme en lui-même, mais une simple constatation générale.Il en va d’ailleurs de même pour le manque de clémence, qui n’est pas propre à une religion en particulier mais plutôt à cette façon de vivre sa foi et à cette propension à souvent se sentir victimisé puisque “attaqué directement” (la religion étant une composante essentielle de son identité propre). Hicham Abdel-Gawad encore lui explique que “si les débats d’Ahmed Deedat (dont nous parlions plus haut) ont rencontré un tel succès, c’est que sa rhétorique à répondu à une attente. [...] Ce besoin est celui de se défendre face à ce qui a été perçu, au début de la prédication de Deedat, comme une agression à visée missionnaire si bien que le succès d’un tel discours n’est pas à mettre sur le compte de sa valeur intellectuelle et rationnelle mais sur celui de ses résultats sur l’émotionnel.” [2]
 
Le véritable problème des croyants-supporters est donc bien souvent de manquer de recul sur un sujet divinisé et parfois mal connu qui leur est très cher puisque composante directe de leur propre identité (ainsi que celle de leurs proches). Cependant, le débat n’est de fait plus raisonnablement possible puisque la frontière entre le débatteur et l’objet du débat est finalement floue, entraînant un manque d’humilité et de clémence, là ou, à travers l’histoire, on a pu constater que même certains grands noms du Sunnisme n’ont pas eu peur de remettre en question et en critique certains dogmes.

Merci de m’avoir lu.


[1] : Musulmans & Chrétiens, Pistes pour un dialogue sans angélisme ni pessimisme,  Hicham Abdel Gawad, p.40
[2] : id., p.51-52
[3] :  https://www.goodreads.com/…/6397759.Muhammad_ibn_Zakariya_a…
[4] : Les Textes fondamentaux de la pensée en Islam, R. Brague, M. Chebel, P. Vallat, E. Geoffroy, p.62
[5] :  https://www.searchtruth.com/book_display.php… , n°521 & 525.
[6] :  https://www.youtube.com/watch?v=mQtn146BPm4
[7] : id.