Assiste-t-on à une dérive de la prédication islamique?

Islam sociétal
Typography
  • Smaller Small Medium Big Bigger
  • Default Helvetica Segoe Georgia Times
 
La civilisation islamique a toujours concentré une partie de son activité à la prédication (al-daʿwa). Le prédicateur (al-dāʿī), est initialement celui qui appelle (yadʿū) "par la sagesse et la bonne exhortation" (Coran 16;125) à la voie menant à Dieu. Le verset évoqué contient la double condition de sagesse et de bonne exhortation, avec pour finalité de mener au chemin de Dieu (ilā sabīli Rabbik). Un prédicateur assume ainsi la lourde responsabilité morale de rendre conforme sa parole à l’agir. On sait ô combien le Coran joint la foi et l’acte (al-īmān wa al-ʿamal), et condamne la parole non conforme à l’œuvre : « O vous qui avez cru ! Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? » (Coran, 61 ;2). A titre d’exemple historique, une partie de la communauté musulmane des premières heures était nommée « Les gens de la prédication et de la droiture » (ahl al-daʿwa wa al-istiqāma). Le lien entre la prédication et la droiture morale était ainsi mis en lumière.
 
Jusqu’à une époque relativement récente (la deuxième moitié du 20ème siècle), le monde islamo-arabe a connu de nombreux prédicateurs. L’un des plus charismatiques, šayẖ Kišk, était connu pour son verbe, son talent à toucher le cœur des foules, son humilité, sa présence sur le terrain auprès du peuple, ainsi que son courage à l’égard de dirigeants politiques dont il dénonçait les injustices.
 
Aujourd’hui, nous assistons à une mutation de la prédication islamique. En effet, nous assistons à une digitalisation de la société, ainsi qu’à une transformation des référents culturels de la jeunesse : influenceurs, youtubeurs, mode du « développement personnel », activité musicale et artistique concentrée sur Youtube/spotify etc.). Dans le sillage de cette virtualisation des référents culturels de la jeunesse, nous assistons, depuis quelques temps, à l’émergence d’imams/prédicateurs sur les réseaux sociaux. Leurs activités, très prolixes sur ceux-ci, attirent quantité non négligeables de jeunes, qui, pour plusieurs raisons, « suivent » ces protagonistes. Ce suivisme faisant de ces derniers de véritables leaders de la umma. Par ailleurs, il semble que les « nouveaux penseurs de l’islam » au discours historico-critique ont laissé la place « aux nouveaux prédicateurs de l’islam ». Du moins, l’influence de ces derniers sur la jeunesse musulmane est incontestablement plus forte.
 
Il est remarqué, qu’à l’ère post-salafisme (après les attentats de 2015 et 2016 en France et en Belgique), s’est opérée une véritable mutation de la « prédication » musulmane francophone. La transformation la plus radicale étant cet imam brestois, qui, presque du jour au lendemain, est passé du salafisme (les amateurs de musique se transformaient en singes et en porcs selon lui) au sunnisme malikite avec un adoucissement du discours. La transformation allant jusqu’à la tenue vestimentaire (le couvre-chef saoudien et le qamis blanc troqués contre des vêtements conformes à la tenue civile occidentale).
 
Un autre imam, issu du nord de la France, réunit quantité d’abonnés sur Youtube (719k)[1]. Les thématiques les plus diverses de la quotidienne sont passées en revue par celui-ci : le régime qu’il entreprend, sujets d’actualité divers, questions religieuses (mariage, paradis, ǧinns etc.), les rappeurs etc. Cet imam roubaisien a même fait une vidéo expliquant pourquoi il a des cernes[2](car il a beaucoup étudié, dit-il humblement). Une vidéo[3]a même été consacrée à répondre à l’attaque d’un célèbre youtubeur lyonnais au verbe racailleux (nous n’avons pas affaire à un grand débat philosophique). Il est l’un des protagonistes, avec l’imam évoqué plus haut, d’une plateforme en ligne à contenu religieux[4](formations, cours, vidéos). La forme de celle-ci évoque une ressemblance avec Netflix, même en ce qui concerne la tarification (mensuelle, pack familial, à prix démocratique). Ces deux imams ayant par ailleurs collaboré à de nombreuses reprises lors de voyages « spirituels »[5](pèlerinages, Malaisie etc.).
 
Dans une vidéo, l’imam brestois, accompagné de son homologue roubaisien, fait un prêche durant lequel il parle du Paradis. Il explique que la création des cieux et de la terre, et précisément des endroits « paradisiaques », sont des avants gouts du Paradis. Celui-ci étant difficile d’accès, l’imam ajoute pour illustrer son propos: « (…) Et à titre d’exemple, notre voyage en Malaisie, sur ses îles dites paradisiaques. (…) Et bien Allah a caché ce bienfait, cette beauté, pour ne pas que cela soit accessible à tout le monde. Et c’est à une partie des gens, qui sont prêts à sacrifier de leur temps, à sacrifier de leur énergie, à se fatiguer, à voyager, à parcourir des milliers de kilomètres. (..) Allah ʿazzawaǧal a caché cette île, et les autres lieux dits « paradisiaques » aux yeux de tout le monde afin qu’une partie des gens qui souhaitent et qui sont prêts à souffrir et à se sacrifier puissent avoir accès à ces endroits. ». En résumé, l’imam brestois explique qu’Allah cache les beautés de ce monde, comme les îles malaisiennes où il se trouve avec son groupe de touristes. Que ce dernier se « sacrifie », « se fatigue », et « traverse le monde » pour aller contempler ces lieux « paradisiaques ». Ces lieux étant des symboles du Paradis véritable. Malheureusement pour les personnes qui n’ont pas les moyens d’aller contempler ces lieux qu’Allah aurait cachés ! Chacun aura remarqué le problème théologique qui ressort d’un tel propos.
 
Récemment, nous avons vu l’émergence d’un autre prédicateur parisien (285 K d’abonnés sur Youtube)[6]. Celui-ci, prolixe sur les réseaux sociaux (Youtube, Tik-Tok etc.), propose des vidéos sur les sujets les plus divers : la guerre du papier toilette durant le covid[7], les Houris du paradis, le mariage, la masturbation, sa journée type à Tanger, une vidéo quant à ses revenus, etc. Ce protagoniste a récemment été au cœur de polémique quant aux montants des diverses formations qu’il dispense (formation sur la prière à 400 euros, formation en ligne à 897 euros etc.).
 
Les constatations quant à l’activité de ces imams/prédicateurs sont les suivantes :
 
1) L’activité de ceux-ci sur les réseaux sociaux ne diffère en rien de celle d’autres youtubeurs : ils sont « suivis » à l’instar des célébrités. Ils utilisent les réseaux sociaux comme des youtubeurs, faisant d’eux de véritables influenceurs.
2) Les sujets abordés lors des vidéos traitent d’à peu près tous les sujets, mais n’ont à notre sens pas de vocation formatrice. On peut légitimement questionner la pertinence d’une formation ayant pour objet la prière à un montant relativement élevé[8]. En sachant qu’il y a des problématiques probablement plus importantes auxquelles sont confrontés les musulmans. Le contenu des cours/formations de ces protagonistes ne propose rien concernant les problèmes d’ordre philosophique ou académique (le problème de la compréhension des sources scripturaires, la conception des différentes formes de rationalités occidentale/islamique, le rapport entre l’éthique/et le juridique, la condition de la femme, la conception de l’identité etc.).
3) L’activité de ces protagonistes sur les réseaux sociaux et leurs formations/cours/voyages génère de revenus conséquents. Certaines voix dénoncent la finalité pécuniaire de ces prestations. Certains propos de l’imam parisien, ainsi que le style de vie ostenté[9]de celui-ci, ont de quoi étayer notre curiosité[10] : il dit « bien gagner sa vie » et en « être fier ». Il parle de ses formations comme de « produits », qu’il souhaite être une opération « gagnant-gagnant » pour lui et les personnes y participant. Chacun aura remarqué la terminologie capitaliste dans le discours du youtubeur. Ce dernier a quitté récemment la France pour habiter dans un appartement de luxe à Tanger, prétextant « l’islamophobie »[11]montante en France. Son public, quant à lui, reste livré à une précarité, si pas socio-économique (peu ont les moyens de quitter l’islamophobie pour s’exiler dans la bourgeoisie marocaine), du moins culturelle et intellectuelle. L’intéressé, « fier « de « bien gagner sa vie », retourne la question en demandant « pourquoi les musulmans ont un problème avec l’argent ? ». Car ce serait ses détracteurs, et non lui, qui auraient un problème avec l’argent. Il prétexte le statut « licite » de « bien gagner sa vie », sans poser de questionnements éthiques tels que voici :
- Est-ce conforme à l’éthique islamique de tarifier à de tels montants des formations ? Est-ce éthique d’ostenter une vie relativement aisée sur les réseaux sociaux ?
- Est-ce pertinent et éthique d’être présent sur des réseaux sociaux néfastes ? Les vidéos de l’intéressés sur le réseau Tik-Tok se trouvent facilement cote-à-cote avec des vidéos où l’impudeur de jeunes filles est évidente. Certaines vidéos sont même à caractère sexuel
- Est-ce éthique de considérer le savoir comme un produit de consommation au sens le plus trivial du terme ?
4) L’absence totale de discours critique à l’encontre des sujets politiques. Il est étonnant de voir ces intervenants traiter d’à peu près tous les sujets (papier toilettes durant le confinement, houris, combien je gagne, prière, mariage, masturbation etc.), sans jamais se livrer à une critique sérieuse de sujets politiques (le nouveau tangérois n’a pas fait de vidéo sur la récente reconnaissance de l’Etat sioniste par le Maroc).
 
En résumé de cette réflexion autour de ces intervenants musulmans sur la toile, il peut en ressortir les remarques suivantes :
 
- La jeunesse musulmane suit massivement des intervenants qui ne lui proposent pas de contenu véritablement formateur pour mieux appréhender sa religion et son patrimoine intellectuel/spirituel.
- Le contenu des interventions/cours/formations de ces imams/prédicateurs/youtubeurs est conçu comme un « produit » au sens le plus commercial du terme. Ceci pose la question du rapport au savoir : est-ce éthique d’avoir une telle conception de la connaissance ?
- Les vidéos/cours/formations vulgarisent à l’extrême des sujets de manière non sérieuse, non académique, non descriptive. Autant le format que le contenu n’ont à notre sens pas de pertinence. Vouloir traiter de tous les sujets concernant la jeunesse au quotidien ne justifie pas tout (à force de vouloir parler de tout, on ne parle de rien)
- Cette nouvelle forme de prédication est peu portée sur des actions de terrain (l’imam tangérois parle de la « umma de youtube »). Le prix exorbitant des formations et l’ostentation d’un mode de vie aisé sont autant de données contestables. En sachant que la population musulmane (et pas que) connait en partie une précarité socio-économique, culturelle, et intellectuelle. Nous sommes loin de la prédication d’un šayẖ Kišk ou même du regretté Rachid Haddach (nous ne parlons pas de son orientation idéologique que l’on pouvait à bon droit ne pas partager), ceux-ci étant des acteurs de terrain au service d’une jeunesse bien souvent désœuvrée sur tous les plans.
 
En conclusion, nous avons eu pour intention d’émettre une réflexion sur ces nouveaux intervenants de la scène musulmane francophone, reconvertis en youtubeurs/acteurs des réseaux sociaux. Nous avons de manière succincte parlé de la prédication islamique et de sa finalité initiale. Nous avons dit que la prédication a toujours fait partie de l’activité civilisationnelle musulmane. Nous avons ensuite mis en lumière le rapport cognitif de la jeunesse musulmane à sa religion, comme à ses référents actuels qui sont essentiellement concentrés dans le monde virtuel et les réseaux sociaux. Nous avons questionné le contenu des interventions de ces protagonistes. Il en est ressorti le caractère peu pertinent des sujets traités, comme de la manière dont ils sont évoqués (parler de vulgarisation serait beaucoup dire). Nous avons abordé aussi le rapport entre les prestations de ces prédicateurs et de la manière dont elles sont tarifiées. On a soulevé un questionnement en vue de se demander s’il est éthique d’encourager une telle conception pécuniaire du savoir et de l’accès à celui-ci. Nous n’avons pas dit que le savoir devait être nécessairement gratuit, mais avons plutôt questionné le fait de considérer le savoir comme un « produit » dont il faut assurer à l’intervenant comme au « consommateur » le fait d’être « gagnant-gagnant ». Nous avons terminé notre réflexion en disant que l’activité de ces protagonistes était peu portée sur le terrain et le concret. Elle est loin de la réalité socio-économique et culturelle de la majorité des musulmans qui, sans nous attarder, contient quantité de problématiques irrésolues à ce jour.
 
 
[1] Cf. Abdelmonaim BOUSSENNA - YouTube , consultee le 30/01/2021
[3]Cf. Ma (nécessaire) réponse à Bassem - YouTube , consultée le 30/01/2021
[4]Cf. Accueil | Dini , consultée le 30/01/2021
[5] Cf. LA DESCRIPTION DU PARADIS. Rachid ELJAY - YouTube , consultée le 30/01/2021
[6] Cf. ismail mounir - YouTube , consultée le 30/01/2021
[8]Certains prétexteront le défraiement relatif à la mise en place de cette formation, pour justifier un tel montant. Même s’il ne s’agit pas d’une formation ayant pour objet l’unique gestuelle de la prière, nous sommes en droit de questionner la pertinence d’un tel prix pour une telle thématique. Qui plus est, une thématique telle que la prière doit à notre sens motiver une approche descriptive et rigoureuse de ce qu’ont dit les diverses écoles juridiques et de pensée islamiques.
[9]Cf., UNE JOURNÉE AVEC MOI À TANGER! - YouTube , consultée le 30/01/2021
[10]Cf. COMBIEN JE GAGNE PAR MOIS ? - YouTube , consultée le 30/01/2021
[11]Cf. JE M'INSTALLE À L'ÉTRANGER ! - YouTube , consultée le 30/01/2021