L'indestructible besoin de croire.

Spiritualité
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Pour Peter Harrison, chercheur australien, l'autorité de la science est appelée à décroître dans les années à venir. C'est le constat qu'il tire de son analyse de l'histoire du conflit entre science et religion depuis le 17è. La thèse selon laquelle l'autorité de la religion devrait décroître à mesure que la science se développe est selon lui fausse.
"En réalité, la norme historique a été le plus souvent le soutien mutuel entre science et religion." Et tout semble montrer, toujours selon l'auteur, que "c’est la science qui est soumise à des menaces croissantes pour son autorité et sa légitimité sociale." [...]

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Le conflit entre science et religion : une thèse « sans Histoire »

[...] La science ne vaincra pas le besoin de religion parce qu'en réalité la science s'est appuyée sur elle pour se développer. "Au cours de ses années de formation au 17e siècle, la science moderne s’est appuyée sur la légitimation religieuse. Aux 18e et 19e siècles, la théologie naturelle a contribué à populariser la science."

La thèse "d'un conflit entre science et religion offre [donc] une vision fausse de l'histoire." qui tendrait, selon Auguste Comte et sa théorie des trois états héritée de Hegel, à orienter la marche de la civilisation par les étapes successives de la religion, la philosophie et enfin la science. Or, pour Peter Harrison, "la théorie de la sécularisation [des croyances] a échoué tant au niveau de la description [de la marche de l'histoire] que de la prédiction." de la mort prochaine de la religion.


Dans sa critique de la thèse du conflit entre science et religion Peter Harrison s'appuie sur les travaux de l'historien Andrew Dickson et plus particulièrement son essai publié en 1896, Histoire de la guerre de la science avec la théologie dans la chrétienté. Cet ouvrage, avec celui de John William Draper, Histoire du conflit entre religion et science (1874), sont considérés par Peter Harrison comme les ferments idéologiques de la thèse du conflit entre religion et science ; thèse démentie par les faits selon lui. Car si cette thèse trouvent encore aujourd'hui des défenseurs c'est uniquement par "crainte du fondamentalisme islamique, l’exaspération suscitée par le créationnisme, la répulsion inspirée par les alliances entre la droite religieuse et le négationnisme, et l’inquiétude face à l’érosion de l’autorité scientifique."


La religion est indestructible face à la science. "La religion ne va pas disparaître de sitôt et la science ne la détruira pas." Et faire de la religion l'ennemie de la science est un mauvais calcul que l'histoire réfute selon Peter Harrison qui en veut pour preuve les prédictions de Nehru (premier ministre de l'Inde de 1947) qui pensait "que les visions hindoues d’un passé védique et les rêves musulmans d’une théocratie islamique succomberaient à la marche historique inexorable de la sécularisation. [...]. Mais, comme l’atteste la montée ultérieure de l’intégrisme hindou et islamique, Nehru avait tort." Même constat avec la Turquie qui, depuis la laïcisation de l'Etat voulue par Atatürk, est revenue à une conception de l'Etat où la religion a repris ses droits.


La religion ou la religion ?


Mais de quoi parle-t-on quand on parle du conflit entre science et religion ? On peut l'aborder d'un point de vue historique comme Peter Harrison et s'évertuer à montrer qu'au fond science et religion ont toujours fait bon ménage, les philosophes comme Descartes par exemple qui ont appelé à croire aux vérités de la foi sans les inclure dans le domaine de la science sont légions. Dieu étant infini, et notre nature finie, "nous ne serons pas surpris que dans la nature de Dieu, qui est immense, et dans les choses qu'il a créées, tout n'ait pas été subordonnée à la faible portée de notre entendement.[Les Principes de la philosophie, prt. I, § 25, 1644]" Descartes, comme d'autres, n'a jamais philosophé contre la religion même s'il a tenu à la nette distinction entre vérités de foi et de raison.


Tout porte donc à croire que science et religion peuvent se développer ensemble. Mais l'ambigüité de l'analyse de Peter Harrison tient au fait qu'il ne distingue pas dans la notion de religion le besoin de répondre à des questions qui sortent du domaine de la science d'une part et le besoin d'organiser la vie des croyants en instituant des clercs pour régenter leur vie d'autre part. La religion n'est pas seulement une réalité individuelle qui se manifeste par des croyances et des pratiques, c'est aussi une réalité sociale qui se manifeste par des institutions investies d'une autorité morale sur les croyants.


Le besoin de religion, donc le besoin de trouver des réponses à des questions existentielles, demeurera toujours. Mais la religion envisagée comme organisation investie d'une autorité qui s'impose à la conscience des croyants par le truchement d'encycliques, de fatwa ou de conseils en tous genres doit-elle demeurer toujours ? Car, si le conflit entre science et religion au sens de besoin de croire est obsolète, le conflit entre science et religion comme institution est par contre bien réel. Il n'y a qu'à se rappeler le cas de Galilée dont Peter Harrison dans sa revue de l'histoire ne parle pas.


Quand la religion, comme institution, s'est donnée pour mandat de régenter les consciences individuelles en statuant sur ce qu'ii faut croire ou ne pas croire jusqu'à frapper d'anathème des théories scientifiques qui contredisent les dogmes qu'elles ont souvent elles-mêmes contribuer à instituer la religion est ennemie de la science. Et en se posant contre elle par des accusations de blasphèmes la religion instaure d'elle-même un conflit avec la science qui ne peut se résorber que par une attitude plus humble des autorités religieuses dans leurs rapports avec les théories scientifiques.


Ce n'est donc pas tant l'histoire qui prouverait par les faits qu'il n'y a pas de conflit entre religion et science, c'est surtout lorsque l'une et l'autre s'en tiennent strictement à leur domaine de compétences propres que le conflit entre religion et science est aboli. C'est donc plutôt à une sorte de bon sens sur lequel Peter Harrison aurait dû s'appuyer dans son analyse de l'histoire du conflit entre religion et science pour affirmer l'existence éternelle de la religion plutôt qu'à une loi de l'histoire contre laquelle la science elle-même n'aurait aucune prise.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Le conflit entre science et religion : une thèse « sans Histoire »