Libérer la Palestine en cessant de boire du Coca – ce que le Boycott d’Israël dit de nous ?

Monde arabo-islamique
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En visant au recul des Etats ou des multinationales, les opérations de boycott redirigent l’économie de marché vers un véritable mode de lutte politique. Le consommateur, ravi de ne plus être réduit au statut d’acheteur idiot, voit sa conscience érigée au centre du jeu en perturbant les stratégies de marketing, voire de politique quand il s’agit des Etats. Certaines opérations de boycotts ont changé la face du monde à l’instar de celles lancés par Gandhi ou Luther King.

D’autres semblent donner des résultats plus mitigés comme on pourrait le dire du boycott d’Israël. Qu’il s’agisse de son institution par la Ligue Arabe jusque dans les années 1990 ou de sa réappropriation par un très large tissu politico-associatif à travers le réseau BDS, la renonciation aux Coca, McDo et autres jeans Levi’s n’a jamais causé le moindre recul de quelque gouvernement israélien que ce soit.

Cette réalité cruelle s’impose à chaque observateur : en dehors de conséquences micro-économiques qui concernent des entreprises soucieuses de leur image, le boycott d’Israël est un échec car il ne s’impose pas à l’échelle des Etats ni n’est parvenu à infléchir leur politique. Pire, l’économie d’Israël s’étend discrètement dans nombre de pays arabes tandis que la plupart des pays occidentaux ont mis en place un arsenal législatif qui réduit et sanctionne les possibilités d’appeler au boycott des produits israéliens.

Le boycott d’Israël étant inopérant, deux questions s’imposent :
-Pourquoi est-il perpétué par nombre d’acteurs politiques sans remise en cause ?
-Pourquoi boycotter Israël ?

Pour la première question, on peut évoquer le potentiel de mobilisation sur des motifs identitaires, le petit commerce qui cherche à s’adosser au boycott et ces entrepreneurs politiques qui, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, cherchent à profiter du tropisme de la « cause palestinienne » pour nourrir un agenda politique qui n’a rien à voir avec celle-ci. Les Palestiniens, dans ce tableau, ne comptent pas et sont désincarnés par ces militants immatures qui pensent libérer Jérusalem en cessant de boire du Coca-Cola.

La seconde question est plus délicate tant le boycott peut sembler naturel chez certaines populations comme il est « naturel » de ne pas commercer avec « le diable ». Il y a pourtant une très grande différence entre le boycott d’Israël, du sionisme, de Netanyahou ou de l’exploitation des colonies. Ces différents modes d’action cristallisent des visions militantes très tranchées qui vont de la destruction d’Israël à la coexistence pacifique entre deux états, l’un Israéliens, l’autre Palestinien.

Or, dans un Moyen-Orient rongé par la guerre en Syrie, ses centaines de milliers de morts et ses crimes d’une barbarie inouïe, c’est toute la question du mal qui est reposée. Les drames subis par les palestiniens, les exactions commises par Israël sont sans commune mesure avec l’horreur de la guerre en Syrie. Le mal arabe, c’est désormais que ceux qui se revendiquent libérateurs finissent toujours par devenir des oppresseurs. C'est toute une conception collective du mal qui est ici ébranlée.

Bien sûr, à ce stade, on ne peut parle plus d’attendre la « libération » de Jérusalem en arrêtant de boire du Coca ou en tweetant pour favoriser les dattes d’un « barbu » plutôt que celles d’un « colon ». Cette introspection est pénible, éprouvante, déroutante mais elle vaut bien mieux que le militantisme à bon compte. Sans interroger nos luttes et nos propres déviances, nous sommes condamner à répéter les mêmes erreurs.