Critique idéaliste et critique matérialiste.

Philosophie
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Le matérialisme en philosophie n'a généralement pas bonne presse pour le croyant étant donné que ce courant philosophique supprime toute référence à une cause étrangère à la matière pour en expliquer le développement, ce qui explique d'ailleurs que les athées se déclarent généralement matérialistes en philosophie. Mais le matérialisme n'est pas qu'une philosophie, c'est aussi un courant épistémologique.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Crainte et vanité ? La soumission des universitaires à la gestion

A vrai dire il n'y a plus aujourd'hui de science moderne qui a la nature pour objet d'étude qui ne soit matérialiste dans sa méthode, l'expérimentation a gagné presque tous les domaines des sciences naturelles. Et lorsque l'expérimentation n'est pas possible comme en astrophysique les calculs mathématiques sont fondés sur des données matérielles.

Dans les sciences naturelles la méthode est matérialiste, en tout cas elle n'est certainement pas idéaliste dans le sens où elle présupposerait que les faits de la nature sont tributaires des idées du chercheur. Le chercheur en science naturelle prend la matière pour fondement de ses idées sur la nature puisque celle-ci est justement son objet d'étude, la méthode matérialiste en science naturelle se justifie donc du fait que c'est la matière qui est son objet d'étude et que c'est donc la matière elle-même qui doit servir de fondement aux idées que le chercheur en tire.

Mais en science sociale, comment faut-il procéder ? faut-il comme en science naturelle prendre les faits sociaux pour critère de ses idées ou faut-il trouver dans l'analyse des idées la clé des faits sociaux ? Dans la question de la néo-libéralisation des universités sacrifiées au dictat de la rentabilité, comment faut-il s'y prendre pour expliquer ce phénomène ? Faut-il partir d'un fait concret, matériel, pour en expliquer la cause et le remède ou faut-il s'adresser aux idées qui motivent les actions en société ?

Est-ce la pratique capitaliste qui a produit l'idéal-type de la morale protestante ou est-ce la morale protestante en tant qu'idéal-type qui est à l'origine du capitalisme ? on peut se positionner sur cette question en faveur d'une dialectique constante entre les faits et les idées et vice versa, mais au niveau de la méthode en science sociale faut-il partir des faits ou des idées ?

Celui qui penche en faveur de la première méthode est matérialiste en sociologie, il postule que les faits sociaux font tout à la fois les acteurs en société et leurs idées. Celui qui pense plutôt qu'il faut partir des idées qui motivent les acteurs en société dans son analyse des faits sociaux est idéaliste en sociologie.

On peut être idéaliste comme Platon et idéaliser l'existence d'essences transcendantes, mais on peut être idéaliste d'une toute autre manière en posant dans sa méthodologie le primat des idées comme facteur déterminant dans l'explication des faits sociaux. Yves Dupont, par exemple, qui critique dans son dernier livre (L'université en miettes, 2014) le capitalisme et la néo-libéralisation de l'enseignement universitaire, est idéaliste en sociologie.

Sagesse du monde rurale et hubris

Pour expliquer l'essence du capitalisme Yves Dupont n'utilise pas un concept économique, il utilise un concept psychologique tiré de la culture grecque antique. L'hubris, qui fait référence aux conséquences funestes que produit un désir sans limite. "Le capitalisme productiviste propose ainsi à des individus angoissés par la mort [parce qu'irréconciliés avec la notion de limite] et commandés par leur hubris un modèle qui leur permet de se jeter à corps perdu dans une course à l’existence."

Ce n'est pas une classe sociale qui, par ses activités productives, serait à la base du capitalisme pour Yves Dupont. C'est une psychologie qui explique l'émergence du capitalisme, une psychologie qu'il identifie à l'hubris des Grecs parce que le capitalisme serait fondé "sur la croyance en la possibilité d’un progrès illimité qui nous protégerait de notre condition de mortels, insignifiants et éphémères."

Le capitalisme est donc né pour Yves Dupont du scientisme qui a induit l'idée selon laquelle il serait possible d'accroître sans fin ses bénéfices à la bourse. "Cette quête de puissance constitue le socle idéologique du néolibéralisme." Le moment fondateur du capitalisme pour Yves Dupont est d'ordre philosophique, il est le résultat d'un nouveau rapport à soi-même et au monde fondé sur l'idée selon laquelle il serait possible de vivre sans limite jusqu'à même nier la mort elle-même.

Ce basculement axiologique d'une conception du monde fondée sur des limites à une conception sans limite est patente pour Yves Dupont dans l'opposition entre le mode vie paysan et capitaliste. Travailler la terre, s'échiner quotidiennement à tirer de la nature ses bienfaits en tenant compte de ses rythmes annuels qui ne dépendent pas de ses désirs, amène nécessairement selon Yves Dupont à produire une psychologie tout à l'opposée de la psychologie productiviste du capitalisme qui ne tient compte d'aucune limite dans sa volonté de puissance. Or, "c’est justement le refus de cette limitation qui nourrit le néolibéralisme."

Ce n'est donc pas une nécessité économique qui porte les gouvernements à appliquer des politiques néolibérales, c'est la croyance au progrès indéfini des sciences qui a généré la croyance capitaliste au progrès indéfini des bénéfices qui elle-même a généré l'idée néolibérale selon laquelle tout doit être soumis au principe de la rentabilité des bénéfices.

Mais, si la disparition du monde rural au profit de l'industrie agricole doit être mise sur le compte de l'hubris, qu'en est-il des universités qui subissent de plein fouet le principe de la rationalisation des coûts au nom de la rentabilité ? "Qu’en est-il alors pour l’université ?"

Science sociale matérialiste ou idéaliste ?

La réponse d'Yves Dupont est toute simple, elle est encore une fois toute psychologique. "Les universitaires ont tout bonnement capitulé. [...]. Taraudés par notre désir de reconnaissance, nous entrons en servitude volontaire face aux évaluations et à la bureaucratie." Les universitaires ont capitulé, c'est-à-dire qu'ils ont cédé eux-mêmes à la tentation de l'hubris en acceptant de se soumettre au dogme de la performance contre des financements et des places grassement rétribuées.

Tout comme pour expliquer l'effondrement du monde paysan, ce n'est pas une notion économique qui est invoquée pour expliquer l'emprise croissante des politiques néolibérales dans les universités. C'est une faute morale, qui explique pourquoi Yves Dupont en vient dans la conclusion de son livre (L'université en miettes, 2014) à rappeler l'action bénéfique de "la sagesse qui constitue notre rempart contre l’hubris." car elle "est héritée de plus de 2000 ans de philosophie et de quelques décennies de sciences humaines et sociales."

Puisque la cause identifiée par Yves Dupont, qui n'est qu'un réchauffé de la thèse maintes fois reprises d'Étienne de La Boétie (1530-1563), est morale, nécessairement, son remède à la néo-libéralisation des universités est moral aussi. "Rien ne vaut de méditer une heure sur l’image d’un cadavre d’éléphant en décomposition." pour prendre conscience de sa finitude et ainsi résister à la tentation de l'hubris néolibéral.

Yves Dupont va jusqu'à mentionner "le combat symbolique qui est en cours, [...] entre deux systèmes culturels." Ce n'est pas d'une opposition entre deux systèmes économiques que propose de considérer Yves Dupont pour apporter un remède aux politiques néo-libérales mais entre deux morales.

Pour remédier au fait économique que sont les politiques néolibérales Yves Dupont déplace la question économique que pose l'application des politiques néolibérales vers une question de morale dont l'analyse doit nous aider apprendre à "nous détacher de nos névroses, de nos blessures narcissiques." pour enfin résister à la tentation de l'hubris.

Moralisme et sociologie

Une morale matérialiste conduirait nécessairement à justifier les désirs en droit absolu, en morale la position idéaliste est donc une nécessité pratique. Mais en science sociale la position idéaliste qui pose le primat des idées pour expliquer les fais sociaux, nécessairement, du fait qu'elle identifie les problèmes sociaux dans une mauvaise compréhension du réel, ne peut fournir comme remèdes à ceux-ci que des solutions morales.

Pourquoi les gouvernements appliquent des politiques néolibérales ? parce que leurs représentants ont cédé aux sirènes de l'hubris et non pas parce que le gouvernement, débiteur des banques commerciales, doit trouver le moyen de rassurer ses créanciers sur sa solvabilité à rembourser les intérêts de la dette publique en rognant sur ses dépenses.

Quelle remède faut-il apporter à la néo-libéralisation des universités ? moral évidemment puisque le problème réside dans une conception du monde et de soi-même et qu'elle doit donc trouver sa solution dans un renouvellement de son rapport à soi, aux autres, et au monde. Il faudra dire aux universitaires qu'ils sont des lâches autant que des orgueilleux qui ont cédé à la tentation des désirs sans limite.

La méthode en sociologie qui part des idées pour expliquer les faits sociaux montre toute sa faiblesse dès qu'il s'agit de proposer des remèdes aux problèmes sociaux dont on a identifiés la cause dans les idées, parce qu'il faudra alors combattre contre des idées. Mais pas contre des idées économiques évidemment, sinon elles auraient été prises des faits économiques eux-mêmes et le moralisme en sociologie aurait été superflu, contre des idées morales c'est-à-dire des croyances.

Yves Dupont dans son analyse de la néo-libéralisation des universités oppose deux cultures, l'une moderne et l'autre ancestrale, pour évidemment faire le procès de l'une et la louange de l'autre. Traditionalisme contre modernisme, c'est tout ce que les idéalistes en sociologie parviennent à formuler comme sociologie de combat pour vaincre les effets économiques du capitalisme.

La critique du capitalisme par son idéologie de l'hubris, d'autant qu'elle déplace l'analyse des faits économiques à une analyse des idées, déplace la question économique vers la morale dès qu'il s'agit de fournir des solutions. On aura pas d'autre choix de moraliser en sociologie quand on prend les idées pour explication des faits sociaux parce que ce seront les idées derrière les motifs qui seront critiquées, au lieu de critiquer les faits eux-mêmes.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Crainte et vanité ? La soumission des universitaires à la gestion