Qu’est-ce que la modernité ?

Illustration de Steve Cutt.

Modernisme
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La critique de la modernité est très souvent un leitmotiv du discours religieux qu'il soit fondamentaliste ou réformiste, ce sujet constitue donc une entrée en matière idéale pour cette nouvelle saison de LDC que je vous souhaite d'ores et déjà riche en expériences et en réflexions.

Pour introduire le sujet j'ai choisi un article de l'économiste Rachid Achachi parce qu'il est représentatif des critiques anti-modernistes primaires pour les raisons qui seront évoquées ci-après. Mais ma critique de la critique de Rachid Achachi de la modernité ne doit pas être prise pour une critique de la tradition que Rachid Achachi oppose dans son herméneutique à la modernité, ce que je mets en cause dans mon commentaire de son travail analytique ce n'est pas la tradition mais la méthode utilisée pour critiquer la modernité.

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Qu’est-ce que la modernité ?

Satan contre Dieu

Les critiques de la modernité se limitent parfois à certains de ses aspects, mais pour Rachid Achachi "il ne s'agit pas de composer avec la modernité [...] parce que les Lumières, les droits de l'Homme, la modernité, [...] c'est l'incarnation même du satanisme en devenir.[**]"

Si la critique anti-moderniste de Rachid Achachi est primaire c'est parce qu'elle est binaire. Tout le propos de Rachid Achachi dans son analyse herméneutique est d'opposer la tradition et la modernité de manière irréconciliable, la modernité étant selon lui "un dépassement de la tradition, semblable au papillon s'évadant de son cocon pour s'envoler libre de toute entrave dans les airs.[***]"

Ayant défini la modernité comme "une fuite en avant.[*]" vers "l'éternel retour du nouveau.[*]" la modernité conçue par Rachid Achachi est une négation de la tradition qui la place nécessairement dans le camp du mal parce qu'elle nie par son culte du nouveau la valeur de l'héritage ancestral entretenu par la tradition.

Mais présenter la modernité comme l'incarnation du mal parce qu'antithétique de la tradition c'est en fait simplifier les données du problème à une structure binaire où la tradition joue le rôle du bien et la modernité du mal.

Le contexte historique de la modernité

Dans son herméneutique de la modernité Rachid Achachi confond histoire des idées des penseurs modernes et histoire de la modernité, parce que si on trouve bien des penseurs modernes s'ingéniant à extraire le poids de la tradition de leurs travaux la modernité n'est pourtant pas réductible à une histoire des idées. C'est un objet de l'histoire qui mérite à ce titre d'être analysée dans son contexte historique.

Au moyen-âge en Europe il n'existait que trois sortes d'hommes : des seigneurs (Belatores), des prêtres (Oratores), et des serfs (Laboratores). Le servage était encore d'application quand la révolution de 1789 a surgi, et l'on rétorquera peut-être que le salariat moderne est un esclavage aussi mais rétribué. Mais on ne tient pas compte alors du fait que la situation du salarié est radicalement différente du serf à partir du moment où le salariat est conçu avec des droits.

Le serf n'avait aucun droit à faire valoir à son seigneur. Les salariés, même si cet état de fait a mis plus d'un siècle avant de se mettre effectivement en place, sont aujourd'hui pourvus de droits qu'ils peuvent faire valoir devant les tribunaux du travail. Le serf n'avait personne sur qui s'appuyer pour défendre ses droits devant son seigneur dont les droits étaient tellement exorbitants qu'il disposait d'un droit de cuissage sur la fille de n'importe quel serf voulant se marier.

Si la modernité est une plaie qu'on prenne le temps de replacer son émergence à l'aune de ce qui l'a précédé.

La modernité et l'autonomie de la personne

Dans sa critique de la modernité Rachid Achachi vise particulièrement l'individualisme consacré par les droits de l'homme. Mais avant de brocarder comme Rachid Achachi l'individualisme moderne de l'étiquette satanique il n'est pas difficile de comprendre que si l'être humain est conçu sans droits sur sa propre personne on en fait un esclave dépendant du bon vouloir d'autrui.

Le seigneur du moyen-âge avait le droit d'imposer des corvées à ses vassaux parce que le rapport social dominant du moyen-âge était hiérarchique, comme à l'armée. Le rapport social dominant de la société moderne est égalitaire parce que personne en société moderne ne détient un quelconque droit sur la personne d'autrui depuis que la modernité a fait de l'autonomie de la personne le fondement de la liberté.

Entre l'esclavage et l'autonomie de la personne il n'y a pas de demie mesure, parce que si les enfants sont dépendants de leurs parents un adulte qui serait dépendant d'un autre serait un esclave. Ce n'est donc pas la tradition que la modernité vise à éradiquer da la société, c'est la tutelle arbitraire de toute autorité qu'elle vienne de la tradition féodale (droit de cuissage) ou de qui que ce soit qui voudrait enchaîner autrui à une volonté qui n'est pas la sienne.

La liberté sans l'autonomie est un pur nominalisme, parce que la liberté dans la dépendance d'autrui ce n'est plus de la liberté c'est de l'esclavage. "La liberté personnelle ou individuelle, l’indépendance du citoyen vis-à-vis des individus ou des personnes, ne peut exister que si nul ne peut disposer de ce qui est mien, et tracer à son gré la limite entre ce qui m’est permis et ce qui m’est défendu." - L'Unique et sa Propriété, Max Stirner, 1844

Il n'y a pas d'échappatoire à la critique des droits de l'homme et de l'individualisme. Si l'être humain est conçu sans droits naturels sur sa propre personne, ce qui est le cas quand on critique les droits de l'homme comme l'oeuvre du diable ou qu'on critique l'individualisme sans se cantonner à ses excès, on en fait l'esclave d'autrui.


[*] : Qu'est-ce que la modernité, Rachid Achachi, 29 janvier 2019 -  http://www.mizane.info/quest-ce-que-la-modernite/

[**] : La société marocaine et la crise des valeurs, Rachid Achachi, 42:25 -  https://www.youtube.com/watch?v=w0kht8TE9t8

[***] : La modernité : de l'émergence du sujet à la rupture cosmique, Rachid Achachi, 19 mars 2019 -  http://www.mizane.info/la-modernite-de-lemergence-du-sujet…/

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Qu’est-ce que la modernité ?