La philosophie en question

Philosophie
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L'article de Mohammed Taleb, philosophe de l'université de Lausanne, est l'occasion de mettre la philosophie en question du point de vue de la méthode puisque Mohammed Taleb est herméneute. Il représente en philosophie l'un des deux courants majeurs qui l'ont traversée depuis la Grèce antique. L'un qui fait de la connaissance le résultat d'un processus discursif par argumentations et raisonnements, l'autre qui fait de la connaissance le résultat d'une interprétation.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Mohammed Taleb : les nouveaux paradigmes scientifiques sont-ils intelligibles dans l’intellectualité musulmane contemporaine ?

Herméneutique du sens contre logique rationnelle

Raisonner et interpréter sont deux facultés proprement humaines que ne possèdent pas les animaux, il n'est donc pas étonnant de les retrouver en tant que méthode en philosophie. Mais, quand on aborde la question de la méthode en philosophie, il est bon de tenir compte du fait que raisonner et interpréter ne sont pas deux facultés identiques.

L'une envisage l'objet de la connaissance comme une énigme à élucider (interpréter), l'autre l'envisage comme directement déterminé par des relations de causalité qui se trouvent dans la réalité et que le raisonnement a pour but de représenter par la rigueur apportée à la causalité qui joignent les jugements entre eux.

C'est donc le réel lui-même qui détermine la valeur de vérité d'un jugement qui prend la causalité pour fondement de ses affirmations, le raisonnement discursif est causal parce que le réel est causal (ou déterminé par la causalité). Il n'en est pas autrement en physique.

En physique un objet chute (effet) parce que (cause) la force gravitationnelle de la Terre l'emporte vers son centre, l'attraction terrestre est la cause qui détermine le déplacement d'un objet et cette cause doit être représentée dans un jugement qui voudrait rendre compte du fait qu'une pierre tombe. C'est ce qu'on appelle respecter le principe de causalité. Mais l'herméneute qui observerait une pierre qui tombe pour en tirer des connaissances n'utiliserait pas le principe de causalité comme le logicien, il utiliserait un signe pour savoir qu'en penser.

Si le dieu Horus du panthéon égyptien est représenté par une tête de faucon ce n'est pas pour dire qu'il a une tête de faucon mais que cette tête de faucon est un signe de sa (Horus) vue aussi perçante que le faucon. Le dieu Horus voit tout (omniscient) comme le faucon voit à de très longues distances. L'herméneute ne connaît donc jamais un objet à partir de ses différentes relations de causalité avec d'autres objets, l'herméneute connaît un objet par un autre qu'il utilise comme le signe de l'objet qu'il souhaite signifier.

Si le Dieu chrétien est si souvent représenté avec une barbe blanche ce n'est pas pour donner une idée de son âge mais pour signifier sa sagesse qui va avec l'expérience des années dont les cheveux blancs sont le signe. Le procédé herméneutique en philosophie est analogique alors que le procédé discursif est logique. Il y a une analogie entre le dieu Horus et un faucon ou entre le Dieu chrétien et une barbe blanche, il n'y a par contre aucun lien de causalité matériel entre un objet (Dieu) et un autre (barbe blanche) qui lui sert de signe.

Le jugement, une pierre tombe, indique une relation causale de la réalité entre une pierre et une chute. Cette relation causale du point de vue de la pensée n'est réputée vraie que si elle reproduit une causalité du réel, autrement dit un raisonnement discursif n'est vrai que parce que ses jugements sont reliés entre eux par une causalité qui est celle de la réalité.

La réalité (ou l'objet étudié) dans ses différentes relation est donc le critère de vérité des jugements discursifs, et comme ils prétendent (puisqu'ils pourraient bien être faux sans les avoir vérifiés) être tirés de l'objet étudié on les appelle très souvent aussi jugements objectifs.

La question n'étant pas ici de savoir si les jugements qui prétendent à l'objectivité (rationnels) sont vrais du simple fait qu'ils peuvent s'appeler objectifs, il est important de garder à l'esprit que les jugements fondés sur des interprétations ne visent pas à produire une connaissance qui viendrait de l'objet lui-même comme c'est le cas pour les jugements dits objectifs (rationnels) pour la simple raison que c'est à l'herméneute de choisir l'objet qu'il utilisera comme signe d'un autre objet et qu'une fois qu'il l'aura choisi ce sera toujours à lui de découvrir l'analogie qui existe entre un objet qu'il souhaite signifier et un autre qu'il aura pris pour son signe.

Autrement dit les jugements fondés sur une interprétation ne prétendent jamais produire une connaissance qu'on appelle habituellement objective dans la mesure où le critère de vérité de l'herméneute n'est pas l'objet lui-même dans ses différentes relations causales qui se manifestent dans la réalité mais le sens qu'il donne lui-même aux objets qu'il utilise comme signes de son interprétation.

Dans la réalité le Dieu chrétien n'a pas de barbe blanche et le dieu Horus n'a pas de tête de faucon, mais comme l'herméneute n'a pas vocation à refléter dans ses interprétations la réalité telle qu'elle est puisqu'il a vocation à lui donner un sens à partir d'un signe ses jugements analogiques sont toujours des vérités possibles mais toujours indémontrables puisqu'il les tire de lui-même.

Si donc le logicien est interrogé sur ses jugements il prendra le réel à témoin pour en vérifier la valeur gnoséologique (du point de vue de la connaissance), si l'herméneute est interrogé sur ses interprétations il s'appuiera sur un objet qui fait signe pour justifier une analogie entre ce signe et un objet signifié. Et comme l'herméneute n'a pas de critère pour savoir si le signe qu'il utilise est celui qu'il doit utiliser plutôt qu'un autre il arrive très souvent que l'herméneute propose différentes interprétations dont il laisse le soin à son auditoire ou ses lecteurs de choisir celle qui lui convient le mieux.

Dans le procédé discursif, étant donné que les relations entre les jugements d'un raisonnement sont déterminés par les relations du réel lui-même, il n'est pas possible de choisir une réponse plutôt qu'une autre. Une pierre tombe, ou elle ne tombe pas. Sauf à dialectiser les oppositions polaires par des relations qui sont à préciser, la logique rationnelle est fondée sur le principe du tiers-exclus. Or il n'y a pas de tiers-exclus dans une interprétation, chacun signifie un objet en fonction du signe qu'il a utilisé et de sa faculté à trouver des analogies de sens entre différents objets qui font signes pour un autre.

Ce qui signifie qu'il existe toujours plusieurs interprétations possibles lorsqu'on choisit ce procédé en philosophie. La barbe blanche du Dieu chrétien est le signe de celle des dominants de la société patriarcale qui a donné naissance au christianisme, c'est une interprétation qui n'est ni moins vraie ni plus fausse que la première puisqu'il est impossible de savoir pourquoi un signe est prévalent sur un autre. Dans un jugement rationnel par contre le réel est là pour témoigner des relations causales du monde qui leur servent de critère de vérité, dans une interprétation le critère de vérité est la capacité du sujet à signifier le réel sans le mutiler.

Les deux méthodes ne sont donc pas équivalentes, ce qui explique d'ailleurs qu'elles donnent très souvent lieu à des résultats différents lorsqu'elles sont appliquées à un même objet d'étude. Le rationaliste empiriste, comme Bertrand Russell ou Jean Bricmont, qui ne tire ses jugements que de faits empiriquement constatables, ne parviendra pas aux mêmes conclusions que l'herméneute sur l'existence de Dieu ni sur le sens de l'existence.

Il est donc bon de se souvenir lorsqu'on aborde la philosophie, ou qu'on lit un article d'un auteur comme Mohammed Taleb qui se prévaut de la philosophie, que la méthode en philosophie donne lieu à des résultats différents et que l'herméneutique, qui est la méthode utilisée par MT dans sa pratique philosophique, n'a pas vocation à démontrer quoi que ce soit. Elle sert uniquement à proposer des interprétations du réel sans jamais argumenter puisque le propos de l'herméneute n'est pas d'argumenter mais de proposer des interprétations. Il est bon de savoir aussi que cette opposition entre herméneutique du sens et logique du vrai se retrouve tout au long de l'histoire de la philosophie.

On la trouve même parfois chez le même philosophe comme chez Platon qui utilise abondamment le procédé discursif mais tout aussi fréquemment le procédé herméneutique comme la fameuse allégorie de la caverne. Chez Augustin d'Hippone le discursif (représenté par la dialectique chez Platon) s'efface par contre pour céder complètement la place au symbolisme. Quand Augustin veut apporter des preuves de la Trinité il prévient d'emblée que la preuve ne sera pas discursive mais symbolique. "Le Dieu en trois personnes.[De Trinitas, liv. V, ch. 1, § 1]" est connu des hommes "seulement en énigme et comme dans un miroir.[De Trinitas, liv. V, ch. 1, § 1]"

Le miroir en même temps que le signe de la Trinité étant l'âme dans laquelle Augustin voit une faculté (penser) triple : intelligence, mémoire, volonté. "Si je nomme la mémoire, l'intelligence et la volonté, je rapporte chacun de ces noms à une [1 âme] faculté spéciale de mon âme [1 faculté : penser], quoiqu'en réalité cette âme soit une et indivisible [puisqu'il n'est pas possible de penser sans intelligence, ni mémoire, ni volonté]. Sans doute dans le langage, on distingue la mémoire, l'intelligence et la volonté [3 facultés d'1 âme]; mais dans l'opération, ou action extérieure [de la pensée ou de l'action], on reconnaît que tout est commun à ces trois facultés. Ainsi en est-il de la sainte Trinité.[De Trinitas, liv. IV, ch. 21, § 30]"

Augustin ne dit pas que les trois facultés qu'il dénombre dans l'âme humaine est une démonstration mais un signe (un miroir qui renvoie à autre chose que le signe lui-même) de la Trinité. Et le lecteur non-chrétien aura très vite compris par cet exemple tiré de l'herméneutique d'Augustin les limites du procédé herméneutique, c'est que sans la foi les interprétations restent sans valeur puisqu'elles n'ont pas de critère objectif (tiré du réel) qui puisse leur servir de fondement.

On voit donc que raisonner c'est démontrer, alors qu'interpréter c'est signifier (attribuer la valeur d'un signe à un objet, en l'occurrence pour Augustin le nombre 3 et 1 pour l'âme). Les raisonnements se démontrent, les interprétations ne se démontrent pas. Ce qui ne signifie pas que l'usage de l'herméneutique soit à proscrire ou encore moins à condamner, mais il est bon de se demander si la philosophie est un art de penser qui se démontre ou ne se démontre pas. Parce que si la philosophie est un art qui ne se démontre pas il n'est plus possible de la différencier des opinions qui ne se démontrent pas non plus.

Et l'article de Mohammed Taleb sur le nouveau paradigme des sciences qu'il souhaite promouvoir est l'illustration parfaite de l'usage de l'herméneutique en philosophie mais surtout des aberrations auxquelles le procédé peut aboutir quand l'herméneute n'est arrêté dans ses interprétations par aucun scrupule.

Misère de l'herméneutique

Tout l'article de MT est un réquisitoire contre la rationalité des sciences modernes qui n'a servi selon lui qu'à apporter "au capitalisme les techniques permettant de soumettre les réalités du cosmos en même temps qu’elle a participé à la légitimation intellectuelle et morale de cette logique de mort." du capitalisme ou plutôt de la culture moderne occidentale.

Car "le capitalisme n’est pas réductible, à nos yeux, à un « mode de production » [le terme mode de production est tiré du vocabulaire de K. Marx], à un système économique. Il est également une culture, une conception du monde, un projet. [...]. La modernité capitaliste n’a pas d’autre projet que l’objectivation marchande, c’est-à-dire la réification ou la chosification." du monde.

Et ce projet morbide est l'essence de la culture occidentale pour MT, elle n'a d'autre but que "de transformer en objets séparés et quantifiables l’ensemble des éléments de la réalité phénoménale." pour la soumettre à la logique marchande des quantités de bénéfices au détriment de la qualité de la vie.

Il est tout de même étonnant d'utiliser une catégorie culturelle pour analyser un phénomène économique ou scientifique, mais pour MT "la modernité capitaliste et la science qui l’accompagne sont occidentales." Si Ératosthène a calculé la circonférence approximative de la Terre à 700 km près en utilisant simplement la propriété des angles alternes-externes, faut-il appeler sa science grecque parce qu'il était Grec ?

Freud s'appuyait encore sur le comportement des névrosés pour étayer son interprétation de l'inconscient, MT ne s'appuie sur rien sinon son art de l'interprétation. "La seule mesure légitime, dans cette modernité capitaliste matrice de tous les nihilismes, est la mesure marchande, comptable, statistique." Tout l'article de MT est du même tonneau que cette affirmation péremptoire, les affirmations sur les avatars de la culture occidentale se succèdent sans jamais être précédées ou suivies d'une argumentation ni de la moindre nuance.

"Le projet [capitaliste] peut être résumé comme la volonté de pouvoir/domination/enrichissement à partir de la subjectivation de l’individu blanc, occidental, chrétien et l’objectivation de tout le reste – soit en le soumettant, soit en le détruisant, soit en faisant un reflet de l’Occident -, l’autre (…) doit être subordonné à l’impérialisme de la raison occidentale, au pouvoir de l’Européen et aux intérêts de sa lecture du monde." L'occidental c'est le méchant, la raison occidentale (le rationalisme) c'est le mal. La philosophie de MT est toute simple, elle est un réductionnisme.

Mais le plus interpellant dans son article est son appel à dépasser le paradigme de la science moderne (rationaliste) qu'il présente comme "un obstacle à l’émergence, dans les pays du Tiers Monde, de modernités scientifiques endogènes." Troquer la science moderne contre la "modernité scientifique." des gris-gris pour se protéger des épidémies est un projet qui aura certainement le mérite de ne pas réifier le monde, personne n'en doute.

L'homme nouveau (renouvelé par la science nouvelle) de MT sera herméneute et s'appuiera sur "le riche patrimoine de la civilisation arabo-musulmane, dans ses composantes philosophiques, mystiques, théologiques, scientifiques, juridiques, artistiques, etc." Le projet de renouvellement des sciences lancé par MT est un vrai patchwork de la pensée, une auberge espagnole où se croisent de multiples disciplines sans aucun lien entre elles sinon qu'elles sont arabo-musulmanes et qu'elles sont sans doute de ce fait très riches.

"La revalorisation d’un tel patrimoine – à travers un formidable processus de modernisation endogène, de libération des énergies [imaginations] créatrices et des consciences individuelles – est la condition pour que les Arabes puissent enfanter une cosmo-sophie, une anthropo-sophie, une philo-sophie arabo-musulmanes du nouveau paradigme de la science contemporaine."

Si MT s'autorise à appeler à la constitution d'une science arabo-musulmane, et non pas d'une science universelle, fondée sur le patrimoine culturel arabo-musulman c'est qu'il entrevoit la philosophie comme un art de l'interprétation qu'il appelle auto-organisation. Chaque culture est donc invitée à choisir sa propre science comme l'herméneute choisit ses propres interprétations.

L'épistémologie des sciences modernes est organisée en fonction de l'objet étudié, même si c'est l'observateur qui doit choisir ses paramètres d'évaluation c'est en fonction des données recueillies du réel lui-même que l'observateur organise ses suites de résultats. Mais la science nouvelle envisagée par MT sur le modèle de l'interprétation devient auto-organisatrice du réel lui-même puisque l'herméneute le recompose à l'envie par sa faculté à lui trouver une suite infinie d'interprétations.

"Il n’est pas illégitime de dire que la déclinaison « auto-organisation » du nouveau paradigme se déploie sous le signe d’une immanence [du sujet interprétant l'objet qu'il veut signifier et non plus d'une transcendance de l'objet au sujet observant] qui, à la différence de celle du scientisme [l'objectivité rationnelle], est non pas close sur elle-même [MT considère le principe du tiers-exclus comme une contrainte qui enfermerait le sujet sur lui-même], mais ouverte [vers quoi ?], capable de création [herméneutique], de complexité [herméneutique]." auquel par ailleurs MT a fait défaut tout au long de son article sur le capitalisme et la culture occidentale puisque réduire ces deux phénomènes à l'incarnation du mal sur Terre n'est en rien une interprétation de la complexité du réel.

"Les processus à l’oeuvre dans la réalité – si on se place dans l’optique de l’auto-organisation – peuvent, dans certaines conditions de complexité, enfanter une sorte de « plus-value »." On ne saura pas pourquoi mais une interprétation du réel à l'aune de sa subjectivité (auto-organisation) est nécessairement une plus-value pour MT puisqu'il ne fait pas dépendre la valeur d'usage d'une interprétation de sa valeur de vérité. L'herméneute n'est pas logicien, et cette position en philosophie permet de faire passer n'importe quelle interprétation pour une vérité possible.

Par exemple, dans les calculs de matière infinitésimaux, "la densité d'énergie (la quantité d'énergie par unité de volume) peut être négative.[*]" De ces données négatives recueillies sur base de calculs de densité de matière infinitésimaux MT en conclut que la matière pourrait très bien ne pas exister.

"Le physicien contemporain n’a plus affaire à des objets ; l’objet, pour lui, a disparu, et ce que nomme le terme « particule » dit plutôt la perte de l’objet que son existence puisqu’il s’exile de toutes les catégories, temps, espace, causalité, qui jusqu’alors en précisaient la figure. C’est en ce sens que, timidement, j’osais parler, par analogie [l'herméneute utilise le procédé analogique], d’une « physique négative »."

Fort de son art de l'interprétation MT n'hésite pas à donner une explication du résultat d'énergie négative dans les calculs de matière infinitésimaux par l'existence d'un principe métaphysique qui gouvernerait le réel. "Le dépassement de l’objet n’est-il pas, dans le cas présent, le signe [et non pas la démonstration évidente] évident d’une pensée qui est recherche d’un principe [Dieu ?], et non pas d’un objet [puisque la valeur négative d'une densité de matière doit logiquement (rationnellement) renvoyer à quelque chose qui n'existe pas ou qui n'est pas de la matière] ? Par là même, la physique serait-elle devenue, loin d’être opposée à la philosophie, un exercice philosophique ? »"

L'exercice philosophique étant pour MT bien évidemment l'art de l'interprétation des signes. Mais alors, si la philosophie est un art de l'interprétation, qu'est-ce qui la différencie encore de l'opinion ? Je crois que le capitalisme est une excroissance maléfique de la culture occidentale. Je crois au contraire que l'islam est une pulsion de mort. Comment savoir si ces deux interprétations sont vraies et qu'elles ne sont pas de pures opinions ?

Analogique contre logique

Pour le dire sans ambages la philosophie envisagée comme une herméneutique du sens (analogique) et non pas une logique du vrai est un non-sens dans lequel il est impossible de sortir par le recours à une quelconque certitude. Si une interprétation du réel ne fait pas l'objet d'une démonstration cela signifie que le discours philosophique est invérifiable comme n'importe quelle opinion, et on obtient des affirmations pour le coup réifiantes du réel : culture occidentale = mort.

Il n'y a qu'une seule façon de rendre compte de la complexité du réel, c'est de prendre le réel lui-même pour base de ses jugements. S'il faut interpréter le réel il sera impossible de départager les interprétations qui se contredisent. L'herméneutique est un art de l'interprétation, ce n'est pas une méthode permettant de savoir pourquoi une interprétation n'est pas fausse. En d'autres termes l'herméneutique n'est pas une logique de l'objet mais une analogique du sens, elle trouve de nouvelles significations aux objets du réel tirées de signes. Mais elle ne dit pas s'il est vrai que la pierre tombe, elle laisse ce genre de jugement objectif à la logique rationnelle.

Certains seront tentés de soutenir au passage l'impossibilité d'objectiver le réel par le procédé démonstratif (rationnel), mettons que cette affirmation soit vraie. Il n'en demeure pas moins que l'herméneute n'est jamais en situation de démontrer la vérité de ses interprétations, tout ce qu'il peut faire c'est donner une interprétation qui ne contredit par les faits du réel lui-même. Mais pourquoi une interprétation n'est pas fausse, c'est ce dont l'herméneute ne sera jamais en mesure de démontrer puisque plusieurs interprétations qui concordent avec les faits peuvent très bien coexister ensemble.

Mais alors les jugements herméneutiques ne se démontrent pas, et s'ils ne se démontrent pas ils ne diffèrent pas non plus dans leur principe de l'opinion. Donc, même si la logique rationnelle doit être mise en question dans sa valeur de vérité objective, la philosophie envisagée comme un art de l'interprétation ne se différencie pas de l'opinion. Et si la philosophie n'est pas en mesure de produire des connaissances plus certaines que des opinions, puisque plusieurs interprétations peuvent trouver à s'appliquer comme plusieurs opinions, c'est que la philosophie n'est pas une discipline crédible.

Le paradigme herméneutique en philosophie n'est pas propre aux philosophes arabo-musulmans, on trouve aussi des herméneutes parmi les philosophes occidentaux comme Nietzsche pour qui "il n'y a pas d'événement en soi. Ce qui arrive est un ensemble de phénomènes choisis et rassemblés par un être interprétant.[Fragments posthumes, 1[115]"

Et il n'est vraiment pas excessif de dire que, depuis Être et Temps (1927) de Martin Heidegger, l'herméneutique est devenue aujourd'hui le paradigme dominant de la philosophie occidentale avec le nécessaire corollaire de la relativité du concept de vérité puisque l'herméneute propose toujours une vérité parmi d'autres.

Pour Alain Badiou, par exemple, la vérité n'a jamais de valeur objective ou universelle. Une vérité n'est vraie pour Alain Badiou que dans un contexte déterminé qu'il appelle événement, exactement comme une opinion qui varie au gré des circonstances.

Mais si la philosophie est un art de l'interprétation du réel, qu'est-ce qui la distingue encore d'une opinion ou de la poésie qui ne se démontrent pas ? C'est une question à laquelle l'herméneute ne répond pas, comme MT dans son acte d'accusation contre la culture occidentale et la science moderne.

[*] : L'énergie négative, Lawrence Ford & Thomas Roman, 2000 - https://www.pourlascience.fr/…/p…/lenergie-negative-4056.php

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Mohammed Taleb : les nouveaux paradigmes scientifiques sont-ils intelligibles dans l’intellectualité musulmane contemporaine ?