Comment Muhammad est-il devenu médecin ?  

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A une époque où les approches alternatives à la médecine scientifique attirent de plus en plus de patients déçus et vulnérables, il m’a parue essentiel en tant que médecin d’étudier ces pratiques et de mettre en garde contre leur danger. Ces « médecines » alternatives reposent souvent sur un corpus théorique de croyances sans fondement rationnel scientifique et en dehors de quelques exceptions, leur efficacité n’a jamais été démontrée.

La médecine prophétique est une de ces approches alternatives pour laquelle la communauté musulmane contemporaine connait un véritable engouement. Elle repose sur la croyance que les recommandations médicales du prophète Muhammad sont issues de la révélation divine.

J’ai réalisé l’ampleur de l’emprise psychologique de ces croyances quand certains soignants musulmans ont évoqué de traiter la COVID-19 par la graine de nigelle sans aucune base scientifique.  Celle-ci est très populaire car selon un hadith elle est « un remède contre toute maladie, sauf la mort».

Toutes ces considérations m’ont amenées à entreprendre un travail de recherche au sujet de cette énigmatique médecine prophétique.

Je vous expose dans cet article, les origines et le développement de la médecine prophétique.

 

Origine et développement de la médecine prophétique:

 

  • Première phase VIIIème - IXème siècle : Les premiers recueils de hadiths

 

Après une première période d’extension rapide et de conquêtes menées par les califes omeyyades, le monde musulman débute une période de stabilisation politique au milieu du VIIIèmesiècle avec le début du califat abbasside marquée par la formation du droit islamique.

Un grand intérêt pour les hadiths débute, considérés comme une source de législation aussi légitime que le Coran pour certains. Toutes les traditions du prophète sont collectées concernant non seulement la spiritualité, le culte musulman et le droit mais aussi tous les aspects de la vie du prophète.

C’est ainsi que se retrouvent dans les grands recueils de hadiths les recommandations médicales du prophète, classées dans des chapitres spécifiques par exemple : « Kitab al-Marda » (livre des malades) dans Sahih al-Bukhari (IX ème siècle) ou « Kitâb al-Tibb » (livre de la médecine) dans Sunan Ibn Maja (IX ème siècle).

 

  • Deuxième phase IX ème -XI ème siècle : Les collections de hadiths spécialisées

 

Bien que les hadiths médicaux soient peu nombreux, il apparait dès le début du IXème siècle,  un genre d’écrit médical, rédigé par des théologiens spécialistes du hadith,  portant l’appellation  « al-Tibb al-nabawi » (la médecine prophétique).

Ces premiers ouvrages de médecine prophétique sont des ouvrages de collection de hadiths.

Le plus ancien ouvrage connu est celui d’Abd al-Malik ibn Habib al-Qurtubi (d. 853) un juriste andalou de l’école malikite, nommé «Mukhtasar fi l-Tibb» (abrégé de médecine). Nous n’avons pas de copie de ce livre et son contenu n’est pas connu.

Le plus ancien ouvrage portant l’appellation « médecine prophétique » est celui du spécialiste du hadith chaféite Ahmad ibn Muhammad Ibn al-Sunni (d.974) : « Tibb al-nabi » (la médecine du prophète).

Le travail d’Ibn al-Sunni sera complété par Abu Nuaim al-Isfahani (d. 1038)  théologien chaféite et historien, spécialiste du hadith réputé pour son travail biographique sur la vie des saints. L’ouvrage d’Abu Nuaim est considéré comme le recueil le plus exhaustif avec 838 hadiths mentionnés. Ce nombre de hadiths s’explique par le référencement de nombreuses variantes du même hadith. Par exemple, il existe 26 variantes de la parole prophétique « pour toute maladie, il existe un remède ».

Il est intéressant de noter que les ouvrages d’Ibn al-Sunni et Abu Nuaim sont arrangés comme les traités médicaux gréco-islamiques de l’époque mais ne contiennent aucune analyse médicale. Ils vont servir de source  pour les écrits ultérieurs sur le sujet. 

Les premiers ouvrages de médecine prophétique sont donc des ouvrages de collections de hadiths. Il apparait que leur motivation principale était le mérite religieux et l’intérêt pour la vie du prophète.

 Il est aussi possible que les théologiens de cette période se soient intéressés à ce sujet  raison de l’important développement de la médecine gréco-islamique. Cela pour légitimer, la pratique de la médecine contre laquelle il n’y a eu finalement que peu d’opposition.

 

  • Troisième phase XIIème -XIIIème siècle : Intégration de la médecine prophétique dans la médecine gréco-islamique

 

Après les ouvrages de collection de hadiths, il va se développer des traités contenant pour la première fois des commentaires médicaux. Les auteurs exposent dans ces ouvrages, les connaissances de la médecine gréco-islamique de référence et y incorporent certaines recommandations prophétiques.

Le premier travail de ce type est celui du célèbre théologien hanbalite Abd-al-Rahman Ibn al-Jauzi (d.1200). Ce dernier a rédigé deux ouvrages traitant de médecine: le premier concernant la médecine des maladies physiques « Luqat al-manafi fi al-Tibb » (Gain des bienfaits en médecine) et le second concernant la médecine spirituelle «al-Tibb al-ruhanani » (la médecine spirituelle). Le premier ouvrage contient une présentation de la théorie médicale gréco-islamique et une liste de maladies avec leurs traitements, arrangée à la manière des ouvrages médicaux.  Étonnamment, il y a peu de références aux hadiths que l’on retrouve essentiellement dans le second ouvrage en rapport avec les vertus du coran, de la prière et des invocations sur l’âme. 

Le plus ancien ouvrage contenant les commentaires d’un médecin, est celui de Muhammad ibn Yusufal-Birzali  (d.1239) spécialiste du hadith nommé «Al’arba’in attibiyya » (les quarante médicales). Celui-ci a retranscrit les explications de son maitre en hadith et médecin Abd al-Latif al-Baghdadi (d.1231) au sujet des hadiths médicaux contenu dans le recueil d’Ibn Maja « Sunan ».

Un autre médecin, ophtalmologue, Ala' al-din al-Kahhal Ibn Tarkhan (d.1320) s’est aussi intéressé à la médecine prophétique. Son ouvrage «Al-ahkam al-Nabawiya fi al-sina’a al-Ttibiyya» (les jugements prophétiques dans l’art médical) contient 40 hadiths au sujet de maladies spécifiques et de prévention de santé et 40 autres hadiths sur des méthodes variées de traitement. Ibn Tarkhan utilise de nombreuses sources de hadiths : les six grands recueils de hadiths (Sahih Bukhari et Muslim, Sunan d’Abu Daoud, d’Ibn Maja, d’al-Tirmidhi et d’al-Nisai, al-Muwatta de Malik); mais aussi les compilations de hadiths d’Ibn al-Sunni et Abu Nuaim. Il fait référence à l’ouvrage d’al-Baghdadi et à des autorités médicales comme Ibn Sina (Avicenne) et al-Razi (Rhazés). 

Il est à noter que ce genre d’écrit compilant quarante hadiths correspond à une tradition répandue ayant pour principale motivation le mérite religieux. 

Un autre travail marquant produit par un théologien, est celui de Muhammad al-Dhahabi (d.1348) spécialiste du hadith, chaféite, élève d’Ibn Taymiyya. Dans son ouvrage « al-Tibb al-nabawi » (la médecine prophétique), il utilise comme source de hadiths les six recueils mentionnés plus haut mais aussi les Sunan d’al-Baihaqi et l’ouvrage de médecine prophétique d’Abu Nuaim. L’ouvrage se présente comme un véritable traité de médecine et se divise en trois parties. La première partie est une présentation explicative de la théorie gréco-islamique. La deuxième partie classifie par ordre alphabétique des plantes à usage médicinal et autres traitements. La troisième partie contient une description de maladies et de leurs traitements. Al-Dhahabi incorpore des éléments médicaux issus des hadiths au savoir médical gréco-islamique. Il cite Hippocrate et Galien ainsi que d’autres médecins médiévaux islamiques. Cet ouvrage est similaire à celui d’Ibn al-Jauzi à la différence qu’al-Dhahabi va profiter des explications médicales réalisées par al-Baghdadi et Ibn Tarkhan pour enrichir son ouvrage de médecine prophétique.

Cette troisième phase est marquée par l’évolution des ouvrages de médecine prophétique en de véritables ouvrages médicaux à la manière gréco-islamique avec la contribution nouvelle de deux médecins al-Baghdadi et Ibn Ṭarkhan. Il n’y a clairement aucune opposition d’ordre théologique à la médecine gréco-islamique. Bien au contraire, celle-ci est considérée sans équivoque comme la théorie de référence.

 

  • Quatrième phase XIVème siècle : Critique de la médecine gréco-islamique et incompatibilité avec l’islam

 

Cette dernière phase est marquée par la contribution du  théologien hanbalite Ibn al-Qayyim (d.1350), élève d’Ibn Taymiyya, comme son contemporain al-Dhahabi. Mais, contrairement à ce dernier, Ibn al-Qayyim va critiquer la médecine gréco-islamique et considérer la «médecine prophétique » supérieure à celle-ci, marquant ainsi une rupture avec ces prédécesseurs.

Son ouvrage « al-Tibb al-Nabawi » est contenu dans un plus grand ouvrage de théologie « Zaad al-ma’ad fi hadi khayr al-ibad Muhammad » (Se préparer pour l'au-delà en adoptant la conduite du Prophète).

Ibn al-Qayyim commence par déclarer la supériorité de la médecine prophétique car d’origine divine : celle-ci est « certaine, formelle, divine, elle émane de la Révélation, de le Prophétie et de la perfection de la raison » ; alors que la médecine gréco-islamique est « imparfaite, résultat d’observations, d’expérimentations et d’interprétations humaines faillibles ».

Les médecins sont qualifiés de sots et d’ignorants, leurs cerveaux sont incapables d’atteindre la sagesse de ce savoir divin.

Il énonce notamment l’incapacité de la médecine gréco-islamique concernant :

  • les maladies du cœur comme l’athéisme, le polythéisme, les péchés, l’insouciance, le doute, le désir,
  • les maladies provoquées par les djinns comme certaines formes d’épilepsie, la peste et les maladies contagieuses,
  • Les maladies causées par la sorcellerie et le mauvais œil,
  • les maladies de l’âme comme la dépression et l’angoisse.

Toutes ces maladies ont un traitement religieux comme la récitation du Coran (ruqyah), les invocations, la prière, indispensable pour  la guérison des corps.

Son rapport à la médecine gréco-islamique est ambivalent : il en rejette une partie qu’il estime en opposition avec la révélation comme l’élément du feu dans la théorie médicale des humeurs mais il cite tout de même certains médecins pour expliquer les bienfaits des recommandations prophétiques comme Hippocrate, Galien, Rhazès et Avicenne qu’il insulte d’arriéré.

Il écrit au sujet de l’efficacité de la médecine prophétique : «elle ne profite pas à beaucoup de malades » car elle n’est efficace « que pour celui qui l’accepte, croit en la guérison à travers elle, et la reçoit avec une parfaite croyance et soumission ». Et  rajoute « la médecine prophétique ne convient qu’aux corps bons, tout comme le Coran ne convient qu’aux âmes bonnes et aux cœurs vivants. 

La contribution d’Ibn al-Qayyim est essentiellement marquée par sa volonté de rendre l’autorité au Coran et à la Sunna dans le domaine de la médecine jusqu’ici attribuée aux médecins gréco-islamiques. Il s’agit « d’islamiser » la  médecine, considérée comme une science à la fois profane et sacrée et d’affirmer la supériorité des recommandations médicales prophétiques car issues d’une révélation divine. 

Les ouvrages ultérieurs de médecine prophétique comme celui d’Ibn al-Muflih (d.1362) et celui d’al-Suyuti (d. 1505) n’apportent aucun élément nouveau par rapport à Ibn al-Qayyim.

Un débat oppose jusqu’à nos jours, les partisans de l’avis que la médecine prophétique est d’origine divine à ceux qui la considèrent comme une simple médecine traditionnelle bédouine.

C’est notamment l’avis d’Ibn Khaldun (d. 1406) qu’il a exprimé dans son ouvrage al-Muqaddimah : « Quand aux bédouins civilisés, ils ont leur médecine à eux, fondée surtout sur l’expérience individuelle. Ils la tiennent de leurs cheikhs et des vieilles femmes de la tribu. Elle peut parfois être bonne. Pourtant elle ne repose sur aucune loi naturelle et sa thérapeutique n’est pas conforme à la médecine des humeurs. Les arabes connaissaient bien cela et avaient leur médecins célèbres comme Al Harith ibn Kaladah et bien d’autres. Les traditions relatives au prophète mentionnent une médecine de type bédouine. Elle n’a rien à voir avec la révélation divine. C’était seulement des coutumes arabes, et si on la cite, c’est à propos d’incidents de la vie du prophète au même titre que d’autres usages de son temps. »

Il rajoute : « Muhammad a été envoyé pour nous enseigner la loi religieuse et non la médecine ou toute autre profession profane. Lorsqu’il donna des conseils pour féconder des palmiers, il avoua à ces compagnons : « Vous vous y connaissez bien  mieux que moi en ce genre de choses. » On ne doit donc donner force de loi à aucune des indications médicales de la tradition authentique, car rien n’indique qu’il faille le faire. »

 

A partir d’un nombre restreints de hadiths, une abondante littérature théologique dite de « médecine prophétique » s’est développée parallèlement à la progression de la médecine gréco-islamique. Il a existé plusieurs types d’ouvrages: tout d’abord des recueils de hadiths dont la motivation était le mérite religieux, puis des écrits sur le modèle des traités médicaux gréco-islamiques intégrant les recommandations prophétiques. Ces travaux ne se sont pas opposés à la médecine gréco-islamique mais l’essor de cette dernière a stimulé l’intérêt des théologiens pour cette discipline. Enfin, l’ouvrage d’Ibn al-Qayyim, en rupture avec ces prédécesseurs, a fait de « la médecine prophétique » une connaissance d’origine divine supérieure à la médecine rationnelle. De nos jours, l’avis de ce dernier est le plus populaire dans le monde musulman.

 

Bibliographie:

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Philippe Grenon, Compete or Complete: A Contextualist Approach on Prophetic Medicine, Thesis for Master of Arts 2018Institute of Islamic Studies McGill University, Montreal.