Egypte, chronique d’une révolution ratée

Monde arabo-islamique
Typography
  • Smaller Small Medium Big Bigger
  • Default Helvetica Segoe Georgia Times

Sans aucun doute le meilleur auteur arabe du moment et probablement la relève de Naguib Mahfouz, Alaa El Aswani est revenu cette année avec un roman puissant qui dépeint la société égyptienne sur fond de révolutions arabe. « J’ai couru vers le Nil », originalement intitulé « El Joumhouriya kaman » (ndlr : la république comme si), est censuré dans tout le monde arabe en dehors de la Tunisie, du Liban et du Maroc.[...]

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Alaa El Aswany : Egypte, chronique d’une révolution ratée

[...] Sur une structure proche de « L’immeuble Yacoubian », le roman présente une dizaine de personnages qui vivent leur quotidien, chacun avec une histoire propre mais avec des destins qui se croisent, qui interfèrent, qui s’entrechoquent, y compris entre des personnes qui n’auraient jamais du se rencontrer ni même rompre avec une routine bien huilée.


Ainsi, alors que tout sépare Dania et Khaled, ils vont se rapprocher pendant leurs études à l’université et lutteront ensemble contre la torture et la répression policière tout en se rendant disponibles pour soigner les blessés manifestant contre Moubarak et en participant eux-mêmes à tenir le siège des principales places du centre du Caire.


Dania est la fille du Général Alouani, l’un des plus hauts gradés de l’armée. L’homme est d’une grande ferveur religieuse et déteste les islamistes même si, en politicien rusé, il réussit à les amadouer et gagne leur soutien lorsque s’agira de reprendre en main la situation. Une vision qui tranche avec le récit habituel d'une révolution préparée par les frères musulmans qui sont là simplement à la remorque des événements et toujours aussi enclins à surenchérir publiquement autant qu'ils négocient secrètement avec les puissants qu'ils disent détester.


Comme Dania, Achraf l’acteur de confession copte, Issam le directeur d’usine, Asma l’enseignante qui refuse de participer à la corruption des diplômes et des heures supplémentaires, Nourhane la présentatrice sexy d’origine modeste et férue de conseils religieux, chacun cherche à sa manière à composer avec son milieu, s’en extraire ou aller contre ses propres déterminismes sociaux et ses proches.


Pour le meilleur et pour le pire, c’est la Révolution qui va pousser chacun à se positionner franchement, tous se révéleront alors à eux-mêmes et à leurs proches dans leur vérité tantôt héroïque, tantôt lâche, immorale, cynique ou désabusée. Les événements bouleversent tout, même les rapports d’autorité, qu’ils soient politiques ou intra-familiaux.


Dans cette fresque sociale, politique et religion vont ensemble parce que l’une et l’autre ont conquis tous les pans de la société égyptienne. La politique, évidemment parce que l’on parle de révolution mais aussi pour souligner l’habileté du Général Alouani, l’idéalisme de Mazen ou l’amertume de son directeur, Issam, naguère héros des révoltes étudiantes et désormais directeur d’usine sous la bienveillance de l’Etat après être revenu d’entre les morts d’une répression féroce. La religion, parce que c’est tout ce qu’il reste comme normes et codes dans la société égyptienne contemporaine, y compris pour les non-musulmans à travers Achraf qui ne peut rompre un mariage dans lequel lui et son épouse sont malheureux car les coptes s’interdisent le divorce.


Outil de convenances sociales plus que spiritualité, la religion permet aussi de soutenir les dissonances cognitives de chacun : Nourhane qui n’a plus besoin de s’assumer en croqueuse d’hommes fortunés puisque la religion « autorise » les mariages, la Général qui ne se soucie pas de la violence de la répression parce que « la fitna est pire que le meurtre », le Cheikh Chamal qui a fait fortune dans la prédication au prétexte de la licéité du commerce et qui va tenter d’utiliser le pouvoir de l’argent pour corrompre un homme humble en espérant qu’il retire la plainte déposée suite à la mort de son fils. Après tout, le prix du sang fait partie de la religion. En face, l’ésotérisme de Madani ou la quête philosophique de Khaled semblent impénétrables, incorruptibles, purs au point qu’ils en mourront au propre ou au figuré. Seule la religion comme quête intérieure est spirituelle et donne des valeurs morales tandis que lorsqu’elle est convenances sociales, elle se corrompt par la perte de sens due au formalisme.


Une fois la reprise en main opérée, une page va se tourner et chacun devra tenir une position et l’assumer, qu’il s’agisse de tout perdre, de partir ou de reprendre un quotidien médiocre ou décevant. Tel sera le contre-coup d’une révolution avortée…

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Alaa El Aswany : Egypte, chronique d’une révolution ratée