Et si le soleil s'était un jour levé au Nord ?

Art et Histoire
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Faut-il d’emblée préciser que l’intitulé relève de la métaphore astronomique. Évidemment, jamais le soleil ne s’est levé ailleurs qu’à l’orient de la Terre. L’aurore « boréale » – ie. la lumière nordique du jour levant – fait ici référence à l’éventualité d’une civilisation scandinave rayonnante en des temps anciens.

 Depuis une centaine d’années environ, et surtout depuis la théorisation d’une « Tradition primordiale » hyperboréenne par le métaphysicien René Guénon, circule au sein des cercles ésotéristes l’idée diffuse et persistante d’une origine polaire de la civilisation humaine. Théorie – cela va sans dire – qui va à l’encontre de tout consensus historique.

 Il est en effet généralement admis dans cette discipline, comme en Préhistoire d’ailleurs, que l’envol civilisationnel de l’humanité débute dans le pourtour méditerranéen et plus largement, dans le croissant fertile. Ex oriente lux, comme on dit. Aussi est-il légitime, si les critères retenus pour affirmer une telle proposition sont l’instauration de villes et l’usage de l’écriture, de ne pas douter de ce paradigme. Car, de Göbekli Tepe en Anatolie à la Grèce antique, en passant par l’Égypte, Sumer et Babylone, tout porte effectivement à croire que la civilisation a commencé  dans cette ère géographique précisément et à cette période-là, bien que dix millénaires séparent les deux entités culturelles.

Le présent article n’aura pas à dessein de nier ce qui est académiquement établi, ni même d’amener à penser qu’il y a une vérité hiérohistorique à défendre. Loin s’en faut ! Ce qui fait la science, c’est au contraire l’élaboration d’hypothèses, la construction de thèses argumentées avec des preuves, la publication des conclusions et en finalité leur discussion collégiale.

Doit-on cependant rappeler que même en sciences, et en particulier en sciences humaines, les esprits ne sont pas complètement objectifs. La neutralité axiologique est un doux rêve. Chacun est légitimement  porteur d’un héritage culturel, traversé par ce à quoi il adhère, par ses ambitions, etc. C’est sociologiquement et psychologiquement normal. De ce fait, n’importe quelle théorie est nécessairement empreinte d’une « pâte humaine » puisqu’elle demeure tributaire de celui qui la porte. Or, changer de paradigme, penser les choses selon un angle de vue différent, demande parfois un effort philosophique au sens platonicien du terme. Ce dont il va s’agir infra, relève sûrement de cet ordre-là.

Il faut avouer que questionner la possibilité d’une civilisation humaine originelle à un endroit où il  y a actuellement une calotte glaciaire de plusieurs kilomètres d’épaisseur, ne va pas de soi et demande de faire fi, un instant, de ses prénotions sur le sujet. Il faut également souligner, si besoin était, au vu du ton interrogatif du titre, que le développement qui suit n’est rien d’autre qu’une réflexion, à la limite une ébauche d’hypothèse. Albert Einstein n’avait-il pas dit : « La chose la plus importante est de ne pas s’arrêter de s’interroger »? Il sera donc important de garder ce fait en tête.

Avant d’en venir à des considérations purement protohistoriques, disons pour lors quelques mots sur l’origine des mythes qui traitent de cette fameuse « Lumière venue du Nord » et qui semble avoir exalté nos Anciens[1]. 

Aux origines de l’Hyperborée 

Les premiers, à notre connaissance, à faire état d’une terre au-delà du vent du Nord, sont les poètes grecs de l’Antiquité, Hésiode, Homère et Alcée de Mytilène en tête. Leur emboîtent ensuite le pas des auteurs classiques tels qu’Hécatée d’Abdère et Diodore de Sicile pour les historiens, et tels qu’Hérodote et plus tardivement Strabon pour les géographes. Il est notable, pour leur part, qu’ils restent relativement prudents quant à l’existence réelle de la civilisation hyperboréenne. N’ayant pas la possibilité de vérifier eux-mêmes l’authenticité des récits antiques, ils laissent flotter un halo de mystère au-dessus, sans jamais les confirmer ni les infirmer.

Le plus remarquable d’entre eux, en regard de l’aspect mythologique qu’il met en exergue, est certainement Pindare dans ses Pythiques, qui va jusqu’à décrire cette contrée, aussi lointaine qu’hypothétique, comme un lieu  paradisiaque. Il n’y a là-bas, dit-il, ni maladie ni vieillesse, ni guerre ni pénibilité. Les gens qui y demeurent, y résident, semble-t-il, après avoir connu une forme de psychostasie, en d’autres termes de pesée des cœurs, qui justifie leur état de félicité, notamment grâce à leur nature vertueuse[i]. Si l’on se réfère cette fois-ci à Pausanias dans sa Périégèse, l’Hyperborée constituerait même le point d’origine de la sagesse hellénique.

Fait peut-être anecdotique mais non moins intéressant d’un point de vue géographique, il est question en plusieurs occurrences, d’échanges commerciaux avec le peuple hyperboréen, étrangement contemporain des Grecs. Paraît-il qu’ils exploitaient un métal, l’airain, qui se situait sur une île de Cornouaille en Mer celtique, ainsi que de l’ambre, dont le site de prédilection serait potentiellement la Mer du nord (Heligoland, la « terre sacrée ») ou les bords de la Mer baltique, si l’on considère la cartographie de la période hellénistique.

Figure 1 Carte de Petrus Bertius et Melchior Tavernier établie en 1628, d’après celle de Posidonios d’Apamée (135-51 av. J-C).

 

Il est certain que la géographie hyperboréenne reste pour le moins approximative. Tantôt se situe t-elle à l’extrême ouest de l’Europe, tantôt à l’extrême nord de l’Europe de l’est. Approximations d’autant plus surprenantes pour un sceptique, que l’indication d’une voie commerciale suppose une régularité et donc une localisation assez sûre des gisements dont les Grecs étaient censés profiter.

En réalité, il serait tout à fait hasardeux de vouloir statuer sur l’éventuelle localisation de cette « Cité d’or » en s’appuyant sur un corpus de textes aussi protéiforme. Il ne doit absolument pas être perdu de vue que ces récits primitifs sont à prendre essentiellement pour ce qu’ils nous disent de la représentation du monde à cette époque et non pour leur caractère proprement historique. Si un sens devait être cherché – et il y en a sûrement un, la démarche devrait plutôt se faire sur un plan symbolique.   

Dans un registre un peu différent, on retrouve une autre mention de cette terre mystérieuse, quasiment un millénaire avant la rédaction de l’Iliade. Il s’agit en l’occurrence des Textes sacrés de l’hindouisme, fixés par écrit quinze siècles avant l’ère commune. C’est un des spécialistes, L. B. G. Tilak, dans son ouvrage L’Origine polaire de la tradition védique, qui met en premier le phénomène en exergue, en confrontant l’ensemble des données scripturaires aux sciences de son temps. Ainsi, explique-t-il en conclusion de la démarche qui est la sienne, que : « Notre objet était simplement de montrer qu’il y a suffisamment de preuves dans les Védas et l’Avesta pour établir l’existence d’une origine arctique des Aryens à l’époque interglaciaire, et le lecteur qui nous a suivis tout au long de notre exposé peut voir à présent que la théorie que nous avons tenté de démontrer est fondée sur un solide ensemble de textes et de passages qui ont été préservés par la tradition, qui appartiennent aux deux plus anciens recueils de la race aryenne, et qui trouvent une confirmation indépendante à partir de sciences telles que la géologie, l’archéologie, la paléontologie linguistique, la mythologie comparée et l’astronomie »[ii].

Incroyable conception, le cercle arctique n’étant de nos jours qu’une terre de désolation, entièrement recouverte de glace ! Donc, contrairement aux Grecs qui n’envisagent les confins du Nord qu’à la limite de l’Europe et de la Sibérie, la tradition védique va plus loin en affirmant qu’il y a 12.000 ans environ, la zone polaire était libre de glace et qu’il y régnait un éternel printemps où prospérait un peuple hautement civilisé.

Voyons ce que René Guénon en pense. Dans une veine similaire, celui-ci déclare : « (…) nous considérons l’origine des traditions comme nordique, et même plus exactement comme polaire, puisque cela est expressément affirmé dans le Vêda, aussi bien que dans d’autres livres sacrés. La terre où le soleil faisait le tour de l’horizon sans se coucher devait être en effet située bien près du pôle, sinon au pôle même »[iii]. 

Etablissant par ailleurs un comparatisme des mythologies hyperboréennes, il ajoute : « Nous pourrions citer encore, en ce qui concerne la « contrée suprême », bien d’autres traditions concor­dantes ; il est notamment, pour la désigner, un autre nom, probablement plus ancien encore que celui de Paradêsha : ce nom est celui de Tula, dont les Grecs firent Thulé ; et, comme nous venons de le voir, cette Thulé était vraisemblablement identique à la primi­tive « île des quatre Maîtres ».  (…) On sait que la Tula mexicaine doit son origine aux Toltèques ; ceux-ci, dit-on, venaient d’Aztlan, « la terre au milieu des eaux », qui, évidemment, n’est autre que l’Atlan­tide, et ils avaient apporté ce nom de Tula de leur pays d’origine ; le centre auquel ils le donnèrent dut probablement remplacer, dans une certaine mesure, celui du continent disparu. Mais, d’autre part, il faut distinguer la Tula atlante de la Tula hyperbo­réenne, et c’est cette dernière qui, en réalité, repré­sente le centre premier et suprême pour l’ensemble du Manvantara actuel ; c’est elle qui fut l’« île sacrée » par excellence, et, ainsi que nous le disions plus haut, sa situation était littéralement polaire à l’origine »[iv].

Figure 2 Carte du Pôle nord de Gérard Mercator (1512-1594), Duisbourg, © BnF.

 

Comme il a été dit supra, la thèse traditionnelle navigue à contre-courant du credo scientifique. Au lieu de penser la civilisation humaine en termes évolutionniste, progressiste et diffusionniste, R. Guénon préfère défendre l’idée d’une descente involutive de l’humanité, telle que les mythes le racontent. En d’autres termes, la civilisation – que lui appelle Tradition – viendrait du pôle et se serait propagée vers les continents américain et eurasiatique, perdant au fur et à mesure de son avancée, le souvenir de son origine.

Dans son livre sur Le cycle de l’humanité adamique, le métaphysicien Jean Phaure enfonce le clou et soutient l’idée que ce n’est non pas la Tradition qui conjecturerait vainement sur sa primordialité, mais bien la science qui se serait engluée dans des sophismes aberrants. Evoquant les problèmes de délimitation des phénomènes glaciaires et les présupposés que l’on a sur la climatologie des pôles, il note que : « (…) Il faut ici rappeler cette théorie des glaciations et en particulier la chronologie (très flottante !) de Würm III sont de plus en plus contestées dans les milieux scientifiques. Il paraîtrait plus conforme à la Tradition de prêter l’oreille à certaines données de la physique du globe (mesure du magnétisme en particulier) qui font état d’un déplacement de l’axe des pôles par rapport à la surface de la Terre. On a d’ailleurs trouvé des traces de végétation tropicale en Sibérie et en Scandinavie. On comprendrait alors que le berceau de l’humanité (sic) ait pu jouir en l’Âge d’Argent d’un climat quasi-paradisiaque, et que les « dieux venus du Nord » ne soient pas « venus du Froid »… »[v].

Bien que l’on reste circonspect quant au paradigme expansionniste d’un Homo sapiens provenant du pôle, il faut reconnaître, pour être tout à fait honnête, que certaines découvertes scientifiques posent question. L’on pense notamment au grand nombre de mammouths exhumés des terres insulaires sibériennes, qui datent du début de l’Holocène[2]. Ces herbivores de plusieurs tonnes ont été retrouvés parfaitement intactes, comme s’ils avaient été congelés instantanément. Tellement intactes d’ailleurs, que le contenu de leur estomac n’a même pas eu le temps d’être digéré, et révèle que ces régions, qui connaissent aujourd’hui des températures extrêmes, étaient autrefois des steppes verdoyantes[vi]. Difficile à imaginer. Et pourtant il le fallait bien, parce que pour qu’un troupeau survive plusieurs dizaines d’années dans un environnement naturel, la végétation devait obligatoirement être abondante. Un mammouth engloutit environ 200 kg de nourriture par jour…[vii]   

L’on pense en outre à une carte du 16ème siècle d’Oronce Fine, issue de la Bibliothèque du Congrès américain. Le professeur de l’université du New Hampshire Charles Hutchins Hapgood, avait pareillement fait remarquer qu’en Antarctique, les terres avaient un jour été libres de glace. Il semblerait que la carte en question soit elle-même une copie d’une carte de la Bibliothèque d’Alexandrie, qui remonterait à plusieurs siècles en arrière. Il ne pourra pas être développé ici l’authenticité des informations qui y figurent. Mais le simple fait qu’Albert Einstein ait donné du crédit aux thèses d’Hapgood en préfaçant son ouvrage The Earth’s Shifting Crust, suffit au moins à montrer que l’auteur, bien qu’ayant soutenu une théorie originale, était un scientifique accompli qui travaillait en toute collégialité.

Dans un même élan, Paul-Emile Victor avait également préfacé un de ses livres, intitulé Les cartes des anciens rois des mers. A lire les propos de l’explorateur polaire, celui-ci lui accordait un crédit manifeste. Voici comment il présente le personnage et son travail : « La carte de l’Antarctique d’Oronteus Finaeus (en français : Oronte Finé), datée de 1531, est plus étonnante encore que celle de Piri Re’is.

Figure 3 Carte d’Oronteus Finaeus (1531) montrant les Terres australes.

 

Elle couvre en effet la totalité du continent Antarctique et montre clairement les deux immenses échancrures que sont la plate-forme (ice-shelf) de Ross et celle de Filchner-Ronne. Tout cela finit par être signalé à un professeur de Keene State College, Charles H. Hapgood. Il fut pris d’une telle passion pour l’ensemble des mystères et problèmes posés par les cartes anciennes qu’il y passa pratiquement toutes ses nuits à travailler avec ses étudiants, et cela pendant sept ans. J’ai rencontré Hapgood pendant cette période mémorable, avant la publication de ses résultats. Ce qu’il avait ajouté, pour l’Arctique et pour l’Antarctique, aux découvertes de Mallery, résonna pour moi comme du Wagner à Bayreuth... Mais ce qu’il avait découvert sur les cartes anciennes des quatre hémisphères (nord, sud, ouest et est) était encore plus extraordinaire ! »[viii].

Ce qui importe en définitive dans ce qui vient d’être dit, est que des scientifiques de cet acabit n’excluent pas la réflexion de repenser l’Histoire de la Terre d’une façon alternative. Est-il d’ailleurs possible de faire autrement à l’aune des éléments ici présentés ? Car, pour qu’un peuple de navigateurs soit capable de cartographier les côtes du pôle sud avec une précision même relative, de deux choses l’une : soit l’Antarctique se situait dans une région atlantique plus au Nord, c'est-à-dire dans une zone géographique plus tempérée, avant de glisser à sa place actuelle ; soit le climat, à un moment donné, était plus chaud que maintenant.

Une publication de Jack Hough, de l’université de l’Illinois, semble en tous cas confirmer la deuxième hypothèse. L’Antarctic Expédition de l’U.S. Navy en 1946-1947, effectua trois forages au fond de la mer Ross afin d’en prélever des sédiments. Ces carottages furent confiés au physicien nucléaire W.D. Urry de l’Institut Carnegie de Washington DC, qui les examina selon la méthode de datation à l’ionium. Leurs conclusions ont été sans appel. Autour de 12.000 BP, l’Antarctique connaissait un climat tempéré, qui prit fin a priori vers 6.000 BP[ix].

Ce qui amena Hapgood à soutenir que : « The evidence presented by the ancient maps appears to suggest the existence in remote times, before the rise of any of the known cultures, of a true civilisation, of a comparatively advanced sort, which either was localized in one area but had worldwide commerce, or was, in a real sense, a worldwide culture. This culture, at least in some respects, may welle have been more advanced than the civilisations of Egypt, Babylonia, Greece, and Rome. In astronomy, nautical science, mapmaking and possibly ship-building, it twas perhaps more advanced than any state of culture before the 18th Century of the Christian Era »[x]. 

Soit !

Mettons un instant la science de côté et revenons à ce que disait Guénon sur les terres du Nord. Dans le passage qui le citait, il était question de foyers secondaires de la Tradition primordiale, colonisés par des Hyperboréens en pleine migration méridionale. L’auteur faisait allusion de façon assez furtive à l’Atlantide, l’île légendaire de Platon. Or, comme les deux « sièges » de la Tradition sont a priori attachées l’un à l’autre par un lien d’originelité, il semble difficile, si l’on veut aller jusqu’au bout de sa logique, de faire l’impasse sur ce sujet. Aussi fera-t-on une brève mais nécessaire incartade vers ce continent mythique, dans l’espoir de mieux comprendre le transfert du « centre de gravité » qui s’est opéré du Nord vers l’Ouest. 

Une Atlantide hyperboréenne ? 

L’atlantologie est une vaste discipline.  Quelques lignes ne sauraient résumer l’étendue de la littérature. Nombre d’historiens et de scientifiques ont déjà effectué des tentatives de vérification des données platoniciennes, et ne serait que trop indiqué pour celui ou celle qui chercherait à comprendre la problématique dans toute sa complexité. Le minimum requis sera quand même d’admettre l’éventualité d’une historicité du récit, aussi fantasmagorique qu’il puisse paraître.

Figure 4 Carte de l’Atlantide orientée sud d’Athanasius Kircher (1678), à l’emplacement supposé par Platon, au-delà des Colonnes d’Hercule.

 

Malgré l’universalité des traditions qui traitent de la disparition des sociétés humaines antérieures, l’histoire de l’Atlantide, développée en tous cas avec cette emphase, ne remonte qu’au seul philosophe Platon dans ses deux dialogues Critias et Timée. Lui affirme tenir ce récit dudit Critias (IV)[3], selon des manuscrits qui auraient été déposés chez son aïeul au cinquième degré Dropide (II), qui les avait lui-même reçus du législateur et fondateur le la Constitution athénienne Solon. Lequel Solon rapporte ce mythe d’un prêtre de la ville Saïs en Basse-Égypte, qui lui aurait enseigné (vers -600 av. J-C) la grandeur et la désescalade de l’Atlantide en des temps reculés[4].

Le prêtre égyptien inaugure son récit en ironisant sur l’immaturité intellectuelle des Grecs de son époque : « Solon, Solon, dit-il ! Vous autres Grecs êtes toujours des enfants, et il n’y a point de vieillard en Grèce. (…) car vous n’avez dans l’esprit aucune opinion ancienne fondée sur une vieille tradition et aucune science blanchie par le temps.

En voici la raison.  Bien des fois et de bien des manières, le genre humain a été détruit, et il le sera encore. Les catastrophes les plus importantes sont dues au feu et à l’eau, et d’autres causes provoquent des catastrophes moindres. Prenons par exemple cette histoire qu’on raconte aussi chez vous. Un jour, Phaéton, le fils du Soleil, attela le char de son père et ne pouvant le maintenir dans la voie paternelle, embrasa tout ce qui était sur la terre et périt lui-même foudroyé.

Ce récit a l’apparence d’une fable ; mais la vérité qui s’y recèle, c’est que les corps qui circulent dans le ciel autour de la terre dévient de leur course et qu’une grande conflagration qui se produit à de grands intervalles détruit ce qui est sur la surface de la terre » (Timée, 22bcd).

Clairement, il est ici question d’astrologie et de changement d’ère, dont le passage au signe zodiacal suivant est marqué par un cataclysme notable. Phénomène astronomique dirait-on aujourd’hui, qui se comprend grâce à la précession des équinoxes, c'est-à-dire la révolution que l’axe de la Terre fait sur lui-même (à l’image d’une toupie) en 25.920 ans, et qui donne à l’échelle macrotemporelle, le sentiment de rotation des constellations. Apparemment, le déplacement du centre de gravité de l’Âge d’or hyperboréen vers l’Âge d’argent atlantéen ne s’est pas fait sans heurt. De manière analogue, la chute de l’Atlantide a également été précipitée par une catastrophe de grande ampleur. Platon rapporte à ce propos, que 9.000 ans avant Solon (13.000 BP) eut lieu un épisode majeur du cycle cosmique qui produisit « des tremblements de terre et des inondations extraordinaires ». Et « dans l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit, ajoute Platon, tout ce que vous aviez de combattants fut englouti d’un seul coup dans la terre, et l’île Atlantide, s’étant abîmée dans la mer, disparut de même » (Timée, 25cd).

Dans le Critias, il s’étend davantage sur le sujet et donne la raison de cette destruction, expliquant que : « Pendant de nombreuses générations, tant que la nature du dieu domina en eux (les Atlantes), les rois restèrent dociles à la voix de leurs lois et gardèrent de bonnes dispositions à l’égard du principe divin auquel ils étaient apparentés. Leurs façons de penser étaient pleines de vérité et de grandeur, à tous égards ; ils se comportaient avec une mansuétude accompagnée de modération aussi bien à l’égard des constantes vicissitudes de l’existence que les uns à l’égard des autres. Aussi, dédaignant toutes choses à l’exception de la vertu, faisaient-ils peu cas de leur prospérité (…). Mais, quand l’élément divin vint s’étioler en eux, parce que cet élément avait été abondamment mélangé et souvent avec l’élément mortel, et quand le caractère humain vint à prédominer, alors, désormais impuissants à porter le poids de la prospérité qui était la leur, ils tombèrent dans l’inconvenance, et, aux yeux de celui qui fait preuve de discernement, ils apparurent moralement laids, parce qu’ils avaient laissé se corrompre les biens les plus beaux qui viennent de ce qu’il y a de plus noble (…). C’est alors que le Dieu des dieux, lui qui règne en s’appuyant sur des lois, comprit (…) à quel point de dépravation en était venue une race excellente, et il voulut leur appliquer un châtiment afin de les faire réfléchir et de les ramener à plus de modération » (Critias, 120d-121c).

Le fond du récit fait référence à toute civilisation qui, un jour ou l’autre, relègue les lois divines au second plan et tombe de facto dans un relâchement moral et spirituel. Il ne peut que faire écho aux figures prophétiques de Noé et de Loth. D’ailleurs, si l’on suit littéralement le récit de Platon dans une perspective de rapprochement des traditions, le châtiment infligé aux Atlantes, comme celui des peuples bibliques, n’est rien d’autre qu’une leçon qui leur a été donnée afin qu’ils méditent sur leur décadence ; ce qui suppose la survivance des meilleurs éléments de cette société et donc une régénérescence en d’autres cieux. Autrement dit, l’Atlantide, loin d’avoir été l’alpha et l’oméga de la Tradition comme le pensent certains fallacieusement, aurait été le trait d’union entre l’Hyperborée d’un côté et une culture qui lui aurait été géographiquement proche de l’autre. 

J. Phaure note assez justement de ce point de vue, que : « La position relativement « secondaire » qu’occupe la civilisation atlantéenne dans le Cycle peut être symbolisée par le transfert qui s’y est effectué de la « demeure » du « Régent » céleste de la constellation de la Grande Ourse à celle des Pléiades que les Grecs appelaient Atlantides et qui étaient les filles d’Atlas. Le nom d’Atlantide se retrouve fréquemment, à peine transformé, en mainte figure mythologique. Ainsi Atalante nous est dit avoir tué le sanglier blanc de Calydon (à rapprocher des « Kaldes » ou « Celtes », mot qui avant de désigner une civilisation, désigne la classe sacerdotale) »[xi].

Le langage symbolique ici usité ne simplifie pas les choses. Il est encore question de constellations, qu’il faut semble-t-il entendre comme de « Grandes Années », et d’animaux sauvages, notamment l’Ours et le Sanglier. Un article de R. Guénon sur ce thème va sûrement nous aider à décrypter ce qui se cache derrière la symbolique du bestiaire stellaire et ainsi comprendre le lien qui est sous-tendu avec la civilisation « celte », qu’on préfère qualifier de « mégalithique » – pour éviter toute ambiguïté de dates.

Figure 5 Disque de Nebra, Halle State Museum of Prehistory, Allemagne, le plus vieux document archéologique au monde (1600 BC)[5].

 

Ecrit-il d’ailleurs : « Quant à la question d’antériorité, il faudrait tout d’abord savoir à quelle époque précise remonte le Druidisme, et il est probable qu’il remonte beaucoup plus haut qu’on ne le croit d’ordinaire, d’autant que les Druides étaient les possesseurs d’une tradition dont une part était incontestablement de provenance hyperboréenne ».

Lorsqu’au paragraphe suivant, il ajoute : « (…) nous disons « Hyperborée » pour nous conformer à l’usage qui a prévalu depuis les Grecs ; mais l’emploi de ce mot montre que ceux-ci, à l’époque « classique » tout au moins, avaient déjà perdu le sens de la désignation primitive. En effet, il suffirait en réalité de dire « Borée », mot strictement équivalent au sanscrit Varâha [se prononce βarāha, Ndlr], ou plutôt, quand il s’agit d’une terre, à son dérivé féminin Vârâhî : c’est la « terre du sanglier »[6], qui devint aussi la « terre de l’ours »[7] à une certaine époque (…)»[xii].

Figure 6 Swastika Stone (2.800-500 BC), Ilkley, Angleterre (Boughey K.J.S. (2011), 'Sermons in Stones: the meaning of prehistoric rock art, the 'Camunian Rose, and the strange case of the Swastika Stone, Ilkley, Prehistory Research Section Bulletin of the Yorkshire Archaeology Society, 48: 73-86).

 

« Il y a encore autre chose, précise-t-il : la racine var ou vri, en sanscrit, a les sens de « couvrir », de « protéger » et de « cacher » ; et, comme le montrent le nom de Varuna et son équivalent grec Ouranos, elle sert à désigner le ciel, tant parce qu’il couvre la terre que parce qu’il représente les mondes supérieurs, cachés aux sens. (…) Ajoutons que la même racine a encore un autre sens, celui de « choix » ou d’« élection » (vara), qui évidemment, ne convient pas moins à la région qui est partout désignée par des noms comme ceux de « terre des élus », « terre des saints » ou « terre des bienheureux »[xiii]. 

 Approche terminologique intéressante. Reste toutefois à faire le lien avec la « pré-Celtide » qui devait nous occuper initialement. Car il a été question de représentations symboliques et de « terres célestes », mais la connexion avec la civilisation dite « mégalithique » n’a pas encore été faite.

Aussi, dès les premières lignes de l’article, il affirme que : « Chez les Celtes, le sanglier et l’ours symbolisaient respectivement les représentants de l’autorité spirituelle et ceux du pouvoir temporel, c’est-à-dire les deux castes de druides et des chevaliers[8] (…)»[xiv]. Affirmation d’autant plus pertinente qu’elle entre en résonance avec l’idée susdite d’élite sacerdotale, détentrice d’un secret à préserver, et d’un ordre qui était censé le protéger. On y reviendra au chapitre suivant.

 Pour en terminer avec l’Atlantide et la pré-Celtide, et reformuler l’hypothèse de façon différente[9], serait-il temps d’évoquer une terre, cette fois-ci bien réelle[xv], qui fait exactement le lien entre la Scandinavie, la Bretagne et la Grande-Bretagne, à une époque sensiblement proche que celle que Platon relate. L’on pense notamment au Doggerland, terre qui a progressivement été submergée par les eaux à la fin de la période glaciaire et complètement engloutie vers 6.200 BC, après un glissement de terrain au sud de la Norvège[xvi].  

Récemment, les fouilles archéologiques ont révélé que la zone était luxuriante[xvii] et qu’elle était habitée par un peuple de chasseurs-cueilleurs du Mésolithique[xviii] d’environ 30.000 individus. Rien n’indique pour le moment qu’ils étaient différents, entendons par-là plus civilisés que les autres peuples qui leur étaient contemporains.

Ce qui importe, pour l’instant, est de montrer qu’un vaste territoire reliant le Nord à l’Ouest a véritablement existé et qu’il a pu être, à une époque suffisamment tardive, le pont terrestre entre plusieurs cultures environnantes.

Figure 7 Carte du Doggerland réalisée par William E. McNulty et Jerome N. Cookson © National Geographic Magazine.

 

Or, si l’on compare la date à laquelle le groupe de « résistants » insulaires du Dogger Bank s’est retrouvé sous les abîmes – le reste ayant probablement fui avant aux alentours, ladite date est extrêmement proche de l’apparition de la culture mégalithique en Bretagne. En prenant les datations au C14  les plus extrêmes, à peine un millénaire les sépare[xix], ce qui est très peu à l’échelle de la Préhistoire. D’autant que la culture des « pierres levées » ne peut être datée avec précision ; ne le sont que les résidus de vie humaine, qui ne correspondent pas obligatoirement à la période d’érection desdits mégalithes.

Figure 8 Carte montrant l’expansion de la culture mégalithique du début du 5ème millénaire pour l’Europe de l’ouest, à la fin du 2ème millénaire avant notre ère pour le pourtour méditerranéen (B. Schulz Paulsson, ed. James F. O’Connell, University of Utah, Salt Lake City, UT, January 3, 2019).

 

Par conséquent, il est théoriquement possible que des Néolithiques d’Europe de l’ouest ait pu hériter d’une civilisation antérieure venue du Nord – entendons par-là scandinave – surtout que la nature de cet héritage implique un temps d’observation et d’expérimentation très long. C’est ce que nous allons examiner maintenant. 

Mégalithisme et pythagorisme : un anachronisme 

Lorsqu’on entend parler de génie architectural des Anciens, le site qui vient en premier lieu à l’esprit est l’Égypte, et plus précisément le plateau de Gizeh, avec la dernière des « Sept Merveilles du monde », la pyramide de Khéops. En effet, cette Grande Pyramide, édifiée au milieu du IIIème millénaire, constitue un point de repère spatiotemporel ainsi qu’un critère de comparaison en matière d’ingénierie des civilisations. L’on dit par exemple que les mégalithes de Göbekli Tepe sont trois fois plus vieux que ladite pyramide ; ou que le trilithion des soubassements du temple héliopolitain de Baalbek, qui dépasse plusieurs centaines de tonnes, est environ dix fois plus important que les blocs de granite de la Chambre du roi. En revanche, il est rarement rappelé – en tous cas, ce n’est pas un réflexe immédiat – que les mégalithes bretons sont antérieurs aux premières dynasties pharaoniques d’au moins 2.000 ans, ou qu’ils sont pour certains d’entre eux cinq fois plus lourds. Peu importe, pourrait-on dire, puisque la grossièreté apparente de l’architecture mégalithique n’a rien de comparable.

Avant d’y venir, disons d’abord quelques mots sur les mathématiques qui, contrairement à l’idée reçue, ne viennent pas des Grecs à l’origine qui, pour leur part, n’ont fait que poursuivre et théoriser ce qui leur avait été transmis par d’autres.

La publication d’un article dans la revue scientifique Historia Mathematica au sujet de la tablette Plimpton 322 a fait grand bruit au cours de l’été 2017[xx].

Figure 9 Plimpton 322, the Rare Book and Manuscript Library, Columbia University.

 

Les coauteurs australiens, D.F. Mansfield et N.J. Wildberger, défendaient en effet la thèse selon laquelle la trigonométrie avait non pas été inventée par Hipparque (190-120), mais par des mathématiciens paléo-babyloniens 1.500 ans avant. Génie à tel point indubitable, affirme Mansfield, que « c’est l’un des rares cas où l’ancien monde peut nous apprendre quelque chose de nouveau »[xxi]. Grâce à la traduction de la tablette par la spécialiste des mathématiques cunéiformes Christine Proust, son contenu nous est rendu accessible. Il s’agit clairement de rectangles sexagésimaux, autrement dit anachroniquement de triangles de Pythagore, en base 60. Les tables sont tellement bien conçues et tellement précises, dit-elle, que « le nombre fournit à lui tout seul ce que nous appelons aujourd’hui un triplet pythagoricien »[xxii]. Les mathématiques paléo-babyloniennes partagent, en ce sens, des conceptions similaires à celles des Égyptiens, en particulier le goût prononcé des nombres irrationnels.

Effectivement, l’Égypte antique n’est pas en reste à ce niveau-là. Les Papyri de Moscou, Rhind et Kahūn, qui sont plus vieux que leur homologue de deux à quatre siècles (2000-1850 BC), montrent combien les mathématiciens égyptiens raffolaient des problèmes complexes.

Figure 10 "Rhind Mathematical Papyrus". © The Trustees of the British Museum.

Ils mettent surtout en évidence leur grande maîtrise des triplets pythagoriciens, 1.500 ans avant Pythagore (580-495). La particularité égyptienne est que leurs auteurs tenaient compte des angles, a contrario de leurs voisins babyloniens ; ce qui était en fait indispensable pour calculer les pentes et les hauteurs des monuments.

La Grande Pyramide, plus ancienne encore de presque un millénaire, montre en effet comme un livre à ciel ouvert, que les architectes et les ingénieurs ne dressaient pas les monuments au hasard. Ils faisaient au contraire montre d’un grand savoir géométrique, respectant le Nombre π et les proportions du Nombre φ, comme l’indique l’égyptologue français Jean-Philippe Lauer : « Il existe à la pyramide de Khéops une égalité remarquable entre le carré construit sur la hauteur verticale et la surface de chacune des faces triangulaires, où découle précisément la qualité de section d’or »[xxiii].

Figure 11 John A.R. Legon, The Giza Project, Harvard University.

En effet, avec une base carrée de 440 coudées royales (0,5235 m) de côté, la hauteur de la pyramide de 280 détermine la pente de l’apothème selon un rapport précis de 14/11[xxiv]. Or, √(142 + 112)/11 = 1,61859. Et, 4(14/11) = 3,14285.

Donc, pour conclure ce préambule, l’on peut dire, sans outrage majeur, que les savants grecs ont pour la plupart été initiés en Égypte. Ce que le philosophe Jean-Paul Dumont reconnaît assez sereinement lorsqu’il dit que Thalès de Milet (ca 640-546) n’apprit les mathématiques nulle part ailleurs qu’en Égypte[xxv]. Il en serait de même de Pythagore. Bref, ce que nous voulons soutenir est que les Grecs, qui sont généralement perçus comme à l’origine de la civilisation, ont en fait hérité des savoirs égyptiens et chaldéens qui étaient eux-mêmes déjà multimillénaires. La question est maintenant de savoir si l’Égypte est pionnière en ce domaine ou si elle a elle-même été devancée par une autre civilisation ?

Orientons-nous désormais du côté britannique. Sensiblement à la même époque, soit entre 3200-2500 BC, peut-être même avant (4000 BC ?)[xxvi], il est un peuple qui semble fasciné par les formes géométriques et les symétries. Grâce à la modélisation en 3D du conservateur au Musée national d’Écosse (Édimbourg), Hugo Anderson-Whymark, il est maintenant possible d’admirer le travail de gravure des Néolithiques[xxvii].

Figure 12 Pétrosphères écossaises, National Museums Scotland.

 

L’archéologue confie au magazine Science et Avenir[xxviii], que personne ne sait véritablement la signification que ces formes géométriques revêtent. Il y a divergence entre les chercheurs sur leur nature et leurs fonctions. Certains avancent un côté pratique : jeux, armes, poids, roulements à billes primitif ou même oracles ? D’autres supposent un usage symbolique : objets de prestige ? Le fait que la majorité ait été retrouvée au sein de cercles mégalithiques laisse penser qu’un lien existe avec une forme de spiritualité – du moins si l’on postule que lesdits cercles soient autre chose que des cailloux posés là sans finalité. Marcus du Sautoy, mathématicien à l’université d’Oxford, pense quant à lui, qu’il y a derrière ces pétrosphères une volonté indéniable de former des objets mathématiques, avec un souci aigu pour la symétrie tridimensionnelle. Elles dénotent en tous cas, selon lui, une réelle capacité d’abstraction[xxix].

Figure 13 Ashmolean Museum, Oxford University.

 

D’aucuns aimeraient y voir un rapprochement avec les solides platoniciens. C’est somme toute assez exagéré pour ce qui est du mathématicien D.R. Lloyd, qui estime que la volonté de symétrie n’induit pas nécessairement une conception abstraite plus complexe[xxx]. Pour affirmer une telle proposition, un choix doit d’abord se faire parmi un panel de plusieurs centaines de boules présentant presque toutes des formes géométriques différentes. La sélection de cinq pétrosphères en particulier, soit un rapport de 1/100, relève donc d’un choix tout à fait arbitraire.

 

Figure 14 Dorothy N. Marshall, Carved stone balls, Procedings of the Society of Antiquaries of Scotland, 108, 40-42.

 

Quelle qu’ait été la fonction de ces objets (d’art) lithiques, l’on peut aisément admettre qu’ils n’ont pas été conçus uniquement dans un aspect utilitaire et qu’ils ont peut-être eu une signification plus symbolique. De part leur haute technicité, lesdits objets montrent en tous cas que les artisans néolithiques savaient indubitablement ce qu’ils faisaient.

Maintenant que ce jalon est posé et que l’on se trouve en mesure de reconnaître à ces hommes une capacité d’abstraction, reculons de nouveau de deux millénaires, à la période d’édification des premiers sites mégalithiques (7.000 BP). Bien que Stonehenge en
Angleterre et Newgrange en Irlande jouissent d’une notoriété incontestée, les sites les plus anciens se situent pourtant plus au sud, en Bretagne française notamment. Cela va sans dire que de très nombreux autres sites en Europe sont dignes d’intérêt. Cependant, le but de la démarche est ici de montrer que les architectes du Néolithique, malgré des dates très reculées en regard de ce qui est supposé au sujet de la science, faisaient montre d’une intentionnalité précise dans la disposition de ces mégalithes.

Bien des significations ont été données à ces pierres : lieux magico-fantastiques, sites funéraires, temples ouverts, calendriers, sites astronomiques, etc. La réalité, personne n’est capable de la dire. Tout relève de l’interprétation, ou presque.

La thèse astronomique semble, à nos yeux, la plus fondée, puisqu’elle se vérifie par des mesures précises. Que des hommes se soient intéressés au ciel en des temps anciens, l’archéologue américain Alexander Marshack l’avait déjà mis en évidence dans ses Racines de la civilisation (p. 159, Plon, 1972), montrant que, de l’Aurignacien au Magdalénien (43.000-12.000 BC), ces Préhistoriques se montraient fort soucieux du comptage des lunaisons[xxxi].

Figure 15 Os gravé de l’Abri Blanchard (Dordogne), Harvard University, Peabody museum.

 

Par voie de conséquence, que des hommes du Néolithique fassent preuve, à leur tour, d’une maîtrise plus ou moins certaine des recensions astronomiques n’a rien d’étonnant. Le cercle de Goseck en est un exemple patent.

Figure 16 Cercle de Goseck, Saxe-Anhalt, Allemagne, le plus ancien observatoire astronomique au monde (4.900 BC)[10].

 

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, doit-on prévenir que la thèse archéoastronomique ne fait pas l’unanimité dans les cercles préhistoriens, et bien que sa légitimité soit grandissante, elle génère encore de vifs débats. Parfois, c’est la personnalité de l’auteur qui est mise en cause (crédibilité, profession hors du champ de compétence, manque de reconnaissance des pairs, publications scientifiques inexistantes, etc.). Des fois, ce sont les mesures qui posent question, soit à cause d’un positionnement arbitraire des appareils (théodolite, GPS), soit à cause de la restauration des sites ces deux derniers siècles, qui a brouillé les emplacements d’origine, soit carrément à cause d’un remaniement interne des Néolithiques[xxxii]. Quoiqu’il en soit, il existe dans la communauté scientifique internationale des chercheurs qui respectent ces critères de rigueur et d’honnêteté intellectuelle et qui donnent du crédit à cette discipline.

Le préhistorien Jean-Pierre Mohen, Conservateur général du Patrimoine, déclare à ce propos que : « La littérature sur la relation entre les mégalithes d’Europe occidentale et les orientations est abondante et de qualité inégale, ce qui exige un travail critique pour évaluer tout l’intérêt de cette question. Quelques exemples précis concernant des monuments célèbres des îles Britanniques, comme New Grange en Irlande ou Stonehenge dans le Wessex, et d’autres dans l’Ouest de la France, comme ceux de Carnac et de Locmariaquer (Morbihan) ou encore ceux de Bougon (Deux-Sèvres), montrent la réalité de cette recherche préhistorique précise qui devait côtoyer à certains moments d’autres logiques d’orientation, comme celle qui indiquait la direction d’un sanctuaire central (Carrowkeel-Sligo-Irlande), ou d’un habitat lui-même peut-être lieu sacré (Bougon, phases des grands dolmens). Les mégalithes d’Europe occidentale du néolithique sont associés à une appréhension spatiale et religieuse terrestre et cosmique »[xxxiii].

Une fois cette précision faite, il entre dans le détail de chacun des sites énumérés ci-dessus et dresse un bilan des travaux les plus sérieux dans ce domaine. Après Stonehenge, il en arrive à la Bretagne et note que : « Deux millénaires plus tôt, vers 4000 avant notre ère, les alignements de Carnac (Morbihan) présentent sur près de dix kilomètres de long une série d’aménagements conçus selon le même schéma (…). La découverte récente par nos collègues anglais de l’Ashmolean Museum d’Oxford et de l’Université de Cambridge (Sherratt et Shelle, 2002), d’archives photographiques de 1830 des alignements de Carnac, permet, grâce au GPS, de redresser les images et de vérifier les positions exactes des menhirs et en particulier de rendre hommage aux restaurations de Z. Le Rouzic, au début du XXe siècle, pour la rigueur et la fidélité de ses restaurations. Nous avons donc des documents topographiques validés qui nous permettent une évaluation juste des travaux d’Alexander Thom, professeur à Oxford, qui détermina l’unité de mesure utilisée à Carnac. Il mesura les intervalles entre 2671 menhirs et publia en 1978 les résultats de ses recherches, soit une unité moyenne de 0,829 mètre qu’il appela « yard mégalithique » »[xxxiv].

Dans la même veine, l’archéologue Jacques Briard (Directeur honoraire au CNRS de Rennes) confirme ces propos, ajoutant d’un point de vue général que : « La foi mégalithique a élevé sur le territoire de l’Armorique ces menhirs et alignements dont il semble bien que le rôle était lié au culte astronomique. Malgré tout ces monuments ont été bouleversés pour la plupart au cours des âges, empêchant souvent des observations d’orientations très précieuses. Toutefois malgré ces difficultés les théories les plus sérieuses se rapportent aux orientations solsticiales, équinoxielles et aux levers intermédiaires, peut-être jalons de ces fêtes agricoles que la tradition celtique semble avoir prolongé (…)»[xxxv].

Revenant plus en amont sur les travaux des ingénieurs anglais, Alexander Thom et son fils Archibald, l’archéologue met en exergue quelque chose de particulièrement stupéfiant, en avançant que : « A. et A.S. Thom (1977) proposent tout d’abord une ‘‘géométrie’’ des alignements de Carnac, basée sur l’utilisation d’une unité de base, le yard mégalithique de 0,829 m, avec un multiple la toise mégalithique mesurant 2,5 yards mégalithiques soit 2,08 m. Les constructions s’avèrent très élaborées, dépassant largement le simple usage du triangle de Pythagore »[xxxvi].

Des Pythagoriciens il y a 7.000 ans : idée originale ou élucubration ? Etant donné que Thom a cartographié l’équivalent de 600 sites, il ne sera ici question que de quelques-uns, notamment des plus anciens, à titre d’exemples. L’exhaustivité est impossible en ce genre de format.

Bien que très prudent quant à la méthodologie et aux conclusions de Thom sur certains sites britanniques, l’historien des mathématiques Olivier Keller revient sur sa thèse préhistorique pythagoricienne et reconnaît à demi-mot que : « (…) beaucoup de cercles de pierre seraient en réalité des "oeufs" de deux types, faits d’arcs de cercles raccordés dont les centres seraient les sommets de triangles rectangles ; que les côtés de ces triangles, exprimés en yards mégalithiques, seraient des triplets pythagoriciens. Par exemple à Carnac, on aurait un "oeuf mégalithique de type I", avec pour base un triangle rectangle de côtés 37,5-50-62,5, ce qui donne bien un triplet pythagoricien puisque 37,52 + 502 = 62,52  qui est lui-même, à une homothétie près de rapport 12,5, le fameux triangle 3-4-5 »[xxxvii].

Figure 17 Site des alignements du Ménec, Carnac (Morbihan). A. Thom & A.S. Thom, The uses of the alignments at Le Ménec, Carnac. Journal of the History of Astronomy 3: 151- 64, 1972.

 

A. Thom donne une explication à ses mesures qui, prises en l’état, traduiraient d’étranges anachronismes. « Nous avons aussi constaté, dit-il, qu’un certain nombre de cercles sont aplatis sur un de leurs côtés. L’aplatissement était obtenu par l’utilisation d’une construction géométrique bien définie, mais dans quel but ? Nous avons également trouvé de nouveaux cercles ovales ; la construction géométrique des oves est basée sur des triangles ayant des côtés entiers mesurés en YM. Le triangle de base est à angle droit et à ses côtés en YM entiers, de telle sorte que toutes les dimensions soient entières. Un autre type de construction, fréquemment utilisée, était l’ellipse. Il est facile de démontrer que dans l’ellipse, nous avons l’équation a2 + b2 = c2 dans laquelle 2a est l’axe le plus grand, 2b l’axe le plus petit et 2c la distance entre les foyers. Ceci est évidemment la relation pythagoricienne entre les côtés d’un triangle rectangle, et nous ne sommes pas surpris de constater que toutes les ellipses sont basées sur des triangles pythagoriciens avec des côtés entiers en YM. Débouchant des oves et des ellipses, apparaît donc le thème universel des triangles de Pythagore avec des côtés entiers en YM. En manipulant toutes ces données, nous constatons aussi que le périmètre est entier, en toises mégalithiques, relations que nous avons déjà vue pour les cercles »[xxxviii].

A quelques encablures de Carnac, le site d’Erdeven a également fait l’objet d’une attention particulière du Professeur Thom. Ses constations ont  suscité de nombreuses polémiques, notamment métrologiques. Nonobstant, le quadrilatère de Crucuno montrerait de façon encore plus évidente le pythagorisme qui y est sous-tendu.

Figure 18 Rectangle de Crucuno, Erdeven (Morbihan). A. & A.S. Thom, 1971-1972.  

 

De manière analogue au site du Ménec, le triplet pythagoricien 3-4-5 apparaît, grâce à l’angle de 36,5° formé par les solstices sur la ligne d’équinoxe, dans chaque quart du rectangle. Un article paru un an après les mesures, dans la revue universitaire de Chicago Current Anthropolgy, rendait compte des conclusions de Thom, validant que : « The Crucuno rectangle, cited by Charrikre (1964: 166) as a structure in which the diagonals indicated the rising and setting points of the sun at the first and last gleam at summer and winter solstices, has been surveyed and studied by Thom, Thom, Merritt, and Merritt. Thom (1970a,b ; Thom and Thom 1971, 1972) has determined by statistically analyzed surveys that British/Breton Neolithic astronomers were capable of determining complex lunar movements by means of stakes put into the ground at successive observations near the major (maximum) and minor (minimum) standstills, thus obtaining an eclipse-warning system »[xxxix].

Dans l’article en question, A. & A.S. Thom et Robert & Andrew L. Merritt expliquait que : « Le rectangle en pointillés fut superposé au plan, avec ses petits côtés placés exactement dans l’axe du méridien. Tel qu’il est représenté, ce rectangle mesure 30 × 40 yards mégalithiques et sa diagonale en mesure donc 50. Ce n’est certainement pas une coïncidence si les deux triangles pythagoriciens de proportions 3-4-5, déterminés par la diagonale, ont des côtés qui sont des multiples de 10 yards mégalithiques. Thom (1967, 1968) a démontré que l’homme mégalithique, lors de la construction de cercles de pierres et d’enceintes en Angleterre, utilisait souvent les multiples de 2,5, 5 et 10 yards mégalithiques, et employait de parfaits triangles pythagoriciens dans la géométrie de la construction de nombreuses enceintes de pierres. Alexander Thom et son fils (1972) ont montré que les principaux alignements de Carnac furent tracés en prenant pour base une unité de 2,5 yards mégalithiques, et ceci apparaît également dans les périmètres de presque toutes les enceintes mégalithiques en Angleterre (Thom, 1966, 1968). Le rectangle de Crucuno se situait donc au même niveau métrologique que d’autres vestiges mégalithiques à la fois en Angleterre et en Bretagne »[xl].

Afin d’éviter de trop longues digressions, les exemples s’arrêteront là. L’essentiel de la thèse archéoastronomique de Thom a été dite. Au bout du compte, ce qui peut être retenu de son approche, est que les bâtisseurs mégalithiques ont été motivés par un réel souci de répertorier les phénomènes astronomiques de leur temps et grâce à leur régularité, ainsi déterminer les cycles saisonniers en fractionnant les révolutions solaires. Ces observations au long cours les ont conduits à nourrir une pensée abstraite, matérialisée en ensembles architecturaux harmonieux, alignés selon les orientations cardinales, solsticiales et équinoxielles. Ces constructions à ciel ouvert tracent, semble-t-il volontairement, des polygones dont les propriétés si particulières, renvoient aux triangles éponymes de Pythagore.

Le grand argument de bataille est celui de savoir si oui ou non les Néolithiques étaient en capacité d’une telle abstraction et d’un tel degré de théorisation. Beaucoup de prudence s’impose pour éviter toute spéculation fantaisiste. Car le fait est qu’aucun document ethnoarchéologique, comme c’est le cas en Mésopotamie ou en Égypte antique, ne permet de valider cette opinion. Au contraire même, les matériaux à disposition amènent plutôt à conclure d’un grand hiatus entre la richesse intrinsèque de l’architecture et la frugalité de la vie quotidienne. De plus, pour arriver à concevoir des plans et des calculs aussi complexes, l’usage de l’écriture est absolument indispensable. Or là encore, rien ne permet de penser qu’à une date aussi reculée que le 5ème millénaire avant notre ère, des hommes du Néolithique maîtrisaient une forme de graphie, au sens sémiotique du terme, même approximative. Étant donné qu’aucun hiéroglyphe ni aucun alphabet n’a été retrouvé en France avant l’écriture glozelienne (2ème millénaire avant notre ère), peut-on alternativement imaginer que le mégalithisme en tant que tel revête une forme de transcription de la pensée à très grande échelle. Ce qui revient in fine à s’interroger sur la nature de l’expression humaine, notamment artistique et symbolique (musique, danse, incantation, peinture rupestre ou corporelle, gravure, sculpture – architecture mégalithique ?).

En d’autres termes, les faits sont là et montrent que les Mégalithiques (les pré-druides ?) « s’amusaient » avec les mathématiques. Savoir a priori intimement lié aux cycles solaire et lunaire, et plus largement au mouvement des constellations. Formalisaient-ils leurs connaissances autrement que par l’oralité, à l’instar de ce que pratiquaient les navigateurs polynésiens en confectionnant des cartes astronomiques microlithiques et végétales ? Difficile de le dire puisque le matériau aurait justement eu pour vocation de ne pas rester pérenne. Rappelons-le, la société néolithique étant déjà hiérarchisée, il est très probable que ce savoir ait demeuré au sein d’une classe sacerdotale peu encline à vulgariser des traditions séculaires. Le devoir de garder les choses secrètes justifierait l’immatérialité de la transmission.

Toutefois, pour que transmission il y ait, il faut absolument qu’il y ait mémorisation. En outre, pour que cette « science sacrée » devienne cumulative au fil des générations, il faut qu’elle prenne appui, même temporairement, sur un matériau quelconque (sable, terre, branches, cailloux, coquillages, etc.).  Peut-être que les sites qui témoignent d’une emphase architecturale, tels que ceux sus-cités, avaient pour vocation de fixer définitivement cette connaissance, sans forcément en révéler le sens au commun des gens. N’en a-t-il  pas été comme ça d’ailleurs avec la Grande Pyramide qui a servi de temple initiatique, alors qu’aucun bas-relief ni aucun tombeau permet de justifier une fonction différente ? Probablement que les sites mégalithiques de l’Europe de l’ouest traduisent également la même idée. 

En guise de conclusion 

A l’aune de ce qui précède, il est clair que la thèse guénonienne de Tradition primordiale supporte difficilement la critique – du moins si l’on fait abstraction de la mythologie. Car une vérité ne peut se prouver par la convocation d’arguments internes. Cela revient à une pétition de principe.

L’idée d’une origine polaire de la civilisation humaine résiste peu ou prou aux sciences humaines et aux sciences physiques. Bien qu’il ait été montré qu’une lecture alternative de l’Histoire était éventuellement envisageable, l’écrasante majorité des experts en glaciologie pense qu’une stabilité de la calotte nord au Pléistocène supérieur doit rester le modèle en vigueur.

Le point de vue selon lequel il y aurait eu une migration des rescapés hyperboréens vers l’Amérique du nord et l’Asie centrale est scientifiquement impossible à prouver, tant les évènements sont lointains. Il en est de même pour la civilisation atlantéenne qui aurait « échoué » en Égypte. Dans les deux cas, aucun artefact ni aucun texte ne permet d’arriver à cette conclusion. Tout au plus, une antériorité du savoir astronomique et géométrique pourrait être attribuée à l’Europe de l’ouest, sachant que l’extrapolation des vestiges rend l’hypothèse très fragile. Si en plus, une théorie de cet ordre était amenée à se développer autour de Göbekli Tepe par exemple, site deux fois plus ancien que les alignements de Carnac, tout le paradigme occidental s’effondrerait alors avec. 

En définitive, la rigueur scientifique impose beaucoup de prudence face aux spéculations métaphysiques. Cela ne veut pas dire que la tradition dit faux mais simplement qu’au vu des éléments dont on dispose actuellement et qui sont académiquement reconnus, la thèse n’est empiriquement pas vérifiable.   

 

Si l’on était malgré tout tenté par une réconciliation des deux partis que sont la science et la tradition, qui s’affrontent sempiternellement, il semblerait qu’il faille recentrer la problématique sur un plan épistémologique. Il est en effet absurde de vouloir confondre le Néolithique et le monde moderne, qui entretiennent deux modes de pensée et deux cosmologies différents, de plusieurs millénaires d’intervalle. Cela revient à porter un regard chronocentrique sur une civilisation qui n’a absolument rien à voir avec la nôtre. Celle des Néolithiques était pré-rationnelle, alors que la nôtre est purement rationnelle, selon le mathématicien Bernard Teissier[xli].

En d’autres termes, les hommes du Néolithique, en observant le ciel, ne se positionnaient pas du tout dans une quête de science, au sens où nous l’entendons maintenant, dont l’objectif aurait été purement heuristique. Ils avaient au contraire un côté pragmatique et géocentrée dans leur approche. C’était – à n’en point douter – des astronomes aguerris. Toutefois, le mode de connaissance était avant tout holistique, c’est à dire qu’il avait autant pour but d’anticiper les événements cycliques à court et moyen termes, indispensables à la survie d’une société en proie aux variations climatiques, que d’expliquer le monde visible en lui donnant un sens particulier. Formulation traditionnelle qui se retrouve d’ailleurs in extenso dans tous les récits mythiques du monde.

C’est la thèse en tous cas défendue par les philosophes et historiens des sciences Giorgio de Santillana et Hertha von Dechend, dans leur ouvrage Le moulin d’Hamlet. Est-il expliqué en avant-propos qu’ils ont cherché à identifier « les restes d’un « langage », antérieur à l’expression écrite, qui permettait la transmission d'une connaissance universelle faite de nombres, de personnages, de mesures, de systèmes, de structures, de géométrie (une carte du ciel). Il s’agit de récits et de légendes qui constituent un code de signes selon lequel par exemple les étoiles de l’ourse représentant l’ourse de Callisto dans la mythologie grecque devinrent un attelage de bœufs de labour pour les romains. Ainsi naît un étrange bestiaire, une ménagerie stellaire d’animaux chargés de sens, investis de fonctions-clef dans le système du cosmos. Ceci s’appuie  principalement sur l’hypothèse que les anciens – disposant d’une faculté d’observation insoupçonnée – avaient pris connaissance des effets du phénomène de la précession des équinoxes sur lesquels ils avaient bâti des métaphores dont, notamment, celle du moulin cosmique. L’ensemble de ce système originel est certes difficile à reconstituer, mais on peut rassembler suffisamment de vestiges, éparpillés à la dérive des cultures et des langages, pour prétendre que les hautes civilisations archaïques disposaient d’un
important savoir accumulé, trésor aujourd’hui perdu dont il ne reste que des lambeaux. Ce mode de connaissance pré-rationnel n’est bien entendu pas conforme aux critères actuels : alors que notre démarche scientifique procède par chaînons logiques et approche déductive, les penseurs archaïques avaient un mode de connaissance utilisant analogies et métaphores ; alors que notre conception du temps est linéaire et historique, celle des penseurs archaïques était circulaire et éternelle. Elle avait pour ambition affirmée (…) de « plonger au cœur des choses » » 42 . Voilà qui pourrait être un éclairage nouveau sur la manière de lire les mythes qui ont trait à la Préhistoire et qui permettrait ainsi ne pas tomber dans un littéralisme stérile.

[1] Cf. Jean Malaurie, Le mythe de Pôle nord : Les Hyperboréens, Apollon, la Licorne de mer et l’Etoile polaire, Centre d'Études Arctiques (CNRS-EHESS), Paris, éd. Pôle Nord, 1983, Xe Colloque International du Centre d’Etudes Arctiques.
[2] Dick Mol et al., The Yukagir Mammoth, Brief history , 14C dates, individual age, gender, size, physical and environmental conditions and storage, Scientific Annals, School of Geology, Aristote University of Thessaloniki, vol. 98, pp. 299-314, 2006.
[3] Pour la généalogie, cf. Luc Brisson, Introduction du Critias, p. 328, éd. Flammarion, Paris, 1992.
[4] En Haute-Égypte, le temple d’Edfou, d’époque ptolémaïque, raconte une histoire sur l’origine de la création qui comporte quelques ressemblances avec l’Atlantide, notamment les deux premières inondations de l’île des dieux, la butte primordiale, la résurrection de ce monde, etc.  
[5] Selon Wolfhard Schlosser, professeur d’astronomie à l’Université de la Ruhr, la rosette de sept points d’or indique les Pléiades et les arcs de bronze et d’or sur les bords gauche et droit indiquent les levers et couchers héliaques aux solstices d’été et d’hiver.
[6] En langues nordiques bor ; en anglais boar ; en vieux-saxon ebur ; en allemand et en franc eber ; en latin aper.
[7] En langues nordiques björn, bjørn ; en anglais bear ; en vieux-saxon bero ; en bas-saxon boor ; en allemand bär.
[8] R. Guénon fait remarquer que l’étymologie du terme « druide » (dru-vid) renvoie à la double notion de « force-sagesse ». Cf. Jean-Louis Bruneaux, Les druides. Des philosophes chez les Barbares, pp. 101-105, éd. du Seuil, 2006, qui soutient également que le substantif vid sous-tend l’idée de « voir » et de « savoir ».
[9] R. Guénon soutient l’inverse, ie. que c’est l’Atlantide qui aurait été héritière de l’Hyperborée via la civilisation « celte ». Il y a tout lieu de penser que les choses se soient passées autrement comme on va le voir infra.
[10] Des observations GPS indiquent que les deux portes sud désignent les directions de lever et de coucher du Soleil au solstice d’hiver. La porte nord, elle, est orientée sur le méridien marquant le Nord astronomique.


[i] Voir conférence du Pr Mathieu Graziani, Url : https://www.franceculture.fr/conferences/corse-pasquale-paoli/les-mythes-hyperboreens
[ii] Origine polaire de la tradition védique, p. 363, éd. Archè, 1979.
[iii] Formes traditionnelles et cycles cosmiques, p. 37, éd. Gallimard, 1970.
[iv] Le Roi du Monde, pp. 82-83, éd. Gallimard, 1958.
[v] Le Cycle de l’humanité adamique, p. 257, éd. Dervy, 2012.
[vi] Url : https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/un-mammouth-decouvert-avec-son-sang_17316
[vii] Url : https://www.hominides.com/html/references/mammouth-origine-mode-de-vie-disparition-clonage.php
[viii] Avant-propos, éd. du Rocher, 1981.
[ix] Jack L. Hough, Pleistocene Lithology of Antarctic Ocean-Bottom Sediments, The Journal of Geology, Vol. 58, No. 3, May, 1950, pp. 254-260, The University of Chicago Press.
[x] Maps of th ancient sea kings, p. 193, 2nd ed., 1996.
[xi] Op. cit., pp. 269-270.
[xii] Formes traditionnelles et cycles cosmiques, p. 39.
[xiii] Symboles de la Science sacrée, p. 158, éd. Gallimard, 1962.
[xiv] Op. cit., p. 156.
[xv] Url : http://humanities.exeter.ac.uk/archaeology/research/projects/title_89282_en.html
[xvi] Jon Hill et al., Was Doggerland catastrophically flooded by the Mesolithic Storegga tsunami?, 18 Jul 2017. Url : https://arxiv.org/abs/1707.05593
[xvii] Url : http://www.vliz.be/en/press-release/update-research-prehistoric-settlements-North-Sea
[xviii] Url : https://www.nationalgeographic.fr/photography/2017/03/le-doggerland-une-cite-perdue-sous-les-flots-en-mer-du-nord?image=1-illu-ouverture-21329
[xix] Url : https://www.pnas.org/content/116/9/3460
[xx] Plimpton 322 is Babylonian exact sexagesimal trigonometry, Historia Mathematica, Volume 44, Issue 4, November 2017, pages 395-419. Url : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0315086017300691#fg0010
[xxi] Url : https://www.australiemag.com/nouvelles/un-mystere-mathematique-vieux-de-3-700-ans-elucide-par-des-chercheurs-de-unsw
[xxii] Plimpton 322 : à la recherche des rectangles sexagésimaux, une version mésopotamienne de la recherche des « triplets pythagoriciens ». Url : https://images.math.cnrs.fr/Trouver-toutes-les-diagonales.html
[xxiii] A propos des pyramides, in Bulletin de la Société Française d’Égyptologie, n° 2, octobre 1949, p. 53.
[xxiv] Legon, John A.R. "The Geometry of the Great Pyramid." Göttinger Miszellen 108 (1989), pp. 57-64.
[xxv] Les écoles présocratiques, p. 13, éd. Gallimard, Paris, 1991.
[xxvi] Alexander & Archibald Thom, The metrology and geometry of Megalithic Man, in C. Ruggles, Records in stone, London, 1986.
[xxvii] Url : https://www.nms.ac.uk/explore-our-collections/stories/scottish-history-and-archaeology/towie-ball/
[xxviii] Url : https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/archeologie/le-mystere-des-spheres-ecossaises_127985
[xxix] Marcus du Sautoy, La symétrie ou les maths au clair de lune, pp. 70-72, éd. Héloïse d’Ormesson, 2012. Url : http://podcasts.ox.ac.uk/carved-stone-ball
[xxx] How old are the Patonic Solids ?, Journal of the British Society for the History of Mathematics, Vol. 27, 2012, Issue 3.
[xxxi] Daniel Rosenberg, Marking time, Cabinet Magazine, Issue 28, Winter 2007-2008. Url : http://www.cabinetmagazine.org/issues/28/rosenberg.php
[xxxii] L. Lescop, S. Cassen, V. Grimaud, Rumeurs solaires : Le quadrilatère de Crucuno, 2014. Url : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01508968
[xxxiii] Etoiles dans la nuit des temps, p. 47, sous la dir. d’Yves Vadé, publié par la Société des Etudes eurasiatiques, éd. L’Harmattan, 2008.
[xxxiv] Op. cit., p. 51.
[xxxv] Les mégalithes de Bretagne et les théories astronomiques. Cent ans d’interrogations. Publication de l’Observatoire astronomique de Strasbourg, Série Astronomie et Sciences Humaines, n° 6, pp. 14-33.
[xxxvi] Op. cit., p. 20.
[xxxvii] Aux origines de la géométrie, Première partie, Le Paléolithique et le monde des chasseurs-cueilleurs, pp. 15-16, éd. Vuibert, 2004.
[xxxviii] P. Méreaux & Kadath, Carnac, une porte vers l’inconnu, p. 214, éd Robert Laffont, 1981. En citant cet ouvrage, ne sera tenu compte uniquement de l’article d’A. Thom et non la théorie énergétique du site de Carnac défendue par l’auteur.
[xxxix] Elizabeth Chesley Baity et al., Archaeoastronomy and Ethnoastronomy So Far, Current Anthropology, Vol. 14, No. 4. (Oct., 1973), pp. 389-449.
[xl] Signification astronomique du rectangle de Crucuno, in Carnac, une porte vers l’inconnu, pp. 221-222.
[xli] Url : https://images.math.cnrs.fr/Le-Moulin-d-Hamlet.html