Qu’est-ce que la démarche soufie ?

Soufisme
Typography
  • Smaller Small Medium Big Bigger
  • Default Helvetica Segoe Georgia Times

Le texte ci-dessous est une traduction du début de l’épître d’Abû ‘Abd al-Rahmân Muhammad Ibn al-Husayn Ibn Mûsâ al-Sulamî (937 ou 942 – 1021) intitulée Manâhij al-’ârifîn (Les voies des gnostiques).1 La démarche soufie se caractérise par un commencement, un aboutissement et des stations d’élévation spirituelle - maqâmât. Le cheminement débute par la recherche de la grâce – al-tawfîq –, par le fait de prendre garde aux habitudes distraites – sunnat al-ghafla – aux penchants de l’âme – ma’lûfât al-nafs -, aux désirs naturels – murâdât al-tab’ -, de fuir les gens mauvais, de délaisser les lieux où les commandements divins sont transgressés et de revenir pleinement aux chemins des gens qui font preuve de droiture.

La démarche soufie se caractérise par un commencement, un aboutissement et des stations d’élévation spirituelle - maqâmât. Le cheminement débute par la recherche de la grâce – al-tawfîq –, par le fait de prendre garde aux habitudes distraites – sunnat al-ghafla – aux penchants de l’âme – ma’lûfât al-nafs -, aux désirs naturels – murâdât al-tab’ -, de fuir les gens mauvais, de délaisser les lieux où les commandements divins sont transgressés et de revenir pleinement aux chemins des gens qui font preuve de droiture.

Si son âme se soumet à lui en suivant cette démarche et qu’elle se préserve des mauvais penchants, [l’aspirant] oeuvrera alors à réformer son coeur jusqu’à ce qu’il lui réponde à l’instar de l’âme. Lorsque le coeur et l’âme s’inclineront en accord et en concordance, il les aura alors remis entre les mains de Dieu ; il sera préservé de leurs maux car il les aura mis à son service exclusif par le cheminement qu’il a entrepris. Dieu, qu’Il soit exalté, dit :« Retournez donc à votre Seigneur et livrez-vous entièrement à Lui » (Coran, 49, 54).

Puis il lui revient de chercher, parmi ceux existants, le guide dont les conseils se sont incarnés de façon concrète chez ceux qui le suivent et auprès duquel ils ont appris la bienséance. Dans sa recherche, il doit se libérer de tout jugement qu’il porte sur lui-même comme de ceux des gens ; il sera ainsi dépouillé de tout type de jugement si ce n’est de celui du guide qu’il recherche. Lorsqu’il observera cet [aspirant], le sage saura, par son regard perspicace, la source de sa maladie [spirituelle] et il lui en indiquera le remède ; le remède supplantera la maladie et il sera guéri par la permission de Dieu.

Si l’aspirant cherche un guide tout en revenant sans cesse à l’une des causes de sa maladie [spirituelle] et de ses caractéristiques, il perdra son temps et les paroles du sage n’auront aucun effet sur lui. » Abû Yazîd al-Bistâmî, que Dieu lui fasse miséricorde, dit à ce propos : « Sois dépouillé de toute chose afin que toute chose t’appartienne. »

Il convient que le guide indique à l’aspirant les règles nécessaires de la Voie que sont : la purification, l’accomplissement de l’office, le jeûne, l’aumône et l’accomplissement du pèlerinage. Il l’orientera vers : l’apprentissage et l’étude du Livre de Dieu, qu’Il soit exalté ; vers la recherche d’un gagne-pain licite car il doit développer l’aptitude et les efforts nécessaire à [l’acquisition de sa subsistance] ; vers l’art de délaisser ce bas-monde et de s’en détacher pour se rapprocher de l’au-delà et de ce qui pourrait lui en échapper, en toute circonstance ; vers la diminution de la quantité de nourriture, de sommeil et de parole ; vers l’ermitage, l’isolement [temporaire], l’extrême simplicité [dans son mode de vie], la veille en prières, les pleurs abondants en regret de sa vie passée et du temps qu’il a perdu durant une partie de son existence, car le prophète (pbsl) a dit : « les pieds du serviteur ne bougeront pas, le jour du Jugement, avant qu’il ne soit questionné sur quatre choses : sur sa vie et comment il l’a menée, sur sa jeunesse et comment il l’a passée, sur sa richesse et comment il l’a acquise et dépensée, sur sa science et ce qu’il en a fait. ». Si l’aspirant persévère dans ces états, alors Dieu le gratifiera d’un repentir sincère.

Aussi, s’il concrétise la station du repentir [maqâm al-tawba], une étincelle de lumière provenant du rayonnement de l’Amour l’atteindra, car Dieu dit : « Et très certainement Dieu aime les repentants et Il aime ceux qui cherchent à se purifier. » (Coran 2, 222). Si le retour à Dieu et la purification sont effectifs, cette étincelle le conduira à la persévérance dans l’effort, si bien qu’il sera plus vigoureux dans sa dévotion et il affaiblira la propension de l’âme à transgresser et à suivre ses penchants naturels. Le coeur enjoindra l’âme à délaisser son lot de penchants condamnables tels que l’avarice, la radinerie et la grossièreté, et tous les caractères condamnables, en les transformant en caractères louables ; on rapporte que le prophète (pbsl) a dit : « Dieu ne façonne un saint que par la générosité. » ; il transformera la médisance et le mensonge en sincérité et en honnêteté ; à ce sujet le prophète dit : « L’individu ne cesse de se parer de la sincérité jusqu’à ce qu’il soit considéré auprès de Dieu comme un être sincère. » ; il transformera le mépris et la haine en absence de ressentiment et en volonté de prodiguer le bien [à autrui] ; Dieu dit à ce propos : « Si ce n’est celui qui viendra à Dieu avec un coeur sain » (Coran 26, 89) ; il transformera la cupidité en contentement. C’est ainsi
que, si son âme se purifie, s’il suit le chemin éclairant sa conscience et qu’il se pare des [beaux] caractères que nous avons précédemment mentionnés, il aura alors pénétré la sphère de la « volonté » - irâda.

[Cependant, dans la démarche soufie, au delà de la volonté, l’évolution vers] les stations spirituelles débute par le fait qu’il doit [justement] délaisser toute la volonté [d’agir] à laquelle l’âme s’est accoutumée pour [acquérir] les biens contingents de ce monde ; il se dépouille donc en totalité de ce monde si bien qu’il ne s’appuie plus sur le connu – ma’lûm - [du monde apparent], comme il ne se réjouit pas de ce qu’il possède et il n’est pas triste de ce qu’il a pu perdre : pour lui, l’existence de ce monde est pareil à sa non-existence, car il n’était point et bientôt il ne sera plus.

[Dans cette perspective], on trouve trois catégories d’« aspirants » - murîdûn - : le premier aspire à Dieu pour lui-même et le signe de sa démarche réside dans son attitude faite de désir – raghba – et de crainte – rahba - ; le second aspire à Dieu et le signe de sa démarche réside dans le fait de ne chercher aucune compensation mais plutôt dans la joie d’exécuter les commandements divins ; le troisième aspire à Dieu en se mettant totalement en sa gouverne – tafwîdh -, il ne désire que ce que [Dieu] désire pour lui et il ne se place dans aucune station – hâl -, état – maqâm – ou lieu – mahall – spirituels car il les surplombe. Cette dernière attitude est celle des prophètes, que les bénédictions de Dieu soient sur eux et des plus grands saints ; n’as-tu pas vu cette expression du prophète (pbsl) : « [Seigneur,] je t’ai soumis mon âme et j’ai remis l’ensemble des affaires me concernant en Ta gouverne » ? Il a délaissé tout ce qui est [dans les apparences] en sa possession pour le remettre entre les mains de Celui qui possède le commandement – al-amr – et qui l’administre en chaque
instant.

Lorsque l’aspirant se trouve dans une station spirituelle, l’âme s’y trouve en vis-à-vis dans ce qui correspond à sa nature ; si donc le coeur est avec Dieu, l’âme se trouvera dans les états spirituels, et si le coeur se trouve dans les états spirituels, l’âme est dans l’au-delà ; si le coeur œuvre à ressentir la confiance totale en Dieu, l’âme déploiera ses efforts pour acquérir les gains licites ; si le coeur se trouve dans le lieu de la noblesse de caractère – mahall al-karâmât – et de la proximité divine – zalaf -, l’âme oeuvrera à chercher les saints et les gens de bien ; si le coeur cherche l’oisiveté, l’âme sera empêtrée dans les affres de l’illicite. Le prophète dit : « Il y a dans le corps une partie qui, si elle est saine, l’ensemble du corps sera sain. »

[Il en va de même pour] les différentes facettes de la recherche des saints : un aspirant repentant le recherche dans le but du compagnonnage et non pour atteindre les confins de la réalisation spirituelle – hudûd al-haqâ’iq -, il obtiendra un résultat à la hauteur de ses aspirations si ce n’est que les bénédictions liées à son objectif pourront, le cas échéant, lui permettre de réaliser la finalité de son cheminement, comme le prophète l’a mentionné, lorsqu’on lui a rapporté qu’un individu priait tout en commettant des larcins : « Sa prière l’empêchera [tôt ou tard] de voler. », et comme il l’indiquait, dans un autre propos qui lui est parvenu de son Seigneur : « Voici des gens dont les compagnons ne seront jamais accablés. » ; un autre aspirant repentant le recherche et ce dernier lui indiquera la manière de parfaire son repentir et l’art de la bienséance [envers Dieu] ; un autre aspirant le recherche pour son détachement [du monde] – zuhd – et ce dernier lui indiquera les voies

du détachement de ce monde, de l’aversion à nourrir à son encontre – tahâwun – et des manière de supporter les difficultés – machâqq ; un autre aspirant, enfin, le recherche et il attend simplement le jugement du saint, sans se projeter dans un quelconque état ni station spirituels. Ce dernier type d’aspirant est plus à même à ce que Dieu lui confère la perspicacité des saints. Lorsque le saint l’observe, qu’il perçoit en lui l’absence d’attachement aux causalités de ce monde comme aux états [de l’âme], il porte sur lui un regard de compassion – chafaqa -, de mansuétude – rahma -, d’affection – ri’âya – et de considération – murâ’a – pour tous les états spirituels qui l’animent et il l’oriente continuellement vers ce qui correspond le mieux, a fortiori, à son état spirituel du moment.

L’aspirant apprend ainsi l’art de la bienséance par l’attitude [du saint] et il se conforme à ses prescriptions si bien que, grâce à la belle orientation de son guide, il réussit facilement à avoir le dessus sur les états [de l’âme] et aucune des règles de l’art de la bienséance ne lui fait défaut.

L’aspirant réalise cela par la force qui émane de son guide, pas par sa propre force car son guide, par la bénédiction du regard qu’il porte sur lui et la compassion qu’il lui manifeste, le déleste du poids des biens matériels et des peurs qu’il a accumulés pour lui ouvrir [la porte des] trésors de la grâce – zawâ’id al-tawfîq - ; ne vois-tu pas l’effet de bénédiction engendré par la plénitude du regard, la pleine compassion, l’inclination complète du coeur et l’état de proximité du prophète pour Abû Bakr (dsl) ? Lorsque le prophète lui demanda l’aumône [au profit des gens], ce dernier adopta l’attitude la plus appropriée – tawfîq – en se délestant de l’ensemble de sa fortune, jusqu’à ce qu’il réponde, à la question de l’envoyé de Dieu : « Qu’as-tu laissé pour toi-même ? », « J’ai laissé Dieu, qu’Il soit exalté, et son prophète. », sous-entendu : j’ai laissé ce qui ne périt pas et qui demeure à jamais, car Dieu est celui qui demeure éternellement, il a de tout temps été et il sera de tout temps.


1 Cf. al-Sulamî, Tis’at kutub fî uçûl al-taçawwuf wa l-zuhd (Neuf livres sur les fondements du soufisme et du renoncement), éditions al-Nâchir, 1993, pp.143-148. Traduction Omero Marongiu-Perria, non révisée, tous droits réservés.