Relativisons, mais pas trop !

Spiritualité
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Je propose cette petite réflexion autours de nos doutes et de nos certitudes.

Entre le dogmatisme aveugle qui prend pour vérités absolues des données que nous inculquent des tiers sur la base de la "confiance", et le relativisme à outrance qui ne reconnait pas à l’humain la capacité d’approcher des vérités absolues (voir ne reconnait même pas l’existence de vérités absolues), existe une voie du milieu qui peut être appréhendée à travers une meilleure compréhension du fonctionnement de l’intellect humain, ce qui nécessite de confronter l’ensemble des approches en lien avec la théorie de la connaissance : scientifiques, philosophiques, psychologiques, spiritualistes…etc. J'aborderais la question ici d'avantage sous l'angle de vue cognitiviste.

Depuis une quinzaine d’années maintenant, les recherches en sciences cognitives foisonnent et convergent vers la thèse d’un mode de fonctionnement essentiellement probabiliste dit "bayésien"(1) : notre cerveau fait constamment des calculs de probabilités de type bayésiennes en vue de trier les informations recueillis par nos sens puis les traiter (quasi instantanément) pour en évaluer l’importance (évaluation statistique et confrontation à notre base de données en mémoire) ce qui permet, face à des stimuli pertinents, de focaliser notre attention afin de pouvoir collecter de plus amples détails. Ce "paquet d’informations" sera soumis au traitement conscient pour pouvoir procéder à des déductions / inductions / inférences / prédictions / interprétations… ce qui aboutit à des conclusions corrélées à un "degré de probabilité" sur quoi nous construisons nos actions et nos certitudes. Tout ça rentre dans le cadre du processus d’apprentissage (2).

Le probabilisme bayésien se propose ainsi comme une théorie unifiée de la connaissance qui permet à tout un chacun de se forger des "intimes convictions" plus au moins solides (avec un "degré de certitude" plus au moins important) qui sont complètement dépendantes des données qu’on a en sa créance. Ces intimes convictions restent cependant révisibles au cas où des éléments supplémentaires venaient à s’ajouter aux données de départ ou si on en arrive à déconstruire /reconstruire les édifices informationnels bâtis jusque-là. Elles demandent aussi à être confrontées aux "intimes convictions" de l'autre et au "réel" afin d'affiner notre savoir / nos croyances (le "savoir" pouvant être défini comme étant une connaissance corrélée à un haut degré de certitude).

Par ailleurs, l’univers est un livre ouvert avec certaines vérités constantes, d’autres changeantes ou multiples, qui se proposent à l’intellect humain pour décryptage. Les vérités constantes, quand elles sont accessibles à la perception sensorielle, tendent à faire converger les "intimes convictions" de chacuns vers elles (d’où par exemple la meilleure capacité des sciences expérimentales à produire du "consensus"). Quant aux vérités changeantes ou multiples, elles sont d’avantage pourvoyeuses de divergences, ce qui devrait nous inciter à respecter les convictions de l’autre pour éviter les conflits. Ici, il sera plus opportun d’aller vers le "compromis".

Après, les choses se corsent quand ces vérités ne sont pas accessibles aux sens perceptifs mais plutôt aux sens intuitifs (sentiment moral, affect, pressentiments…). Ici, ce sont d’avantage des phénomènes intérieures (qualia, archétypes…) qui demandent à être explorés et confrontés au réel pour pouvoir aboutir là aussi à des "intimes convictions" qui vont être confrontés aux intimes convictions de l’autre et qui, cette fois-ci, ne pourront être soumis au jugement de la raison discursive seule mais plutôt au couple raison discursive-intuitive. L’exercice sera difficile pour ceux qui ont tendance à négliger tout un monde intérieur qui leur parle à coté des stimuli extérieurs. Paradoxalement, l’exercice peut s’avérer être beaucoup plus facile pour un enfant que pour des adulte avec une rationalité musclée qui auraient cumulé des informations et raisonnements erronés et qui en arrivent à faire taire cette "voix intérieure" (notre âme, notre psyché, notre part inconsciente selon Jung), voir à la pervertir, souvent au prix de grands désagréments psychiques (3).

Par rapport à l’avenir des réflexions et des débats autour des questions religieuses (comme ici sur LDC :) ), je pense que cette « voie du milieu » peut s’avérer efficace pour tenter d'apaiser les conflits autour des problèmes d’interprétation des textes sacrés, révision des traditions douteuses, faire face aux situations nouvelles et disparates rencontrées ici et là dans telle ou telle communauté, privilégier le vivre ensemble et la tolérance de l’autre... tout en se gardant le droit d’avoir ses propres convictions ainsi que des "convictions collectives" qui échappent au tentatives d'endoctrinement / conditionnement idéologique voulu par d’autres…

A la fin, je vous demanderais de bien vouloir partager avec nous vos lectures, avis ou expériences autour de cette question de théories de la connaissance. Vos remarques sur ce qui a été développé sont aussi les bienvenues.

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(1) Pour de plus amples informations sur le "cerveau bayésien", voir les conférences de Stanislas Dehaene sur le site du Collège de France :

(2) Une des dernières conférences de Stanislas Dehaene (capture d’écran sur le post) qui reprend l’approche des cognitivistes du processus d’apprentissage (à partir de 10min30)

(3) Carl Gustav Jung est incontournable à mon sens pour tenter de faire le lien entre données empiriques sur la psyché et l’âme humaine dans les traditions spiritualistes. Je cite ici deux de ces ouvrages incontournables :

- "Dialectique du moi et de l’inconscient" (livre qui résume la pensée jungienne)

- "L’Âme et la vie" (textes de Jung réunis par Jolande Jacobi).