Les dangers d’une éducation matérialiste et individualiste

Modernisme
Typography
  • Smaller Small Medium Big Bigger
  • Default Helvetica Segoe Georgia Times

La mise en garde proposée dans cet article contre les dangers de l'éducation matérialiste et individualiste est particulièrement salutaire pour toute personne qui ne se conçoit pas uniquement comme un composé de matières mais aussi comme un esprit avec des besoins spirituels. Mais l'argument avancé par l'auteur pour contrer les effets pervers de l'individualisme matérialiste me semble, non pas critiquable mais, dépassé à une époque où la liberté constitue le fondement de l'humanisme.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Les dangers d’une éducation matérialiste et individualiste

Contre Adam Smith

Tout le propos de l'auteur dans son article est de proposer un antidote à l'égoïsme promu par le philosophe écossais Adam Smith (1723-1790), considéré unanimement comme le premier théoricien du libéralisme économique. "Ma conviction est que nous sommes davantage alignés sur la notion d’intérêt personnel d’Adam Smith, selon laquelle les personnes recherchent leurs propres avantages en utilisant les marchés pour créer de la richesse.[*]"

Cet intérêt personnel à l'oeuvre dans les échanges économiques l'auteur de l'article ne le condamne pas mais déplore qu'il finisse pas s'imposer dans d'autres aspects de la vie sociale où le désintéressement devrait être de mise, pour un croyant du moins. Mais pour encourager les musulmans à emprunter la voie du désintéressement l'auteur de l'article s'y est pris d'une façon qui me semble complètement dépassée pour notre époque.

Des récompenses et des châtiments

Adam Smith, chantre de l'intérêt personnel en économie, est tout aussi intéressé dans sa conception de la morale comme d'ailleurs tous les philosophes sensualistes (Locke, Hume, e. a.) qui partent de la sensation dans leur théorie de la connaissance. Toute connaissance qui n'aurait pas un rapport ou un autre avec la sensibilité doit être déclarée dans la théorie sensualiste creuse et sans fondement, alors que pour des spiritualistes comme Descartes et Kant la certitude de toute connaissance n'est donnée que par un acte de la pensée pure sans rapport avec la sensibilité.

Il est donc tout à fait normal, pour ne pas dire logique, que le plaisir et la douleur constituent le fondement de la morale d'un sensualiste comme Hume et que les récompenses et les châtiments entrent dans le système moral de Adam Smith puisque les châtiments et les récompenses ont rapport à la sensation.

"Quelle ingrate et absurde impiété de ne pas respecter ce que nous prescrit la céleste bonté qui nous créa, lors même que notre désobéissance ne serait suivie d'aucune punition ! Le sentiment du devoir n'est-il pas alors fortifié par les plus puissants motifs d'intérêt ! L'idée de ne pouvoir nous dérober aux regards et aux châtiment d'un Dieu vengeur de l'injustice, quand même nous échapperions aux regards et aux châtiments des hommes, lorsqu'elle est devenue familière par la réflexion et l'habitude, est capable de réprimer les passions les plus indomptables.

La religion fortifie donc le sentiment naturel du devoir . [car] l'homme religieux, comme l'homme du monde, a en vue, dans toutes ses actions, et leur moralité, et l'approbation de sa conscience, et le suffrage des hommes, et le soin de sa réputation. Mais une considération encore plus importante le dirige : il n'agit jamais qu'en présence du juge suprême qui doit un jour le récompenser selon ce qu'il aura fait." - Théorie des sentiments moraux, prt. III, ch. V, Adam Smith, 1759

Pour Adam Smith ce n'est pas à proprement parler la croyance en Dieu qui constitue un gage de moralité mais la croyance en un Dieu rétributeur des bonnes comme des mauvaises actions, parce que le croyant est alors motivé dans ses actions morales "par les plus puissants motifs d'intérêt." Si j'ai en vue mon intérêt personnel et que je crois que mes actions seront un jour jugées par Dieu j'ai tout intérêt à faire ce qu'il me demande puisqu'il n'est pas dans mon intérêt d'être supplicié par des douleurs éternelles mais bien d'entrer dans la béatitude éternelle.

On voit donc bien ici comment les notions de récompense et de châtiment entrent sans difficulté dans une théorie de l'intérêt personnel. Or l'auteur de l'article invoque lui aussi l'intérêt personnel pour engager les musulmans à la vertu. "Une perspective islamique de l'intérêt personnel englobe le désir de l'individu de réaliser les faveurs d'Allah et, finalement, son paradis." L'intérêt du croyant, pour l'auteur de l'article, est de plaire à Dieu parce qu'il châtie et récompense.

Et l'auteur de s'appuyer sur une citation du Coran. "Chaque âme goûtera la mort et vous serez pleinement récompensés le jour de la résurrection. Quiconque a été éloigné du feu et est entré au paradis a vraiment réussi. Car quels sont les plaisirs de cette vie, sinon déceptions ?" - 3, Al 'Imran :185

La loi morale

Pour Adam Smith la volonté morale doit être motivée par l'intérêt personnel, et même si possible "par les plus puissants motifs d'intérêt." que peut susciter l'espérance d'une vie éternelle après la mort. Pour Emmanuel Kant (1724-1804) la volonté morale doit impérativement être désintéressée pour prétendre à la moralité pour la bonne et simple raison qu'on ne peut pas prétendre agir en vue du bien d'autrui et agir en même temps pour son propre bien, les deux motifs intéressé et désintéressé étant antithétiques.

Il n'y a donc pas dans la théorie morale de Kant une quelconque allusion à des récompenses et des châtiments, seule la notion du devoir fondé sur une maxime valable universellement a valeur de moralité dans son éthique. "Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle." - Fondement de la métaphysique des moeurs, sect. II, Emmanuel Kant, 1785

Le système moral de Kant s'adresse à des rationalistes qui admettent la certitude des jugements fondés sur des antinomies de la raison, comme l'opposition contradictoire entre volonté intéressée et désintéressée. Si la vertu morale doit être désintéressée les maximes qui seront suivies comme des lois morales seront donc elles aussi marquées du sceau du désintéressement sinon l'antinomie entre volonté intéressée et désintéressée n'aura plus de sens.

Que peut donc bien être une maxime morale désintéressée ? Nécessairement, si elle n'est pas intéressée, elle sera universelle dans son étendue puisqu'elle ne s'appliquera pas uniquement dans l'intérêt de l'un ou de l'autre mais de tous. Et elle sera conçue comme une nécessité qui ne souffre d'aucune exception sinon on aura une morale facultative sans obligation. Universalité et nécessité sont les deux critères d'une morale désintéressée.

"Toujours fidèle à sa marche générale, Kant commence [dans sa Critique de la raison pure] par y déterminer encore les caractères que devrait présenter le principe moral pour être un véritable principe. C’est là qu’examinant lentement et scrupuleusement tous les efforts du sensualisme [Hobbes, Locke, Hume, Smith, Condillac, e. a.] pour faire un principe moral de l’intérêt personnel, il a prouvé, une fois pour toutes, avec une étendue et une rigueur qui ne laissent rien à désirer, que l’intérêt personnel, le bonheur étant essentiellement relatif, relatif à celui qui l’éprouve, varie nécessairement dans l’infinie variété des individus et des circonstances, et ne peut, par conséquent, devenir un principe de législation morale [sinon les principes de morale varieront aussi dans leur application selon qu'on a intérêt ou pas à agir en vue de son propre bonheur ou de son propre intérêt].

Quels sont donc les caractères qui distinguent le principe moral ? Ceux-là mêmes qui distinguent les vrais principes métaphysiques, l’universalité et la nécessité, c’est-à-dire, en morale, l’obligation. Otez ces deux caractères [universalité et nécessité], ii vous reste les conseils et les calculs de la prudence [un conseil n'oblige jamais et le calcul de la prudence est intéressé] ; mais vous n’avez plus de devoir, le devoir n’étant pas si on peut l’éluder sous quelque prétexte [si le devoir est facultatif], et n’étant pour personne, si un seul [des deux principes essentiels de la morale : l'universalité et la nécessité] en est délié [un devoir facultatif n'est pas un devoir]. Or, en descendant en soi-même, on y trouve cette notion sacrée du devoir, marquée avec éclat de ces deux nobles attributs d’universalité et d’obligation absolue." - Oeuvres de Platon, notice sur le Philèbe, Victor Cousin, t. II, 1834

Du devoir

"Le nombre de musulmans dans les universités britanniques augmente considérablement.[*]", a remarqué l'auteur de l'article tout en déplorant une pénurie des jeunes musulmans dans les mosquées. Les jeunes musulmans en Europe sont donc intéressés à réussir leur carrière professionnelle mais semblent délaisser leur accomplissement spirituel, et pour inciter "les jeunes musulmans à s'engager auprès de leurs mosquées locales.[*]" l'auteur n'a rien trouvé de mieux que d'évoquer le spectre du Dieu vengeur comme Adam Smith dans sa théorie morale.

Si le nombre de musulmans instruits augmente en Europe il ne devrait pourtant pas être difficile de leur faire comprendre que la vertu morale est nécessairement désintéressée et que c'est la seule loi morale que la raison puisse reconnaître comme le fondement du bien, parce que ce qu'un athée peut faire en matière de morale un croyant le peut aussi. "Ceux que j'admire le plus, ce sont les gens qui ne croient pas en Dieu et qui font du bien aux autres. Je me dis que s'il y a quelqu'un à la droite de Dieu, c'est un athée qui a fait du bien aux autres." - Jean d'Ormesson

Est-ce admirable de faire une bonne action pour obtenir quelque chose en échange ? Et si Dieu n'existait pas est-ce que le croyant continuerait à pratiquer le bien s'il ne le pratique que pour gagner son paradis ? Agir en ce bas-monde en vue du salut de son âme dans l'autre est compréhensible, mais faut-il agir moralement parce que la vie éternelle est promise à ceux qui font le bien ou faut-il agir moralement même si Dieu n'existait pas ?

Si l'on pratique le bien pour en obtenir une récompense dans l'autre monde il y a de quoi s'interroger sur la nature désintéressée de ses bonnes actions, alors que si on pratique le bien parce que sa conscience mise à l'épreuve de la raison dicte la nécessité d'agir de manière désintéressée dans ses rapports avec autrui il n'y a pas de notion de récompense ou de châtiment qui entre en ligne de compte comme lorsqu'un athée fait du bien aux autres parce que sa conscience le lui ordonne.

Agir en vue du bien d'autrui ce n'est pas agir en vue de son propre salut, c'est accomplir un acte désintéressé qui seul donne de la moralité à ses actions. Il est donc décevant de voir des auteurs musulmans qui ne peuvent en aucune façon être suspectés de fondamentalisme en appeler à la baguette (châtiment) et la carotte (récompense) pour faire avancer les musulmans dans le sentier de la vertu morale.

L'espérance de la vie éternelle est un puissant motif de moralité comme l'a rappelé Adam Smith, mais si la pratique religieuse est conçue avec le principe de la liberté individuelle il n'est pas contradictoire d'en appeler à la conscience des croyants pour les inciter à la vertu plutôt qu'à la crainte et l'espérance.

Si le croyant est un être qui a le choix d'obéir à Dieu il n'est pas nécessaire de stimuler sa volonté par des évocations du paradis et de l'enfer, il suffit de l'inviter à être conséquent avec ce qu'une raison désintéressée ordonne même si Dieu n'existait pas en se fondant seulement sur le témoignage de la raison.

[*] : Les dangers d'une éducation matérialiste et individualiste, Usman Qureshi, 26 août 2019 -

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Les dangers d’une éducation matérialiste et individualiste