Une critique de la théorie kantienne de la science

Philosophie
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Mizane info nous propose un bref exposé de la critique de la théorie kantienne de la science par le philosophe marocain Taha Abderrahame et de la théorie kantienne de l'éthique par le théologien iranien Mortada Motahari, le premier reprochant à Kant d'avoir séparé l'éthique de toute référence à Dieu et le second d'avoir rendu le réel incompréhensible avec la théorie des noumènes et phénomènes.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Kant au crible de la double critique de Motahhari et d’Abderrahmane

La critique de la théorie kantienne de la science par le théologien Mortada Motahari

Dans sa Critique de la raison pure Kant a établi une distinction entre une représentation de l'objet en soi (noumène) et une représentation de l'objet dans son rapport à un sujet (phénomène). La couleur du soleil, qui peut apparaître rouge, jaune ou argentée selon les circonstances du jour, est un phénomène ; une relation entre un objet perçu et un sujet percevant. Mais le soleil en tant que noumène serait une représentation qui ne passerait pas par une expérience sensible.

Dans la pratique les noumènes de Kant ne s'appliquent qu'à des objets métaphysiques dont tout particulièrement l'Être, Dieu et l'âme. Connaître ces trois objets en se fondant sur des expériences empiriques ne donneraient lieu selon Kant qu'à des phénomènes, des représentations de la sensibilité comme lorsqu'on observe la couleur du soleil. L'Être, Dieu et l'âme doivent donc être connus selon Kant en tant que noumènes et non pas en tant que phénomènes, donc sans relation aucune avec l'expérience empirique, pour éviter d'obtenir des définitions relatives puisque ces objets doivent être conçus comme des absolus alors qu'un arbre, par exemple, peut être représenté comme relatif à son espèce.

C'est donc d'un noumène, un concept pur de toute référence empirique, qu'il faut pour connaître l'Être, Dieu et l'âme selon Kant.
Mais en posant la distinction entre phénomène relatif et noumène absolu Kant a aussi établi une distinction entre la vérité du monde sensible (phénomènes) et celle des concepts des objets (noumènes) qu'il a déclarée inaccessible à l'esprit humain. En d'autres termes l'ontologie a été jugée impossible par Kant parce que seules les expériences empiriques d'une part sont vérifiables et que ces expériences empiriques d'autre part ne donnent lieu qu'à des rapports relatifs entre les objets et non pas à une connaissance absolue des objets en eux-mêmes.

En posant la réalité absolue des noumènes inconnaissables et la réalité relative des phénomènes connaissables la théorie de Kant a soulevé des questions sur la nature du réel dont fait référence "le théologien et philosophe Mortada Motahharî [qui] reproche à E. Kant d’avoir dressé un « grand fossé entre l’intellect et le monde sensible ». Car si le monde représenté par l’intellect n’est pas celui du monde réel qui existe extérieurement, alors c’est la science qui se confond avec l’ignorance."

Ce n'est pas exactement ce que dit Kant puisqu'il conçoit les phénomènes comme absolument réels. "Le phénomène est quelque chose qu'il ne faut pas chercher dans l'objet en lui-même [sinon on chercherait un noumène], mais toujours dans le rapport de cet objet au sujet, et qui est inséparable de la représentation que nous en avons.[Critique de la raison pure, § 8]"
Le rapport entre deux forces gravitationnelles, même s'il ne dit rien des objets en eux-mêmes envisagés comme noumènes, est absolument réel. Peu importe de savoir ce que sont une masse d'air chaude et d'air froide en eux-mêmes, l'essentiel pour le météorologue est de savoir qu'il existe un rapport entre ces deux masses d'air qui s'appelle tonnerre. Et le tonnerre est quelque chose de bien réel même si ce n'est qu'un phénomène et non pas un objet comme une masse d'air chaude ou froide.

La connaissance des phénomènes ne donne pas accès pour Kant à la connaissance des objets mais uniquement aux rapports qu'ils entretiennent entre eux, mais on ne peut pas dire pour autant avec le théologien Motahari que la science entendue par Kant n'est qu'ignorance puisque la connaissance des phénomènes se rapportent à des faits réels. Une mesure est un fait réel même si elle ne représente qu'un rapport purement conventionnel, comme un pouce ou un watt, qui ne dit donc rien des objets en eux-mêmes. La science moderne est fondée sur des faits réels même si la manière de les étudier (mesure) ne permettent pas de dresser une ontologie des objets qui en sont la cause.

Il n'était donc pas nécessaire comme le propose Motahari de compléter la métaphysique kantienne par la révélation pour enfin avoir accès aux vérités métaphysiques de l'Être, Dieu et l'âme, que Kant a déclarées inconnaissables, parce qu'elles seraient alors produites par une métaphysique révélée et non plus rationnelle. La métaphysique de Kant est humble, elle ne prétend pas savoir ce qui ne se comprend pas par la raison. Mais ce n'est pas en remplaçant un argument par Dieu qu'on donne plus de poids à ses connaissances métaphysiques.

La critique de la théorie kantienne de l'éthique par le philosophe Taha Aberrahmane

Taha Aberrahmane reproche essentiellement à la théorie éthique de Kant de glorifier "désormais l’homme et non plus le Dieu invisible." Le fondement de l'éthique de Kant glorifie davantage la raison universelle que l'homme. Mais pourquoi une éthique, surtout si elle se veut universelle, devrait glorifier Dieu ? Ce qui paraît évident pour le croyant ne l'est pas nécessairement pour d'autres. Pourquoi les athées devraient-ils être soumis à l'impératif catégorique de glorifier Dieu par leurs oeuvres ?

Kant a cherché dans son éthique à fonder une éthique universelle qui puisse s'appliquer à tous indépendamment de son appartenance confessionnelle ou philosophique, pourquoi donc chercher à saper le fondement de l'éthique laïque en société en critiquant l'éthique de Kant puisque c'est son éthique qui est à la base des valeurs laïques en distinguant les domaines respectifs de la science, de la religion et de la philosophie ? Les dogmatiques qui cherchent continuellement à promouvoir une éthique sociale qui soit conforme à leurs dogmes sans du tout se soucier de savoir si le reste de la société qui ne les partage pas est prêt à l'appliquer agissent en théologiens.

Ils pensent que la société est un objet abstrait qui doit rendre gloire à Dieu, ils ne voient pas qu'une société est composée d'individus qui n'ont pas tous envie de faire de leur vie un objet de louange à Dieu. Ils ne conçoivent même pas un seul instant que les principes éthiques qu'ils promeuvent sont bien souvent impossibles à comprendre. "Pour Mortada Motahhari, « si par absence de condition de l’acte moral [le bien pour Kant est inconditionné, conditionné par aucun intérêt personnel] l’on entend que l’homme ne réalise par là aucun intérêt personnel, alors ceci est acceptable. Mais si en plus de cela [en plus de l'acceptable], on entend qu’il faille s’abstenir aussi de satisfaire l’intérêt d’autrui et sans en obtenir un quelconque sentiment de bonheur, alors ceci est inenvisageable [donc inacceptable] »."

Comment s'estimer en droit de reprocher à quelqu'un de motiver son obéissance à la loi morale par la seule idée du devoir sans en ressentir un quelconque bonheur ? Je dois rendre l'argent qui est tombé de la poche de son propriétaire pour le seul motif que ma conscience me représente cette action comme étant un bien, puisque si je le garde pour moi j'utiliserai selon Kant l'infortune d'autrui comme un moyen pour réaliser ma propre fin, et je devrais en plus être rempli de bonheur en rendant l'argent à son propriétaire pour trouver grâce aux yeux du théologien Motahari. L'acte éthique ne suffit pas pour le théologien, il y faut encore l'accompagner d'un sentiment de bonheur.

Qui voudrait s'astreindre à une loi civile qui demanderait en plus de certains actes de baigner dans un état de béatitude ? Kant a dit, tu devras obéir à la loi. Le théologien dit, tu devras aimer obéir à la loi. Le théologien fait davantage appel au sentiment pour motiver l'action éthique qu'à la compréhension, parce que ressentir du bonheur à chaque action éthique ne se comprend pas. On l'éprouve ou pas, mais il est impossible de démontrer qu'il faut ressentir du bonheur en accomplissant une action éthique alors qu'il est tout à fait possible comme l'a fait Kant de démontrer qu'une action éthique est nécessairement désintéressée.

Qu'il faille céder la place de parking réservée aux personnes handicapées se comprend aisément puisqu'il s'agit d'une place réservée et qu'on y a donc pas droit quand on est pas handicapé. Mais qu'il faille éprouver du bonheur en laissant les places de parking réservées aux personnes handicapées ne se comprend pas. La théorie morale de Kant est peut-être laïque, puisqu'elle ne fait pas référence à Dieu, mais au moins se comprend-elle et est-il possible d'en appeler à la compréhension pour inviter à suivre ses impératifs catégoriques.

Abderrahmane se trompe donc lourdement lorsqu'il pose que "dans les faits, Kant n’a fait que laïciser la morale religieuse." L'éthique religieuse typique ne se comprend pas, il n'y a rien à comprendre d'un impératif catégorique qui se présente comme un commandement. Kant a rationalisé, rendu compréhensible, le fondement de l'éthique en l'identifiant à un acte désintéressé alors que le fondement de l'éthique religieuse est l'amour de Dieu. Et l'amour de Dieu, même s'il est louable, ne se comprend pas.Le désintéressement comme définition de l'éthique se comprend.
Kant n'a donc pas laïcisé l'éthique religieuse, il a déterminé par la raison ce qui de droit doit être demandé à chacun en société au nom de l'éthique sociale et ce qui doit en être retranché toujours au titre d'éthique sociale parce qu'incompréhensible pour la raison dont le sentiment d'amour pour Dieu fait partie.

Une éthique religieuse peut tout à fait être honorable, et elle dépasse certainement en valeur celle de Kant lorsqu'elle est motivée par le bonheur d'autrui même par amour pour Dieu. Mais on s'abuse si l'on croit qu'une éthique religieuse pourrait servir de fondement aux lois civiles comme l'éthique de Kant, parce que les éthiques religieuses demandent bien souvent davantage que des actes en rendant le sentiment de bonheur tout aussi obligatoire que l'acte éthique lui-même. Les éthiques religieuses sont exigeantes parce qu'elles s'appuient sur l'obligation d'une disposition intérieure qui ne peut s'imposer à autrui sans violer sa conscience.

Si des individus en société souhaitent en plus des actes éthiques prescrits par la loi civile y ajouter le principe du bonheur grand bien leur fasse, et la société n'en sera que meilleure. Mais ils ne parviendront pas à rendre leur éthique du bonheur obligatoire pour tous en société sans passer pour des tyrans. La poursuite du bonheur ne s'impose pas comme les actes éthiques qui défendent le vol ou l'homicide, la poursuite du bonheur est du domaine privé. Seule l'obéissance à la loi civile devrait donc faire l'objet de débats publics et, visiblement, les théologiens de la trempe de Motahari et Abderrahmane ne l'ont toujours pas compris.

Si l'éthique de Kant n'est pas religieuse elle n'en est pas moins honorable pour autant, parce qu'elle se comprend. Et il est malheureux de la critiquer au nom de Dieu au lieu d'en reconnaître les atouts dans une société laïque. Le tout étant évidemment de savoir si les théologiens qui promeuvent une éthique sociale religieuse préfèrent la société laïque à la société théocratique, parce que critiquer une éthique laïque dans une société laïque c'est se contredire ou se tromper de sujet. Une éthique laïque va avec une société laïque, et si on ne veut pas d'une éthique laïque qui ne demande que la stricte obéissance formelle à la loi on prépare le terrain pour une société théocratique.

Il n'est pas nécessaire pour pratiquer une éthique religieuse de critiquer une éthique laïque quand on reconnaît les vertus d'une société laïque. C'est sur le terrain de la laïcité que les diatribes de Motahari et Abderrahmane contre l'éthique de Kant prennent toute leur importance, parce qu'être théologien et laïque est tout à fait possible. Il suffit de renoncer à l'espoir d'une société théocratique, mais alors on se contredit en faisant la critique d'une éthique laïque comme celle de Kant.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Kant au crible de la double critique de Motahhari et d’Abderrahmane