Réflexion sur le transhumanisme

Modernisme
Typography
  • Smaller Small Medium Big Bigger
  • Default Helvetica Segoe Georgia Times

« En fin de compte, le parfait ouvrier décida qu'à celui qui ne pouvait rien recevoir en propre serait commun tout ce qui avait été donné de particulier à chaque être isolément. Il prit donc l'homme, cette oeuvre indistinctement imagée, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes : Si nous ne t'avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c'est afin que la place, l'aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton voeu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c'est ton propre jugement, auquel je t'ai confié, qui te permettra de définir ta nature. » - La dignité de l'homme, Pic de la Mirandole, 1486

Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Le transhumanisme : un réductionnisme toujours plus fou

Le transhumanisme en question

Cet article dresse un sombre tableau de la société de demain lorsqu'elle sera entièrement soumise au contrôle des technosciences, l'avenir promis par le transhumanisme y est tellement sombre que l'auteur n'envisage pas d'échappatoire à la catastrophe que cette nouvelle étape de la modernité annonce.

L'avenir promis par le transhumanisme est celui d'un monde où "on devra à terme s’abandonner à l’IA [intelligence artificielle], comme on doit dans une société traditionnelle s’abandonner normalement au maitre spirituel ou à l’intellect transcendant, au Soi, à l’Ame universel, au texte révélé, à Dieu en somme.[*]" Nous n'aurons "plus le choix d’adopter un mode d’être [traditionnel] qui diffère de celui qui s’est imposé par l’usage de milliers de consommateurs.[*]"

"L’IA qui pourra détecter nos humeurs et nos états d’âme, notamment avec ses capteurs physiologiques, deviendra la petite voix qui nous dira quoi faire et comment le faire.[*]" De fait, dans un monde dominé par la machine "les humanistes deviendront les « conservateurs » d’un ancien régime révolu et les progressistes du XXIe siècle seront les transhumanistes revendiquant les lumières face aux réactionnaires encore trop humain ! Lumières, non plus celles de Diderot et de Voltaire mais celles des GAFA et de leur Intelligence Artificielle.[*]"

Le pronostic de l'auteur de cet article sur la place occupée par le transhumanisme dans la société de demain pourrait tout à fait figurer dans une théorie de l'effondrement. "Est-ce à dire qu’il faut que vous éteigniez vos ordinateurs, et alliez vivre en forêt, d’amour et d’eau fraîche ? Certes, là n’est pas notre propos. Nous nous contentons de parler de cette logique prométhéenne, toujours la même, qui pousse le monde et l’homme à la dysharmonie. Il y aura toujours des arches qui flotteront sur les eaux diluviennes. Et que fait une arche avant l’apparition du nouveau monde ? Elle ne s’enfuit pas, il n’y a nulle part où s’enfuir ! Elle surfe sur la vague ![*]"

Le transhumanisme, rendu possible par le progrès des technosciences, est donc la pierre tombale de la modernité. Ca c'est le pronostic de l'auteur. Si on se donne maintenant la peine d'affronter la question posée par le progrès des technosciences sans chercher à juger la raison prométhéenne à partir de catégories toutes faites qui n'apportent rien à la compréhension des enjeux qu'elle pose on obtiendra un point de vue plus nuancé qui aura le mérite de ne pas se poser en censeur ni de jouer aux Cassandre. Pour connaître l'avenir il faut le vivre, en attendant il est toujours possible de comprendre, en l'occurrence ici, les enjeux posés par le progrès des technosciences.

L'enjeu des technosciences

L'auteur a pointé dans sa diatribe contre le transhumanisme le rôle joué par l'intelligence artificielle dans la position dominante occupée par les GAFA non seulement dans l'économie mais aussi dans la production de nouveaux habitus en société, et c'est un fait incontestable en effet que "ce qui se joue n’est pas simplement l’avènement d’un immense pouvoir de contrôle [des GAFA] qui en soi est déjà problématique, mais c’est surtout l’impossibilité future pour nos enfants, d’envisager, ou de concevoir un monde en dehors de ce contrôle.[*]"

Mais l'intelligence artificielle ce n'est pas seulement la domination des algorithmes, c'est aussi la possibilité pour un paralysé de remarcher en pilotant son exosquelette par la pensée. "Marcher, plier le coude, attraper un objet, le tout simplement parce que notre cerveau l’a décidé. Autant de gestes du quotidien qu’un jeune homme de 28 ans, paralysé des épaules au bas du corps après une chute, ne pouvait plus réaliser. Des gestes qu’il a pu à nouveau esquisser grâce à des électrodes implantées à la surface de son cerveau, capable de «lire» ses pensées et de les transmettre à un exosquelette.[**]"

L'expérience a eu lieu pendant un an, de juillet 2017 à juillet 2018, au CHU de Grenoble. L'article du Figaro qui a retransmis la nouvelle, et qui est cité plus bas [**], contient une vidéo que je conseille vivement de visionner pour bien concrétiser ce que signifie marcher en actionnant un exosquelette par la pensée. Les technosciences ne servent pas uniquement à prendre le contrôle de nos vies, elles ont aussi des applications médicales qui posent de sérieuses questions sur la nature humaine par leur ampleur. Où commence et où s'arrête la nature humaine ?

Un homme qui marche grâce à un exosquelette est-il encore humain ? La question peut paraître saugrenue, mais si l'humanité est définie par référence à la nature il faut bien admettre qu'un exosquelette n'a rien de naturel. La nature ne produit pas d'exosquelette, c'est un pur produit artificiel sorti des mains de l'homme. Est-ce que marcher par le pouvoir de la pensée fait partie de la nature humaine ? Avec les technosciences cette prouesse devient possible.

Donc l'être humain, qu'est-ce que c'est ? Un être de nature ou un homme bionique ? Dans la version la plus noire l'homme bionique sera un Terminator, mais un homme bionique c'est aussi un homme qui marche en activant un exosquelette par la pensée.

Pour un traditionnaliste, puisque l'auteur dans son article oppose les conséquences de la post-modernité transhumaniste aux bienfaits de la tradition religieuse, on peut comprendre qu'il s'en tienne à ce qu'il pourrait prendre pour le jugement de Dieu ou de la nature en acceptant sa paralysie pour un état qu'il ne faut surmonter sous aucun prétexte surtout pas en remplaçant la raison naturelle, qui pour un traditionnaliste est déjà condamnable en soi, par une raison artificielle faite de connexions électroniques. Pour un traditionnaliste on se consume tôt ou tard à vouloir se prendre pour Dieu.

Prométhée

Or pour Pic de la Mirandole (1463-1494), théologien et humaniste italien, si l'homme a été créé à la ressemblance de Dieu, c'est parce qu'il a comme lui le privilège par rapport à tous les êtres vivants qui composent la nature de pour ainsi dire créer lui-même sa propre nature par la seule puissance de sa raison.

De tous les animaux l'être humain est le moins bien départi en dons de la nature, il doit retourner la terre avant d'ensemencer ses futures récoltes et ses mains seules ne suffisent pas pour exécuter cette besogne. Mais il a sa raison à sa disposition pour lui enseigner comment fabriquer des outils aratoires qui vont transformer son rapport à la nature. L'être humain n'a pas d'ailes, et pourtant il voyage dans les airs comme les oiseaux migrateurs.

L'usage de la raison accomplit des prodiges inaccessibles aux êtres dépourvus de raison, et c'est tout le sens du mythe de Prométhée qui est un classique de la culture grecque antique de célébrer ce qui en l'homme le sort de l'animalité. Ce mythe met en scène deux Titans, qui sont des divinités issues de l'union de deux divinités primordiales, Ouranos (Ciel) et Gaïa (Terre), qui furent chargés de doter les animaux de dons propres à leur nature. Les oiseaux reçoivent des ailes, les mammifères un pelage qui les protège du froid. Tous les animaux sont pourvus de dons pour les aider dans leur subsistance.

Ce travail de distribution des dons entre les animaux a été effectué par l'un des deux Titans qui sont en fait des frères, Epiméthée. En grec Epiméthée signifie : celui qui réfléchit après. Epiméthée a pourvu tous les animaux de dons naturels mais quand il a dû passer à l'homme il s'est rendu compte qu'il n'avait plus de dons en réserve. "Comme Épiméthée n'était pas fort habile, il ne s'aperçut pas qu'il avait épuisé toutes les facultés en faveur des êtres privés de raison [les animaux]. L'espèce humaine restait donc dépourvue de tout, et il ne savait quel parti prendre à son égard." - Protagoras, 321c, Platon

Réfléchir après coup c'est évidemment l'expression de l'imprudence, or Prométhée en grec signifie : celui qui réfléchit avant. Voyant le résultat auquel a abouti l'imprudente contribution de son frère, Prométhée prend le temps de réfléchir à ce qu'il y a lieu de faire avant d'agir. "Dans cet embarras, Prométhée survint pour jeter un coup-d'œil sur la distribution. Il trouva que les autres animaux étaient partagés avec beaucoup de sagesse, mais que l'homme était nu, sans chaussure, sans vêtements, sans défense.

Cependant le jour marqué approchait où l'homme devait sortir de terre et paraître à la lumière. Prométhée, fort incertain sur la manière dont il pourvoirait à la sûreté de l'homme, prit le parti de dérober à Vulcain [dieu forgeron] et à Minerve [déesse des métiers, patronne des artisans] les arts et le feu : car sans le feu la connaissance des arts serait impossible et inutile ; et il en fit présent à l'homme. Ainsi notre espèce reçut l'industrie nécessaire au soutien de sa vie." - idem, 321d

La nature humaine

L'être humain est, de tous les animaux, le moins bien pourvu en dons de la nature. Un sprinteur aussi rapide que Carl Lewis ne dépassera jamais les 112 km/h du guépard, mais l'usage de sa raison le met en mesure de dépasser l'animal le plus rapide du monde par le recours à des artefacts, des produits de son industrie et non pas de la nature.

Qu'est-ce donc que l'être humain ? Si ce n'est qu'une créature de Dieu qui n'a pas à se prendre pour Dieu que serait-il sans les secours de sa raison ? Que serait la vie humaine sans le concours des outils qu'ils soient aratoires ou électroniques ?

On peut bien crier à l'effondrement programmé dès qu'il est question de transhumanisme, mais quelle est la nature de l'humanité ? Les limites que lui imposent la nature doivent-elles être dépassées ou préservées comme un signe posé par Dieu ? L'être humain est-il cet être qui a la lourde responsabilité de se définir lui-même en se donnant lui-même ses propres limites ou doit-il les trouver dans un héritage ancestral qui doit être préservé dans sa pureté originelle pour ne pas appeler sur soi la ruine et l'effondrement ?

L'être humain est un animal, un mammifère, mais pas comme les autres. Sans l'usage de sa raison qui lui donne accès aux progrès de la civilisation sa vie est misérable parce qu'il n'a pas comme les autres animaux la faculté de se suffire des dons de la nature pour goûter un tant soit peu au bonheur. Que serait la vie sans eau courante ? Que serait LDC sans les GAFA ? Que serait la vie d'un paralysé sans les technosciences ? Un monde où rien n'est possible et tout est joué d'avance par les lois de la nature, il n'y aurait pas d'histoire.

La vie des animaux est réglée comme un métronome par des gestes instinctifs qui se répèteront à l'infini sans jamais sortir des bornes posées par la nature. Le guépard sera toujours le plus rapide du monde, mais il ne volera jamais dans les airs. Refuser d'admettre que l'humanité est le produit des hommes eux-mêmes se réalisant par des choix qui dépendent entièrement de leur volonté c'est vouloir réduire l'humanité à l'animalité, de l'âge de la pierre à l'ère des technosciences l'être humain s'est fait lui-même.

Ce n'est pas un homme qui s'est fait lui-même, c'est l'humanité entière depuis son premier commencement jusqu'à aujourd'hui qui s'est faite elle-même. Collectivement l'être humain a conquis son alphabet, sa maîtrise du feu et des arts sans le secours d'une puissance étrangère à lui-même. Si l'humanité est passée des pyramides aux gratte-ciels elle le doit à ses propres efforts et à son courage d'utiliser sa raison qui est le seul don que la nature lui ai donné pour accéder à l'humanité dans laquelle l'animalité n'a plus sa place.

Vivre comme un SDF c'est vivre une condition pire que celle des animaux qui savent survivre sans les avantages de la civilisation, jouir des avantages de la civilisation c'est vivre en être humain. L'être humain a besoin des produits de la raison et de son travail, des outils. Sinon sa vie est pire que celle des animaux.

Les limites de l'artificiel

Pour autant les prouesses de la raison sont telles que les limites entre naturel et artificiel deviennent aujourd'hui difficiles à cerner si on ne veut pas réduire la question posée par le transhumanisme à des énoncés simplistes qui demandent à ne pas se prendre pour Dieu.

On peut bien évidemment se demander si cette phase transhumaniste de la modernité n'est pas au fond l'expression d'une civilisation qui aspire à se prendre pour Dieu, mais à partir de quand se prend-on pour Dieu quand on fait usage de la technique ? Sans doute les résultats de ces applications transhumanistes serviront de critère pour répondre à une telle question, mais on est plus alors dans une critique univoque du transhumanisme mais de ses applications.

Les perspectives offertes par le transhumanisme questionnent la nature humaine, mais ce n'est pas en qualifiant les produits de la raison de rébellion contre Dieu qu'on fera avancer le débat. La question est vraiment de savoir quelle est la nature humaine, si elle est plastique ou intangible, et quelle est la place de la raison et de ses produits dans la définition de l'humanité.

L'être humain est-il seulement une créature de Dieu qui ne dispose que du droit d'obéir aux lois de la nature ou a-t-il le privilège de participer lui-même à l'élaboration de sa propre nature en défiant les lois de la nature qui limitent son existence ? Dans un cas comme dans l'autre qu'on se souvienne du paralysé et son exosquelette avant de précipiter une réponse.

[*] : Le transhumanisme : un réductionnisme toujours plus fou, 10 oct. 2019, Melchi Sédech Al Mahi

[**] Ce texte a été rédigé en réaction à cet article : Le transhumanisme : un réductionnisme toujours plus fou